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DEVANT L ECHAFAUD

Les derniers pots à feu n étaient pas éteints I dans les jardins de Versailles que d'étranges I nouvelles y arrivaient.

Sur la frontière de Catalogne, la situation redevenait menaçante, i^e gouverneur de Barcelone, vice-roi de la province, le comte de San-German, avec une ingéniosité persévérante dans la haine, un acharnement que rien ne lassait, travaillait à réparer Tavortement du complot de V^illefranche et à recommencer l'expédition manquée par le gouverneur de Puycerda.

Soul(Miu par la Cour, il massait des troupes à proxiinilé des culs et des passages faciles à forcer. Certes il était hien loin des contingents réclamés par François de Llar. L'armée d'envahissement ne dépassait pns dix mille hommes. Mais c'étaient t<jus des soldats aguerris (jui avaient servi autrefois contre le Portugal. Tnndis (jiie des avantg.irdes de miquelels attaquaient le Fort-des-Hains,

lo comte préparait l'investissement du fort de liellegarde, clé des Pyrénées Orientales.

On devait s'emparer de Perpinyan et du fort de Salses, t^râce à la complicité de quelques habitants gagnés à la cause espagnole. Une tlotte, partie de Barcelone, appuierait les opérations en bombardant les côtes et en abordant au besoin. Une fois maîtres du Roussillon, on irait plus loin. Les galères catalanes mettraient le siège devant Marseille. On profiterait du mécontentement des Provençaux, soulevés contre la gabelle, pour faire de Marseille une sorte de république de Venise. Pendant ce temps, le gouverneur des Flandres espagnoles, le comte de Monterey, de concert avec les Hollandais, tenterait de susciter un soulèvement analogue en Normandie, oii le fameux chevalier de Rohan était à la tête d'un mouvement séparatiste. D'autres provinces suivraient. Ainsi, a France, déjà attaquée par les Impériaux et prochainement, — du moins, on l'espérait, — par les Anglais, serait bloquée sur toutes ses frontières. A peine unifiée, la redoutable monarchie, qui puisait sa force dans son unité même, allait ^e dissoudre et se morceler en petits états débiles jet jaloux les uns des autres.

^ Tel était le plan de Madrid. Ni Louvois, ni le Roi n'en ignoraient rien. Il devenait clair que, q[Uoi qu'on en dît, l'Espagne restait toujours la )lus dangereuse ennemie de la France. Par son )r, elle y soudoyait la rébellion intérieure et, quand elle voulait bien s'en donner la peine, elle pouvait mettre en ligne des troupes mieux équibées et mieux armées que celles du Christianissime. Depuis quelque temps les dragons de M. Le 3ret, qui montaient la garde au Fort-des-Bains, étaient affolés, parce que les mousquets des Es-

pagnols, armes de fabrication allemande, portaient plus loin que les leurs et leur tuaien beaucoup de monde.

Au plus tôt, il importait de se mettre en éta de défense. Les troupes françaises étant inférieures par l'armement comme par la qualité i OQ essaierait de compenser cette infériorité pai le nombre. Les milices du Languedoc se join draient aux dix mille hommes de troupes régui lières, qu'on allait opposer à celles du Roi Catholique et qui, en majorité, n'étaient composée que (le jeunes recrues n'ayant jamais vu le fei Toutes ces forces se rassemblaient déjà au villaii» de San Feliu, à quelques lieues de Perpinyan Le bruit courait que d'autres contingents se for maient dans la région. A Pamiers, le chevaliei Duc levait un régiment. Le marquis de Villeneuve neveu du cardinal Bonzi, l'ancien ambassadeur î' Madrid, en levait un second à Gaillac. Enfin, or disait que le comte de Tessé allait arriver av» des dragons et que le maréchal d'Albret, dans sui gouvernement de Guyenne, groupait d'impor tantes forces de cavalerie.

