La femme peut-elle ignorer qu’elle est enceinte
— C’est là une excuse qui est souvent invoquée par la femme accusée; elle dit que ses règles étaient conservées; cela est possible, il y a même des femmes qui ne sont réglées que pendant leurs grossesses.
Pendant les trois ou quatre premiers mois, une femme peut ignorer qu’elle est enceinte. C’est un fait d’observation journalière. Il semble plus difficile d’admettre qu’il en soit ainsi pendant toute la durée de la grossesse ; l’absence des régies, les mouvements de l’enfant, le développement du ventre et des seins, les troubles sympathiques de la santé, rendent cette allégation d’une inculpée invraisemblable, et cependant les exemples, pris parmi des femmes qui n’avaient aucun intérêt à dissimuler leur grossesse, ne sont pas très rares.
Tardieu l’admet pour les jeunes filles primipares igno-
(1) Obs. 91, 95.
QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES
rantes et pour des personnes qui, déjà âgées, attribuent la disparition des règles à la ménopause.
M. Yibert pense que c’est seulement quand il s’agit d’une primipare qu’on pourrait admettre, dans certains cas, que la grossesse a été ignorée jusqu’au bout (1). 11 rapporte le cas suivant : Une jeune fille primipare, peu intelligente, est admise à deux reprises dans un hôpital comme atteinte d’un kyste de l’ovaire; pendant son second séjour, elle accoucha dans les latrines d’un enfant à terme qu’elle précipita immédiatement dans la fosse. Elle assura qu’elle ne s’était jamais crue enceinte. Elle avait pu croire elle-même à l’interprétation des médecins.
Dans ce cas, la fille pouvait avoir intérêt à donner cette version, mais dans le cas suivant je n’en vois aucun et il ne s’agit pas d’une primipare. J’ai été appelé, en' 1869, auprès de la femme d’un employé supérieur d’un ministère qui avait méconnu sa grossesse dans les circonstances suivantes : Cette femme, très grasse^ avait déjà eu trois enfants; elle nourrissait le dernier depuis douze mois et demi et n’avait aucune raison pour nier une grossesse possible. Son mari était venu vers 2 heures me prier de passer chez lui dans la journée, parce que sa femme avait des douleurs d’entrailles. Lui-même était retourné à son ministère. J’arrivai près de sa femme à 3 heures, une demi-heure plus tard l’accouchement était terminé. L’absence des règles avait été attribuée à la lactation, et tous les phénomènes d’une grossesse normale avaient été méconnus.
On voit que dans ces cas encore, les lois en apparence les plus absolues, celles qui semblent comprendre l’universalité des cas, ne doivent pas être pour le médecin expert des lois sans appel; il ne doit se décider que sur l’examen du fait spécial et des circonstances qui l’ont accompagné.
Il y a quelques années, une jeune fille primipare, accusée d’infanticide, déclarait également avoir ignoré sa grossesse. L’enquête prouva qu’elle avait acheté chez des herboristes
(I) Yibert, Précis de médecine légale, p. 416, 4® édition.