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La femme peut-elle accoucher sans le savoir

— La chose est invraisemblable; est-elle absolument impossible? Je parle, bien entendu, d’une femme saine d’esprit, qui n’est pas anesthésiée, qui n’est pas plongée dans le coma de l’éclampsie, qui n’est pas ivre-morte, qui n’est pas sous l’influence de narcotiques, comme le fut de Saint- Céran, en vue de soustraire l’enfant et de s’approprier les biens dont il pouvait hériter.

La question est donc celle-ci : Une femme peut-elle accoucher sans s'en douter, pendant qu'elle est plongée dans un sommeil naturel, non provoqué?

Pour répondre à cette question, je ne possède qu’un document, une leçon publiée en 1854 par Paul Dubois (2). Depuis que Tardieu l’a reproduite en 1868, aucun autre fait, à ma connaissance, n’est venu s’ajouter à ceux qu’il contient. Je ne puis donc que vous citer le passage que Paul Dubois a consacré à cette question :

« Une femme peut-elle accoucher sans le savoir et sans être dans un état pathologique particulier? Devergie résout négativement celte question. La femme ne pourrait accoucher sans le savoir qu’en étant alors plongée dans un sommeil

(1) llofmann, Nouveaux éléments de médecine légale, trad. E. Lévy, page 129.

(2) Paul Dubois, Revue clinique h- bdomadaire{Gaz. des hôpitaux, 1854, n*' 39).

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profond, mais Devergie dit que le sommeil serait tout de suite interrompu par les douleurs du travail, et selon lui une femme qui alléguerait un pareil motif serait sans excuse. Cependant, un accoucheur célèbre a pensé que les voies peuvent être assez dilatées, le travail assez rapide, les sensations assez obtuses et la femme plongée dans un sommeil assez profond pour qu’il ne soit pas impossible qu’elle accouchât sans le savoir.

« Pour ne prendre qu’un exemple entre mille, je citerai le fait d’une primipare de vingt-deux ans, qui entra un samedi à la clinique sans souffrir beaucoup; cet état se continua jusqu’au lundi. Le soir de ce jour, elle dormit depuis huit heures jusqu’à minuit; à cette heure, elle se réveilla, se sentit mouillée et crut qu’elle avait uriné; elle prit un vase de nuit, et au moment où elle allait uriner, elle sentit quelque chose de gras à la vulve : l’enfant allait sortir. Ainsi donc, pendant son sommeil, des contractions utérines s’étaient montrées; la tête était descendue dans l’excavation pelvienne, et cependant elle était primipare. Le moment le plus pénible de l’accouchement, celui où la tête franchit le col de l’utérus, elle ne l’avait pas senti.

« Dans Montgomery, on trouve deux faits analogues empruntés à deux accoucheurs anglais distingués. L’un d’eux, Douglas, fut appelé auprès d’une femme qui était déjà accouchée; celte femme, qui était enceinte, couchait avec une petite fille de quatre ans; elle fut réveillée par cette petite fille qui criait parce qu’elle avait senti les mouvements d’un petit enfant qui criait aussi ; la femme s’aperçut alors qu’elle était accouchée. L’autre accoucheur auquel Montgomery emprunte le deuxième fait, raconte que la femme d’un lord d’Angleterre accoucha pendant son sommeil; ce fut son mari, qui couchait avec elle, qui s’en aperçut; il avait senti les mouvements d’une troisième personne dans le lit; il réveilla sa femme, et ils reconnurent alors qu’elle avait accouché. »

Je vous ferai remarquer, Messieurs, que dans le premier

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fait de Paul Dubois la jeune femme allait accoucher ; elle s’est aperçue elle-même que la tête de l’enfant était à la vulve, que par conséquent, au point de vue médico-légal, elle n’est pas accouchée sans le savoir; que les deux autres cas empruntés aux accoucheurs anglais sont bien peu précis.

Enûn, un fait, dont j’ai pu étudier tous les détails, nous permettra peut-être de donner quelques indications utiles au point de vue de l’enquête à faire dans des cas semblables.

Une dame R..., femme d’un riche négociant en soieries, avait déjà eu deux enfants. Chacun des accouchements avait été suivi d’un accès de manie puerpérale qui avait dure quatre à six mois. L’aîné des enfants avait sept ans, le second quatre ans. Cette dame devient de nouveau enceinte. Dînant avec son mari et ses deux enfants (à ce moment elle était guérie de sa manie), elle sent une gêne vers les parties génitales, ce sont ses expressions, se redresse sur le dossier de sa chaise, entend tomber quelque chose à terre; avant d’avoir le temps de se baisser pour constater ce qui était tombé, elle entend un second bruit. En se baissant, le mari ramasse deux fœtus de sept mois environ.

Très intrigué par ce fait, qui ne se rapproche des précédents que par l’absence complète des douleurs, je procédai à un examen complet de la malade. Elle avait une anesthésie et une analgésie complètes, notamment des parties génitales. Les yeux fermés, elle ignorait si on pratiquait le toucher vaginal. Les mouvements imprimés à l’utérus n’étaient pas sentis. Elle paraissait, d’ailleurs, en excellente santé, et cet accouchement ne fut pas suivi, comme les précédents, d'un accès de manie.

Je pense que si vous vous trouvez en présence de faits semblables, vous devrez faire dans ce sens une enquête approfondie.

4. État physique et mental de la femme immédiatement après l’accouchement. — Messieurs, deux cas bien distincts peuvent se présenter : On trouve un enfant qui

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semble être mort, parce qu’au moment de l’accouchement il n’a pas reçu les soins nécessaires pour le faire vivre, ou un enfant qui porte les traces de violences auxquelles il a succombé.