Ces mouvements et ces préparatifs belliqueu excitaient à Perpinyan et dans toute la provinci une recrudescence de terreur. D'un moment : l'autre, on s'attendait à de graves événement- Ceux qui tremblaient le plus étaient les Catalan francisés, tous ces réfugiés de delà les monts qui le gouvernement français avait donné il' emplois, des charges honorifiques et fructueuse dans son administration: ils craignaient naturel lement pour eiix-niT'mes les pins cruelles ropn' saillcs, si les Espagnols rentraient en maîtn' dans le Roussillon. En tout cas, ils ne se sen talent pas en sûreté, voyaient des ennemi

partout. La justice venait de découvrir, à Perpinyan même, un nouveau complot espagnol. Avec la complicité d'un avocat près la Cour souveraine et de quelques notables de la ville, les ennemis projetaient de s'introduire dans la place par une ancienne galerie souterraine qui traverlit le rempart Saint- Dominique. L'intendant arlier savait tout cela. Il en était fort inquiet, et h's renégats du Conseil souverain tremblaient {tour leur vie. Les présidents Sagarre et Fontanella, qui d'abord inclinaient à la clémence, n'osaient plus s'opposer aux rigueurs réclamées par les commissaires-enquêteurs, M^L de Prat et de Uuéralt, contre les conjurés de Villefranche. Le viguier Coromine, autre renégat catalan, tombait à tout propos chez Carlier, apportant des nouvelles alarmantes du Confient et de la Cerdagne, représentant les populations comme animées du ^ plus mauvais esprit. Ainsi habilement terrorisé, l'intendant en référa au ministre. Celui-ci prescrivit immédiatement une répression qui décourageât à tout jamais les conspirateurs, — telle enfin que la désirait le viguier dans son implacable rancune.

Et c'est ainsi que, le lendemain du jour oii Inès obtenait du Roi la grâce de son père, un ordre arrivait de la Cour, à la suite duquel les principaux conjurés se virent condamnés à mort, mais avec des raffinements de cruauté extraordinaires. Ils seraient d'abord étranglés au garot, à la mode i^pagnole, puis leurs cadavres décapités, leurs IHes exposées dans dos cages de fer, an-dessus lies portes de Villefranche, et leurs membres dépecés, aux quatre coins de la ville. Quant à donya Anna de Llar et à sa fille Mancia, elles étaient condamnées au bannissement perpétuel : le jour

nif^jnc, une chaise fermée les conduisit au Perthus, d'où elles gagnèrent Barcelone.

Cependant, avant d'exécuter les coupables, les conseillers-enquêteurs jugèrent bon cle les sou-i mettre èi la torture, afin de tirer d'eux tous lesl indices possibles sur le complot et ses ramifications. Ces Catalans réfugiés qui, à Perpinyan, se sentaient environnés d'ennemis inconnus, pensaient apprendre ainsi de quel côte ils étaieni lof plus menacés.

Le pauvre Emmanuel Descatllar, qui passa 1 premier à la question, n'y résista point. A pein* lié sur le chevalet, il avoua tout ce qu'il savait ci même davantage. Francisco Soler, le consul en second, ne se comporta point plus bravement.! Soumis au tourment des cordelettes, il tomba' dans un évanouissement convulsif, au premiers tour de roue. On le traîna mourant au suppliceJ

Restait le vieux Carlos de Llar. Les aveux i d'Emmanuel prouvaient qu'il n'avait rien ignoré! des machinations de son lils. Mais on voulait en. savoir plus. D'abord l'autorité militaire avait in-i térêt à connaître où François s'était réfugié, puisi quelles étaient ses relations en Espagne, ses coni-i plices en Roussilion et en Cerdagnc. Certainement ' il on existait d'autres que ceux dont Pierre Corominc avait trouvé les noms dans les papiers des; frères Prats, — et c'était ce mystère qui intriguait i le plus les commissair(îs-enquêteurs. Enfin, le père de h'ranc^ois de Llar devait être au courant des projets militaires de lennemi. Pour extraire) de lui tous ces renseignements, on estima (|ue ce I ne serait pas trop de lui faire subir vingt-quatre! fois la torture. i

Ceux qui, à Perpinyan et à Villefranche, veillaient sur le sort de don Carlos, furent épouvanté» I

cette nouvelle. Us se demandaient comment ce ieillard inlirnie supporterait une telle épreuve, t, au cas où Inès obtiendrait sa grâce, si elle priverait à temps pour empêcher la mort de son ère . . .

