MOMENT DE L’EXPULSION
Cette question est très-souvent posée par le magistrat, car presque toutes les femmes accusées d’infanticide sur un enfant retiré
(1) Tardieu, loc. cit., p. 164.
(2) Casper, loc. cit., observations il 0 392-395.
d’une fosse d’aisances, soutiennent invariablement qu’elles ont été prises d’un besoin subit de défécation, qu’elles ne se savaient pas près d’accoucher, et que pendant quelles se trouvaient sur le siège, l’enfant est sorti, et est tombé dans la fosse sans qu’elles aient pu l’empêcher. — Quelques-unes des accusées disent même quelles ne s’en sont pas aperçues; le cas cité par Bayard est de cette nature. Dans tous ces cas, l’expert doit chercher à constater si l’enfant est tombé accidentellement comme les accusées le soutiennent, ou si ces allégations ne sont que mensongères.
Depuis deux siècles les auteurs admettent que, dans un accouchement précipité, l’enfant peut sortir tout d’un coup des parties de la femme, et tomber. Harvee, Bartholin, Pechlin, Sehenekius, et des autres, en rapportent des exemples. Klein et Henke admettent aussi le fait. — Mahon (t) cite un cas qu’a vu Lafosse dans un hôpital, où la femme, sentant- les premières angoisses de l’accouchement, s’imagina quelles dépendaient d’une cause différente, se leva pour aller à la selle, et ne fut désabusée que lorsque l’enfant fut à demi-sorti : heureusement la chute fut prévenue. M. Devergie cite (2) aussi le cas d’une femme de la campagne qui, déjà accouchée deux fois avec facilité et promptitude, arrive vers le terme de sa troisième grossesse, et se hasarde d aller au marché dans une petite ville voisine ; là, elle est prise par les douleurs et accouche si brusquement dans un coin du marché, que l’enfant est expulsé eu même temps avec le placenta, et tombe sur
le pavé. , -,
M. le professeur Tardieu reconnaît que la chose n est pas matériellement impossible, mais il remarque «que, si l’on se bornait a répondre d’une manière générale à une question abstraite, on serai conduit à admettre que, lorsqu’une femme accouche sur .es a rines,
l4) Malion, loc. cit., p. 881.
(2) Devergie, loc. cit., p. 451.
son enfant peut y tomber. » Adelon dit (1), à propos de ce fait, qu’il est sinon tout à fait impossible, tout au moins très-rare.
L’expert doit toujours s’occuper du cas qui lui est soumis, en laissant de côté les thèses générales, examiner avec beaucoup d’attention et de circonspection les circonstances qui s’y rattachent, en considérant si la femme est primipare ou polypare, si elle a caché sa grossesse, et si elle n’a rien préparé pour l’accouchement, la position dans laquelle la femme prétend être accouchée, la conformation des lieux d’aisances, les diverses lésions que présente l’enfant, et l’état du cordon ombilical ; il doit constater en outre si l’accouchement n’a pas eu lieu dans un autre endroit que celui indiqué par l’accusée; enfin, après que l’enfant est tombé, si la femme a tenté de le retirer elle-même, ou si elle a provoqué aussitôt son extraction.
La femme peut-elle confondre les douleurs de la délivrance avec le besoin de défécation 1 — La confusion n’est pas possible, mais il est connu que, dans le dernier temps du travail, le besoin de défécation se fait sentir souvent impérieusement. Cela peut s’expliquer par la pression qu’exerce le fœtus sur le rectum; la femme, sans confondre une sensation avec l’autre, peut se rendre au cabinet croyant avoir un besoin à satisfaire, et, par les efforts excessifs de la fin du travail, unis au besoin énergique de la défécation, la délivrance peut à la rigueur avoir lieu sur le lieu d’aisances. — Ici deux cas peuvent se présenter : dans le premier, si la fosse est largement ouverte, I enfant étant expulsé en même temps avec le placenta, tombe librement dans I intérieur; mais cela ne peut arriver dans le second cas, les lieux d aisances étant pourvus d’une cuvette et d’un tuyau de conduite. D’abord, pour que l’enfant tombe directement dans le
(1) Adelon. Rapport médico-lég. sur une accusation d’infanticide; Annales d’hyg. publ. et de médecine légale, 2 e série, 1855, t. IV, p. 453.
tuyau, il faut que l’axe du bassin de la femme corresponde à celui de la cuvette; pour cela, l’expert doit s’informer exactement si la femme était assise sur le siège du cabinet ou simplement accroupie, car pendant que l’axe de la cuvette est vertical, celui du bassin est oblique en avant, et l’enfant expulsé dans ce sens, doit rencontrer les parois de la cuvette, et être arrêté assez de temps pour que la femme puisse prévenir sa précipitation dans la fosse.