A ces deux catégories de faits répondent deux allégations différentes des inculpées. La première déclare qu’au moment de l’accouchement elle était en état de syncope, hors d’état de donner des soins à son enfant; la seconde, que prise d’une sorte de délire elle a frappé sans se rendre compte de ses actes, dans un état d’inconscience. Nous devons examiner successivement ces deux questions.

Une femme qui vient d' accoucher peut-elle être ho7's d'état de donner à son enfant les soins nécessaires ? — Il est incontestable que, par suite d’une hémorrhagie considérable, une femme peut tomber en état de syncope. Cette hémorrhagie, même quand elle doit se terminer par la mort, dure un certain temps pendant lequel la mère peut encore accomplir un certain nombre d’actes.

J’en ai observé deux cas bien probants:

Dans l’un (1), on avait trouvé dans une armoire un nouveau-né étranglé, ayant encore autour du cou le cordon avec lequel sa mère l’avait tué, et dans le lit le cadavre de la mère qui avait succombé à une hémorrhagie utérine. Il y avait donc eu pour celte femme la possibilité de faire des actes, ils ont été funestes pour l’enfant; elle aurait pu en faire de différents, qui auraient été le salut du nouveau-né.

Dans l’autre fait, l’enfant avait eu le crâne broyé, les traces laissées à côté du corps sur le parquet montraient que la mère avait dû se lever, accomplir d’abord l’acte criminel, puis se recoucher. Une hémorrhagie utérine qui doit être mortelle, permet donc au moins dans certains cas à une femme qui vient d’accoucher, de faire des actes qui durent nécessairement plusieurs minutes.

On doit admettre que toutes les femmes ne sont pas éga-

1) Ob?. 82.

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lemenl impressionnables et que certaines d’entre elles peuvent avoir une syncope sous l’influence d’une perte sanguine que d’autres auraient parfaitement supportée. Le médecin expert peut donc être appelé à résoudre celte question : La quantité de sang perdu au moment de V accouchement a-t-elle dépassé la normale ?

Lorain a cherché à la résoudre (1) et il résume ainsi les résultats obtenus :

« La perte d’une certaine quantité de sang accompagne nécessairement tout accouchement. Nous avons cherché à déterminer la quantité de cette perte et un de nos élèves, M. Lingrand (2) a pesé chez 105 femmes accouchées dans notre service, le poids du sang perdu au moment de l’accouchement et pendant les heures qui suivent.

a Lorsque le fœtus est à terme, le sang qui sort au moment de la délivrance et dans les heures qui suivent est en moyenne de 757 grammes (94 accouchements). Cette moyenne est trop vague et M. Lingrand a divisé les cas en trois catégories :

« 1° Perles inférieures à 400 grammes, chez 27 femmes ; la moyenne est de 265 grammes (le minimum peut être de 28 grammes) ;

« 2° Pertes de 400 à 1000 grammes chez 46 femmes; la moyenne est de 668 grammes ;

« 3° Pertes au-dessus de 1000 grammes survenues chez 21 femmes; 1 596 grammes représentent le chiffre moyen (maximum 2 987 grammes). »

La perte de sang varie donc, d’après le D'’ Lingrand, de 30 à 3 OOO grammes. Elle est insignifiante dans le premier cas, elle n’est pas facile à dissimuler dans le second. Elle peut alors provoquer une syncope. Lorain a fait ces pesées sur des femmes placées dans un service d’accoucliements, y

(!) Lorain, De la température du corps humain^ etc., Paris, 1877, t. II, p. 212.

(2) Lingrand, Des pertes de sang physiologiques dans les accouchements. Thèse de Paris, 1872.

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recevant des soins, ne remuant pas avant et après la délivrance. Si dans ces conditions la perte est souvent peu considérable, il n’en est pas de même chez la fille qui accouche seule, doit se délivrer elle-même, transporte parfois dans une autre pièce le produit de sa grossesse.

Aussi Lorain ajoute-t-il avec raison (1) : « Le plus souvent on reconnaît qu’un accouchement a eu lieu par l’existence d’une quantité considérable de sang épanché et contenant des caillots volumineux ; le sang ne peut pas provenir de l’écoulement menstruel, on doit supposer ou une hémorrhagie par une plaie ou un accouchement. Or, c’est presque toujours dans un lieu retiré, dans des vêtements qui ont été cachés, dans les draps d’un lit, que l’on trouve ces traces. Quelquefois le sang marque la trace d’une femme depuis sa chambre jusqu’à l’endroit d’où elle est partie, où vers les latrines où elle s’est réfugiée. »

Lorsqu’il y a eu perte de sang considérable, lorsque l’enfant a péri par manque de soins, l’expert peut donc admettre qu’une syncope a pu se produire et regarder comme acceptable l’allégation de l'inculpée.

Mais la syncope est invoquée, comme excuse, dans un grand nombre de cas où la quantité de sang perdu ne peut être invoquée. Cette allégation est-elle acceptable?

J’avoue que j’ai été très surpris de lire dans un mémoire de Freyer, accoucheur distingué de Berlin, que sur 165 accouchements il avait observé 34 fois des syncopes (c’est-àdire dans un 5® des cas). Le D' Freyer ne s’étonne pas de cette proportion, il paraît la trouver naturelle ; il ne relate pas d’ailleurs les circonstances dans lesquelles ces syncopes se sont produites. Je puis dire que cette proportion est absolument contraire à ce que nous observons en France. Comme interne, j’ai été attaché à un service d’accouchements; comme médecin, j’en ai fait en ville un certain nombre, je ne me souviens pas en avoir vu un seul cas.

(I) Lorain, Dicl. de méd, et chir, prat., 186i, t. I, p. 312, art. Accouchement, MÉDECINE LÉGALE.

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