Quand on signifia sa condamnation à Carlos de lar, il était dans un tel état de dépression phyique, qu'il accepta son supplice comme une déivrance. Mais, les enquêteurs ayant tenté ensuite e lui extorquer des aveux, et M. de Prat faisant llusion à François, il se redressa tout dun coup, etrouva des forces pour défendre l'héritier de son !om et de sa maison.

A dessein, on l'avait laissé dans une incertiude angoissante au sujet de son lils. Etait-il inarcéré, lui aussi ? L'avait-on capturé, au cours 'une escarmouche sur la frontière ? Tout cela tait bien possible. 11 se désolait à cette pensée. !t voilà qu'on lui demandait d'accuser son propre nfant, de l'envoyer au supplice peut-être par ses énonciations ! On exigeait de lui cette chose lonstrueuse, sous peine des plus atroces soufanccs, d'une agonie savamment prolongée, 'une torture sans cesse renaissante, qui expriaerait goutte à goutte de sa misérable chair )ute la somme de douleur dont elle était caable!... 11 en venait à douter de la justice de ieu, lui qui avait déconseillé ce complot, qui ivait tant lutté pour faire renoncer François à ses titrigues ! Et, malgré ses eflorts, tout le poids du bâtiment retombait sur lui !... Pourtant sa consience n'était pas en repos. N'avait-il point, en amme, favorisé les projets de François, en atliknt chez lui les officiers français? N'avait-il pas

broyé le cœur de sa (ille, en lui ordonnant d rompre une liaison qu'il semblait d'abord encoi rager?... Oui, c'était vrai! Il expiait à présents faiblesse. Mais combien cette expiation était dure disproportionnée avec la faute 1...

Saurait-il seulement résister à la souffrance, à son âge, avec ses infirmités ? Car une doubl hernie lui était venue durant le trajet de Vill( franche à Perpinyan, après avoir été cahoté, d longues heures, sur la dure banquette du cai rosse. 1

Mais la seule vue des magistrats lui rendai cœur. Il faisait le brave comme un vieux solda à l'approche du danger. Maintenant, il ne s'agig sait plus pour lui que de mourir avec honneur.

Il connaissait les deux commissaires, aujoui d'hui conseillers à la Cour souveraine. Il le avait rencontrés autrefois à liipoll et à Sabade dans de modestes emplois de judicature. Et 1 avait un mépris sans bornes pour ces Catalanfrancisés, qu'il considérait comme des traîtres €j qui touchaient, en honneurs et en charges dû ment rentées, le prix de leur trahison.

Le plus redoutable des deux était le conseille de Prat, petit homme chafouin, aux manière doucereuses et à la voix mellillue, aux mains frii leuses qui se frottaient sans cesse l'une contri l'autre ou qui se fourraient <lans les manches d sa robe. Il se piquait de bel esprit, et, même dan: le clergé de la ville, on confessait que ses poésici latines ne manquaient point de mérite. L'autrij conseiller, M. de Quéralt, était un véritable pay san catalan, h l.i tête carrée, au tempéranien sanguin et brutal. Mais, en dépit de sa morgu habituelle, il semblait comme accablé de lionti devant Carlos de Llar. Il alTectait de ne pas le rd

)nnaître, prenait une attitude impersonnelle et bornait aux paroles strictement commandées ir ses fonctions.

Au contraire, le bon M. de Prat témoignait aucoup d'égards à don Carlos et il essayait de duire son obstination par la douceur.

Après la condamnation solennelle prononcée 1 salle d'audience, il était donc venu une derère fois l'exhorter amicalement dans sa prison 1 Gastillet, où il occupait une des chambres du us-sol : « Plutôt que d'endurer d'affreux tourents, qu'il se résolût à entrer dans la voie des 'ux, et, par exemple, à dire oii se trouvait son François?... »

— Je n'en sais rien ! répondit fermement le eillard. Et même si je le savais, je ne le dirais is. Un père ne trahit pas son sang !

M. de Prat soupira, et, avec beaucoup d'onc- Mi :

— Comme il vous plaira, don Carlos ! Mais accusez que vous de ce qui arriverai...

