ÉTAT PHYSIQUE ET MENTAL DE LA EEMME
<( Nous avons été chargés de celle mission, MM. Calmeil, Lasègue el moi. Nous avons conclu sans hésiler qu’elle élait alteinle de folie hyslérique el que le seul moyen de la sous- Iraire à un genre de vie indigne, dont elle n’élait d’ailleurs nullement responsable, élait de la rendre à sa famille et de la placer de nouveau sous une surveillance sévère.
« Ce conseil ne fut qu’imparfaitement suivi : après un court séjour en Allemagne, elle revint à Paris.
« Je ne l’avais plus revue, lorsque dix-huit mois environ après notre consultation, je fus appelé par la justice pour constater un infanticide dans une maison meublée du quartier de la place Vendôme.
« Introduit dans la chambre où le crime avait été commis, où l’enfant gisait la tête broyée dans un vase de nuit, sous le lit même dans lequel la mère était tranquillement couchée, je reconnais avec stupeur la jeune femme dont il vient d’être question. Elle était parfaitement insensible, à peine couverte et demi-nue en présence des nombreux témoins et agents qui remplissaient la chambre. Elle avait écrasé la tête de son enfant, se croyant parfaitement en droit de disposer de la vie qu’elle avait donnée, sans plus se soucier de sa maternité que de la vie de débauche à laquelle elle la devait. Elle ne pouvait ni admettre, ni comprendre qu’on lui demandât des explications, et devant le cadavre de son enfant, impassible et froide, elle se montrait comme je l’avais vue lors de ma première visite, inconsciente, irresponsable de ses actes, hystérique et folle. »
Dans ces cas, il s’agit de femmes folles ou atteintes d’une grande névrose, le diagnostic de leur état mental a les mêmes bases que tout diagnostic de ce genre chez des personnes qui n’ont d’ailleurs pas accouché.
Mais ce n’est pas la question soulevée aux assises. Rien dans l’acte, dans les réponses de l’accusée n’a pendant Lins truction fait penser au magistrat ou à l’expert qu’un désordre mental a pu susciter l’acte sur lequel le jury doit se prononcer. La défense déclare pendant le débat public, que P. Brouardel, — L’Infanticide. j 1
QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES
d’après certains auteurs, la femme peut être prise au moment de l’accouchement d’un accès de délire pendant lequel elle tue son enfant, après quoi elle recouvre entièrement la raison. Vous devez être prêt à répondre en assises à cette allégation, et en réduire la portée à sa juste valeur.
En réalité, jamais à l’hôpital ou en ville, alors que l’accouchement ne présente rien de clandestin, un médecin n’a cité un cas de ces accès de délire homicide.
Cette thèse ne repose que sur trois faits réunis par L.-V. Marcé (1). Je les rapporte textuellement :
« Qui ne connaît le cas de cette fille dont parle Esquirol ? Elle n’avait point caché sa grossesse, elle fit faire une layette. La veille de son accouchement, elle se montra à tout le monde. Elle accoucha pendant la nuit, et le lendemain le corps de l’enfant fut trouvé dans les latrines, mutilé de coups de ciseaux : « Je n’ai pas fait de mal, répétait-elle ; ils ne peuvent rien me faire, n’est-ce pas?» Quelques jours après, on l’interroge, elle avoue son crime, ne s’en défend point, ne témoigne pas le moindre regret, mais elle refuse de manger. Cette fille n’avait-elle pas eu un accès de délire (2) ?
« Un cas analogue se retrouve dans les annalesjudiciaires. En 1847, la cour d’assises de la Marne jugeait la nommée Rosalie Prunot, accusée d’infanticide. Depuis quelque temps, on soupçonnait une grossesse ; un jour elle se leva comme l’ordinaire et se mit à l’ouvrage, mais elle dut y renoncer. Un médecin appelé examine la malade et finit par lui faire avouer qu’elle était accouchée pendant la nuit. Elle déclare en même temps que l’enfant n’avait pas vécu et qu'elle l’avait caché sous la paille au grenier. Ce fut là qu’on le trouva en effet; il avait autour du cou un cordon fortement serré et noué par un nœud dit rosette ; à l’audience, elle finit par
(1) L.-V. Marcé, rmi/é de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices, Paris, 1858, p. 134.
(2) Il u’y a dans ce fait aucun caractère de délire subit, cessant après le crime, quelques jours après elle est encore inconsciente, elle ne mange pas ; c’est une malade, une folle et non une femme saine ayant eu un accès de délire.
ÉTAT l'UYSlQUE ET MENTAL DE LA FEMME.
avouer ([u’elle avait en etlet serré un cordon autour du cou du nouveau-né, mais elle assure qu’en ce moment elle avait la tête complètement perdue. Elle ne connaissait pas sa grossesse, dit-elle; elTrayée par la venue des premières douleurs, atterrée par la vue d’un enfant, elle a eu l’esprit égaré et sa main a fait ce que désavouait son cœur : « Si j’avais pu réllécbir, je n’aurais pas agi ainsi, je suis jeune, j’aurais gagné assez pour me nourrir moi et mon enfant. » Le défenseur établit que l’accusée était réellement folle au moment de raccouchement : cette folie était si réelle, ajouta-t-il, que la malheureuse laissa au cou de la victime le cordon qui avait servi a donner la mort. Le jury prononça un verdict d’acquittement (1).