Le lendemain, dans la matinée, les valets du mrreau vinrent le prendre dans la chambre isse où il était enfermé. Il gisait sur un grabat,

sa main sortie hors du drap portait un rosaire iroulé autour du poignet. Les yeux clos, il riait. Son visage était calme. Il paraissait prêt

tout. La veille, il s'était confessé avec une ande sérénité d'âme.

(C'était le moment où Inès, partie de Versailles fepuis trois jours, traversait la Loire, après avoir lissé la nuit h Nevers. Elle se retourna au milieu

ti pont, entrevit dans un coup d'œil hàtif les tersses à balustrades de fer forgé, où jouaient des

enfants, où des femmes tendaient des linges. Prè des hautes tours de la cathédrale, les sculpture italiennes du Palais des Gonzagues riaient au se leil. Son regard embrassa la jolie ville étagée ai bord de son lleuve, les molles inflexions des rives la luxuriance des campagnes, et elle remontj dans la chaise-poste. Elle était heureuse indi( blement. Le beau voyage continuait : son fiant l'attendait là-bas, au terme de la route... ,

Cependant les valets du bourreau durent por ter don Carlos sur un escabeau de bois jusqu'il la chambre de torture, qui se trouvait alors ail premier étage du Castillet. Sa double infirmité Pempêchait de se tenir debout et elle le faisais cruellement souffrir. En montant Tescalier ei^ colimaçon, entre les bras des valets, il étouffai des plaintes presque à chaque marche ! Ce né' tait plus qu'une loque humaine. Mais, comm< d'habitude, à la vue des juges, un sursaut d« tierté le ressuscita.

La chambre sinistre paraissait d'abord plongé* dans une pénombre confuse. D'épais volets d-. bois aveuglant les fenêtres, elle n'était éclairé^ que par des lampes à crémaillère suspendues i la voûte et par deux flambeaux de cire posé:" sur une table qui occupait le fond de la piéc* et que recouvrait un tapis de velours noir galonné d'argent. Derrière la table, dans leur! robes rouges, siégeaient les deux commissaires flanqués de leurs assesseurs parmi lesquels Piern Coromine, en sa qualité de viguier du Conflent avait réussi à se glisser. A gauche, devant un« petite table à pupitres, le greffier était déjà jucln sur son tabouret. De l'autre côté, s'allongeait h chevalet de torture, ayant à son extrémité ui rouet autour duquel glissaient des cordes.

Ces demi-ténèbres qui noyaient la salle, on les entait pleines de choses farouches, d'instruments ont les formes méchantes se précisaient peu à ^eu et dont on n'osait pas deviner l'usage. Des ilhouettes humaines s'y profilaient aussi dans (in vague inquiétant. Le bourreau était là avec es aides, — un homme trapu, à la face besiale, aux oreilles évasées et aux gros yeux de )œuf, entièrement vêtu de rouge comme les uges. Assis près de lui, se tenait le chirurgien Lvec sa boîte de pansement sur les genoux, et, (ans l'embrasure d'une porte, à peine visible, distinguait la cucuUe blanche d'un dominiain, prêt à assister le patient, en cas de danger mortel.

Tout était disposé pour agir, dès le seuil, sur 'imagination du malheureux. Dans cette obscuité trompeuse, on n'apercevait d'abord, entre es deux flambeaux de cire, que les robes écarites des magistrats. Elles éclataient comme une aare de sang au bord d'une nuit sans fond.

Pourtant, don Carlos avait reconnu tout de uite la face glabre et glaciale de M. de Prat, a hure de sanglier de M. de Quéralt. Les deux lonseillers baissèrent les yeux, à l'apparition du londamné. Les assesseurs les baissèrent aussi ^volontairement. Seul, Pierre Coromine soutint regard de Carlos de Llar. Les deux hommes défièrent de loin, se jetèrent mutuellement Bur haine au visage. Ce fut un duel rapide et

agique, dont nul ne se douta. Leurs prunelles talent deux poignards plantés dans de la chair ive, chair de deux ennemis enragés de meurtre ui se transpercent l'un l'autre et qui ne veulent

ris lâcher leur proie, dussent-ils rouler dans la ême mort...

Mais une interpellation du conseiller de Prat força don Carlos à tourner la tête vers son juge. De sa voix toujours onctueuse, le commissaire- 1 enquêteur prononça : |

— Carlos de Llar, le conseil souverain vous a condamné à mort et a ordonné, qu'avant d'être I exécuté, vous subissiez la question, comme étant i un des chefs des conjurés... I

— Dieu aidant, je la subirai donc, puisqu'il j le faut ! I

Le vieillard avait articulé ces paroles avec uni grand effort. Incontinent, le juge fit signe aux^ aides de le mettre à nu. [

Ce fut une chose affligeante et presque risible.j Le chirurgien, qui s'était approché de lui et quif examinait la double hernie, déclara qu'il y allait! certainement de sa vie et qu'il ne pourrait jamais è supporter le supplice. A ces mots, Corominen haussa les épaules, et, le visage impassible, d'unfl ton tranquille, odieux à entendre, il dit :

— J'ai toujours vu le condamné avec cette infirmité : cela ne l'a pas empêché de vivre jusqu'aujourd'hui, ni de conspirer contre l'Etat!

De nouveau, les regards des deux hommes s'as-. sassinèrent. Les yeux de Carlos de Llar flamboyèrent .. Et puis, tout à coup, à cet excès de cruauté et d'infamie, une douceur mystérieuse J détendit l'âme du vieil homme, et, comme si c'était, pour la victime, le seul moyen de vaincre son bourreau, le rictus exaspéré àe sa haine se fondit dans un sourire de mansuétude :

— Que Dieu te pardonne, Pierre! dit-il à voix haute : moi, je t'ai panlonné î

11 poussa un soupir, qui dilata, à les briser, ses côtes mises à nu, comme s'il se déchargeait d'un poids immense.

Alors, les valets du bourreau le lièrent sur i chevalet. Après quoi, M. de Prat, ayant passé ;; lane:ue sur ses lèvres et ravalé sa salive, f:nouvela sa sommation :

— Carlos de Llar, ne laissez pas déchirer vos •«airs par la rigueur des tourments ! Dites la ■ " rite !

Le juge n'avait pas achevé sa formule, qu'elle M répétée par le bourreau qui, penché sur le ] tient, lui hurlait aux oreilles, avec un achar- 1 nient de dogue :

— Diga^ diga la veritat !

Ces rudes syllabes continuellement assénées, coup de gosier d'une brutalité inlassable lient déjà un commencement de supplice pour misérable. Elles lui battaient l'ouïe comme 16 barre de fer, tandis que, Téchine écorchée r le bois rugueux du chevalet, la tête renrsée, il voyait se détacher dans les ténèbres la voûte la face hideuse de l'homme rouge, 3 gros yeux inertes et sans expression, pareils Ceux d'une bête :

— Diga, diga la veritat!

— Je ne sais rien de plus.

- Tirez les cordes! commanda M. de Pral, de

I voix tranquille.

Lentement, lentement, une douleur d'abord ^e, qui s'irrita tout à coup, devint atroce 'intolérable, scia les jambes du patient, à la

hiteur des chevilles. Il se tordait, il allait dé-

fllir :

— Ah! Seigneur! Seigneur!...

— Dites la vérité, dites la vérité!

— Je ne sais rien de plus !

— Tirez les cordes!

tit, comme s'il voulait lui arracher cette vé-

rite avec ses dents, avec ses yeux perçants e froids comme des lames, le boiirreaii continuai à se courber sur la victime, touchant presqu. sa figure, lui soufflant son haleine aux narine et vociférant sans répit :

— Diga, diga la veiitat!

Don Carlos, agité de convulsions, avait à pein la force de balbutier : «

— Je ne sais rien de plus, je ne sais rien d plus !

— Tirez les cordes ! dit encore M. de Pral de sa voix calme et régulière comme un balan cier d'horloge.

Le rouet grinça. Les cordes finirent par écls ter : le patient avait vaincu la torture. Mais M. de Prat, sans s'émouvoir : j

— Prenez garde, Carlos de Llar! Vous avr plus de vingt tourments à subir!