« Enfin, M. Boileau de Castelnau a discuté avec talent et sagacité l’observation d’une fille J..., qui devenue enceinte, mais ayant caché avec soin sa grossesse, accoucha seule et en secret. S’armant d’un petit couteau de poche, elle frappa son enfant à la tète, au dos, au ventre, aux jambes, lui trancha la tète et cacha sous la paillasse les débris ensanglantés. Son père et une voisine pénétrèrent dans la chambre. A la vue du sang répandu et qu’elle n’avait pas cherché à effacer, f un et l’autre l’accusèrent. J... nia d’abord. En découvrant le cadavre de l’enfant, la voisine lui dit : « Tu as commis un crime, la
justice se vengera sur toi. » — « Je le mérite ! » répondit J
J... remit elle-même le couteau au maire; elle ne chercha pas à se cacher, ni à s’évader; elle avoua son crime au procureur de la République, en l’attribuant au désespoir causé par l’abandon du père de son enfant ; et elle dit à ce magistrat : « Faites de moi ce que vous voudrez, je le mérite. » M. Boileau de Castelnau prenant en considération les antécédents héréditaires de J... dont le grand-père était mort
(1) Que la jeune fille fût digne de pitié, je suis loin d’y contredire. Mais si l’avocat a plaidé la folie, où en a-t-il trouvé le caractère? dans ce fait que la fille avait laissé le cordon autour du cou. C’est là le cas presque ordinaire; cela est une imprudence, mais non un aéte de folie. D’ailleurs, même dans les réponses de l’inculpée, on ne voit pas qu’à un moment quelconque il y ait eu inconscience des actes.
QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES
aliéné, dont la mère avait éprouvé des accidents nerveux très graves ; s’appuyant en outre sur la multiplicité des blessures, sur l’arrachement complet du cordon ombilical, indice d’une violence inutile et désordonnée; enfin sur ce fait que l’inculpée n’avait nullement cherché à cacher son crime, et en avait avoué toutes les circonstances, arriva à cette conclusion que J..., au moment où elle avait commis son crime, était en proie à un égarement momentané, qui lui enlevait le libre exercice de ses facultés affectives et intellectuelles. Le jury admit seulement les circonstances atténuantes (I). » Je ne puis que dire avec Tardieu: « Que valent ces faits? Lt ne faut-il pas une singulière inexpérience des débats judiciaires et une bien grande complaisance pour y trouver des exemples de folie transitoire ? N’y retrouve-t-on pas textuellement en quelque sorte, les termes mêmes de cette défense banale qui se produit dans toute affaire d’infanticide: igno« rance prétendue de la grossesse, qui cependant a été dissimulée avec soin, surprise causée par les premières douleurs, égarement passager qui dure tout juste le temps de mutiler l’enfant avec des ciseaux ou avec un couteau, de lui nouer un cordon autour du cou, puis de le cacher sous les matelas ou de le jeter dans les latrines ? »
Ce serait suivant moi faire un contre-sens patho'ogique que d’accepter cette folie paraissant subitement, guérissant de même, ne durant que le temps de commettre le crime et n’ayant que ce seul caractère. Rien en pathologie mentale ne nous permet d’accepter un tel phénomène pathologique.
“ Ce qui est vrai suivant moi, c’est que ces filles obsédées depuis plusieurs mois par la crainte du déshonneur qui les attend, obligées pendant des mois de vivre renfermées dans leur secret, n’ayant rien préparé et ne pouvant rien préparer
(l) Les raisons sur lesquelles le Castelnau s’est appuyé ne prouvent nullement un délire, un trouble des facultés intellectuelles ; que pouvait nier cette ülle? Il y avait un cadavre. Les violences étaient nombreuses, mais ce n’est pas le signe d’une folie. Enfin, à quel moment y a-t-il eu un trouble dans l’intelligence, prouvant l’inconscience? Elle donne tous les détails avec une précision parfaite.
EXAMEN DE TACUES.
ni pour elles ni pour leur enfant sans se dénoncer, arrivent au dénouement du drame dans un état d’âme dont il est juste de tenir compte. Elles espèrent malgré tout que quelque événement interviendra, l’enfant viendra peut-être mort ? Il crie, il faut en finir. Qu’auraient servi ces efforts de dissi mulation, ces douleurs étouffées? Elles sont seules. Bien d’autres ont fait comme elles et ont échappé à la justice* Tout cela reste confus peut-être en leur esprit, mais ce qui est net, c’est que le cri de l’enfant ne doit pas être entendu. L’acte criminel suit.
Cet acte est insensé^ c’est vrai, mais Lasègue l’a dit depuis longtemps : « Quelque insensé que soit un acte, il ne prouve pas, par lui seul, que celui qui l’a commis était aliéné. »
Gomme expert, j’ai souvent répété devant les jurés ce que je viens de vous exposer. Il faut se placer dans les conditions où se trouvait cette jeune fille. Elle a fait une première faute» pour laquelle la justice n’intervient pas ; elle en a fait une seconde, elle a caché sa grossesse, la justice n’intervient qu’en Allemagne; elle en a fait une troisième, qui était la conséquence presque fatale des deux autres, elle voulait sauver son honneur, que les jurés lui soient pitoyables, ce n’est pas moi qui soulèverai une objection. Mais ce que l’on ne me fera pas dire, à moi, médecin, c’est qu’il existe une forme particulière de folie, alors que celle-ci n’existe pas et qu’en le disant je mentirais à la justice et à mes élèves.