— J'en subirai cinquante, s'il le faut!

Un peu piqué de cette obstination, le coni missaire-onquôteur donna l'ordre aux valets d bourreau de remettre des cordes neuves au rom et de poursuivre leur besogne. Toutefois, avau! de procéder à un nouvel interrogatoire, M. d Prat tenta encore une fois d'employer la per suasion. Bénignement il exhorta le condamna et, reprenant la formule consacrée :

— Carlos de Llar, ne laissez pas déchirer v chairs par la rigueur des tourments : dites 1 vérité !

— Je l'ai dite!

— Diga, diga la verital! | Et la gueule démoniaque se pencha de nor

veau, en hurlant, sur le visage de la victime

— Tirez les cordes! dit enfin M. de Prat.

— Mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force

— Tirez!... Tirez!

Les cordes se rompirent pour la seconde fois. M. de Prat, avec une sereine persévérance, commanda qu'on les remplaçât. La troisième reprise allait commencer. Alors, le dominicain qui se tenait là, dans l'embrasure de la porte, sortit de sa cachette et, se tournant vers le juge :

— De gr;\ce, Monsieur le Conseiller ! Vous voyez bien qu'il agonise !

Le chirurgien, intervenant à son tour, crut devoir appuyer la supplique du religieux :

— Je vous assure. Messieurs, qu'il ne pourra pas supporter une troisième question !

— Il suffit! coupa M. de Prat, avec un léger mouvement d'impatience. Quand on aura besoin de votre ministère, on vous appellera l'un et l'autre !

Puis, comme pour tranquilliser les consciences, il prononça d'un ton péremptoire :

— D'ailleurs le patient est un homme robuste!... Tirez les cordes!

Le rouet grinça, les cordes se tendirent. Le vieillard se mit à haleter violemment, en poussant des cris entrecoupés :

— P'aites de moi ce que vous voudrez!... Peu m'importe de mourir ici, ou sur l'échafaud !

— Tirez !

— Ah! Seigneur!... ah! Seigneur! Tuez-moi!... Tuez-moi par pitié !

— Dites la vérité !

— Je l'ai dite!... Tuez-moi!

— Tirez!

Pour la troisième fois, les cordes éclatèrent. Alors, comme le vieillard évanoui respirait toujours, M. de Prat prescrivit que l'on combinât le supplice des chevilles avec celui des poignets.

Le malheureux allait être torturé aux quatre membres.

La douleur qui lui broyait les os le ranima brusquement. Mais il ne céda point. Entre les hurlements qui sortaient malgré lui de sa poitrine, les soubresauts de tout son pauvre corps torturé, il répétait avec la même fermeté d'àme:

— Tout m'est égal ! Je suis résigné à mourir!... J'ai fait mon acte de contrition avant d'entrer ici!... Non, non! vous ne me ferez rien dire contre mon fils! Faites de moi ce que vous voudrez !

— Tirez les cordes! grinça M. de Prat, qui finissait par s'irriter d'un tel entêtement... Ah! il saurait bien obliger le patient à capituler!...

— Tuez-moi ! clama le vieillard étreint de nouveau par la douleur de plus en plus déchirante.

Tranquillement, comme un pilote au gouvernail, l'aide du bourreau tournait la roue. Les cris du misérable ne cessaient plus :

— Oh! tuez-moi! Ne me faites pas tant souftrir !... Vous savez bien, mon Dieu, que j'ai dit la vérité !... Mes nerfs éclatent! Je meurs! Pitié, Pitié !... Se peut -il que je doive tant soulfrir !

— Dif/a, dUja la veritat ! hurlait toujours la bouche ignoble de la brute penchée sur le visage de la victime.

Cependant, don Carlos se sentait à bout :

— Je meurs! que toutes mes soulTrances soient pour l'amour du Christ!... Mon Dieu, quel mystère que votre justice !...

Les cordes venaient d'éclater.

Deux fois encore, le supplice recommen(;a, — sans plus de succès. L^» torture était décidément

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vaincue. Mais don Carlos râlait. On le redescendit mourant dans son cachot.

11 ne mourut pas.

Le juo:e avait raison: à soixante ans, Carlos de Llar restait vigoureux comme un jeune homme. Ce hobereau aussi fortement trempé qu'un de ses paysans, était dur à tuer.

Le lendemain, tandis qu'il reposait sur son grabat, le Père Tautavel le vint visiter en secret. Avec l'appui de M. Le Bret, le religieux avait obtenu de la Cour souveraine l'autorisation d'assister jusqu'au bout le condamné :

— Courage, lui dit-il, don Carlos ! On demande votre grâce !

Le vieillard secoua la tête, d'un air accablé, — et, du bout des lèvres, comme s'il n'avait pas la force de répondre :

— Que m'importe ! Mon fils prisonnier, mort peut-être, ma femme et ma fille en exil, je n'ai plus qu'à mourir! Je supplie que ce soit tout de suite !

— Non, vous ne mourrez pas ! Votre autre fille...

— Celle qui a trahi ?... fit tout à coup Carlos de Llar avec un sursaut de colère et une expression d'indicible mépris.

Le Père reprit doucement :

— Elle n'a pas trahi, je vous le jure, don Carlos! Et, comme les lèvres du supplicié ébauchaient

un mauvais sourire :

— Je le sais ! affirma le Père Tautavel, avec l'assurance et l'autorité du confesseur.

En même temps, il regardait don Carlos, les yeux dans les yeux, afin qu'il ne doutât pas de sa sincérité entière.

— Elle VOUS a trompé ! finit par dire le vieillard comme elle nous a tous trompés. Elle était si secrète! Personne d'entre nous ne la comprenait!... Ah! qui aurait jamais pu croire?...

— Cessez de l'accuser, don Carlos ! Elle va revenir, apportant votre grâce... Oui, elle vous rendra la vie que vous lui avez donnée !

— Encore une fois, que m'importe, si mon fils est mort... mort par la trahison de sa sœur!

Et, malgré les protestations, les paroles d'espoir que lui prodiguait le religieux, il se retranchait dans un mutisme invincible, refusait toute consolation...

Pendant ce temps, celle dont ses amis souhaitaient si ardemment le retour, brûlait les étapes sur les routes de France.

Après la nuit ardente et enchantée de Versailles, elle s'était éveillée, brisée par tant d'émotions si diverses et si dramatiques. Sitôt qu'elle le put, elle partit pour Paris, afin d'y prendre en toute hâte une chaise de poste et de devancer peut-être les courriers royaux porteurs de la lettre de grâce. Tout de suite des craintes obscures et obsédantes l'avaient assaillie: «Si le Hoi se ravisait! S'il retirait sa faveur!...» Mais M'"" de Villars la rassurait : « Non ! quand le Uoi a parlé, on peut être sûr ! 11 n'y a plus rien à craindre I... Les courriers, d'ailleurs, partaient tous les jours, dans l'après-midi, portant les décisions du (Conseil qui se tenait chaque matin. Par conséquent, ils étaient en route aéjà, avec la grâce de Carlos de Llar... »

Néanmoijis, dans son impatience, Inès s'obstinait à les vouloir devancer. Ayant l'habitude

e ces courses à cheval, elle songea daboid à ouer deux chevaux, un pour elle, l'autre pour Jrindamour qui l'accompagnerait, et de parcourir . bride abattue les deux cent cinquante lieues nviron qu'il y a entre Paris et Perpinyan. Tout e monde, — et Brindamour le premier, — lui eprésenta ( ombien une telle équipée serait faigante et dangereuse. Restait la chaise de poste. 4ais cela coûtait cher, surtout pour un aussi ong trajet, et la jeune fille avait épuisé presque eûtes les ressources mises à sa disposition. Elle lut recourir à des démarches humiliantes. Un ncident pénible lui gâta les derniers moments |u'elle passa auprès de M"'® de Villars. Celle-ci, oujours à court d'argent, à peu près ruinée pa;r es frais de représentation de son ambassade, 16 put pas ou ne voulut pas fournir un subside lussi considérable à une protégée, qui. en somme, l'était pour elle qu'une étrangère. Inès ne se aissa point décourager par ce refus. Hardiment, îlle sollicita les amies de l'ambassadrice, qui se îotisèrent. La vieille demoiselle Auxépaules, par me sorte de reconnaissance pour l'héroïne de ;on roman, olTrit la plus grosse part.

Enfin, après bien des allées et venues, elle lécouvrit une chaise disponible, et, dans la nuit iu même jour, elle partit.

Si M'"^ de Villars avait dit vrai, les courriers royaux devaient être déjà bien loin. A chaque 'elai, elle s'enquérait d'eux. Régulièrement, on ui disait qu'ils étaient passés depuis plusieurs leures, ou qu'on n'en avait vu aucun depuis .a veille. Certaine maintenant, — du moins îlle voulait le croire, — d'avoir vaincu le sort contraire, elle interprétait tout cela dans le sens le plus favorable: «Tant mieux! pensait-elle:

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l'ordre d'élargissement la devancerait, quelqu diligence qu'elle fît î Elle arriverait à poic nommé pour jouir de la joie de son père et d tous les siens !... »

X la portière de la chaise, les villes se suc cédaient. C'était un vertige. Elle avait le sen timent très net de courir après son bonheur.

Le neuvième jour, à l'aube, elle salua de loii la tour de Salses. Vers dix heures du matin i le ca.'ur oppressé d'un poids insoulevable, ellj entrait dans Perpinyan par le Faubourg Notre! Dame. Un grand soleil d'été embrasait les pavé' de la rue qui regorgeait d'une affluence insolite où se démenaient des femmes de gitanes drapée: dans leurs étoiles éclatantes. On aurait dit h foule des jours de fête. A mesure qu'on avançait cette foule devenait plus dense. C'était toute unt multitude qui roulait son flot houleux vers h Castillet et vers la ville. Pourtant, on sentait hier que ces gens-là n'allaient point à une fête... Ton à coup, les cloches de Saint-Jean sonnèrent h glas. Inès, traversée d'un affreux pressentiment se pencha à la portière, interpella une marchande qui se tenait là avec son évontaire :

— Qu'y a-t-il?... Mais qu'y a-t-il?

— Ah! senyorita! dit la bonne femme : c'est à pleurer toutes les larmes de ses yeux!... Ils vont étrangler don Carlos de Llar!

Elle n'essaya pas de comprendre. Elle ne pensa pas une seconde, l'n instinct aveugle et formidable, la volonté de vivre la poussait. Elle sauta à bas du véhicule et, fendant la cohue, elle se mit à courir, en criant de toutes ses forces :

— La grâce! La grâce!... J'apporte la grâce! L'expression de sa figure était si tragique,

son cri avait quelque chose de si terrible que

le monde, épouvanté, se reculait devant elle. On disait :

— C'est une folle î

Une femme la reconnut, et, aussitôt, son nom vola de bouche en bouche jusqu'à la place de la Loge, où se dressait l'échafaud. On se murmurait :

— C'est donva Inès de Llar!...

— Quelle pitié !

— Quel malheur !... Et si jeune !...

A son approche, la foule s'écartait, reiîuait contre les maisons. Elle, aiguillonnée par une hâte éperdue et désespérée, précipitait sa course. Elle touchait le but, elle aperçut l'angle de la Loge, épanouie, au soleil, sous ses sculptures fleuries, et, — rigide dans le ciel bleu, parmi des touffes d'herbes frissonnantes, — le navire de fer à trois mâts qui lui servait d'enseigne. Elle arrivait ; elle tourna brusquement, en criant avec une force surhumaine :

— Arrêtez! Arrêtez!... J'apporte la grâce I... Soudain, elle s'immobilisa, béante : sur la

plate-forme de l'échafaud, un vieillard était assis, adossé à la planche du garot, la tête penchée sur sa poitrine, le cou fracassé dans un carcan de fer, pauvre chose inerte et lamentable...

A ce spectacle, elle tomba évanouie sur le pavé, en poussant un dernier cri, un cri si déchirant, d'un accent si funèbre que le ciel matinal parut s'obscurcir et les tleurs délicates des sculptures se faner aux balustres de la Loge, — un cri que n'oublièrent jamais ceux qui l'avaient entendu, capable de glacer l'amour au cœur des fiancés.

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