En supposant la femme accroupie sur le siège du cabinet, car il n’est guère possible quelle reste complètement assise au moment des dernières douleurs expultrices, l’enfant expulsé accidentellement rencontrera comme obstacles, soit la soupape de la cuvette si elle en est munie, soit l’orifice inférieur de la cuvette qui est rétréci; Or, comme cet orifice ne dépasse pas habituement 10 à 12 centimètres, et que le diamètre occipito-frontal de la tête d’un nouveau-né à terme mesure en moyenne 11 centimètres, considérant encore que les épaules et le reste du corps ne sont plus comprimés et poussés par les contractions de la matrice, il est évident que J’enfant ne peut pas pénétrer par l’orifice rétréci de la cuvette sans qu’on recoure à la force.
L’intervention de la main criminelle est encore nécessaire pour pousser l’enfant si le conduit est étroit, ou si la victime est retenue par un coude de la conduite, comme cela arrive quand chaque étage communique par un tuyau d’embranchement avec celui de descente. — Ou même l’enfant, arrivé dans le conduit de descente est arrêté par un rétrécissement, fait qui donne occasion à l’oblitération du tuyau, et en opérant le dégorgement on retire le cadavre du nouveau-né victime d’infanticide.
Le cadavre peut présenter différentes lésions en quelque sorte caractéristiques, qui sont le résultat des efforts quelquefois considérables employés pour engager l’enfant dans la lunette, et le pousser dans le tuyau étroit. Ces lésions sont : des excoriations et des ecchymoses plus nombreuses et plus profondes dans ce cas, et non pas limitées aux parties saillantes du corps comme lorsqu’elles sont
produites seulement par le frottement de ces parties sur les aspérités intérieures du tuyau; des fractures des os du crâne qui peut être déformé, fractures qui sont caractérisées par leur étendue, leur multiplicité, leur siège, par des dépressions osseuses et des épanchements sanguins.
Nous avons dit que, dans l’examen du cadavre, l’expert doit s’assurer de l’état du cordon ombilical, cela est de la plus grande importance, car par lui seul on peut décider la question. Il faut considérer si le placenta a été expulsé en même temps que l’enfant, et si le cordon est intact, circonstance qui est favorable à l’accusée quand fa lunette est largement ouverte, et que le cadavre ne présente pas de signes caractéristiques de violences; il faut voir si le cordon présente une section nette, ce qui prouve qu’il a été coupé avec un instrument tranchant après la naissance de l’enfant et avant qu’il soit tombé de lui-même dans la fosse. — Quand le cordon est trouvé déchiré, il faut considérer dans quel endroit de sa longueur il est rompu; ici se présente la question de savoir si le cordon a pu se rompre sous le poids de l’enfant et par suite d’une trop violente tension ? Pour répondre à cette question, nous exposerons les expériences faites par M. Négrier (1).
Résistance des cordons , mode d'expérimentation.
Deux modes de procéder ont été suivis : dans le premier, les cordons auxquels un poids était d’abord fixé, ont été suspendus par le milieu de leur longueur sur un barreau rond de 2 centimètres de grosseur; la moitié environ des cordons a été rompue de cette façon; dans l’autre série d’expériences, les cordons ont été enroulés une fois et demie sur le même barreau recouvert de linge pour lui
(1) Négrier, Recherches médico-lég. sur la longueur et la résistance du cordon ombilic, au terme de la gestation. Ann. d’hyg. publ, et de méd. lég., l re série» 1841, t. XXY, p. 126.
donner à peu près le volume du cou d’un enfant à terme. Les cordons disposés de la sorte, ont résisté plus que ceux qui n’étaient que passés sur le barreau.
Le poids a toujours été ajouté à la racine placentaire du cordon. Les cordons non variqueux Ont supporté un poids plus considérable que les cordons variqueux.
La résistance moyenne des cordons non variqueux a été de 5 kiî. 250 grammes; Un de ces Cordons ne s’est rompu qu’à 9 kiiogr. 500 grammes;
Les cordons Variqueux se sont rompus à 3 kiiogr. (résistance moyenne). Le plus résistant s ? est brisé à 5 kiiogr. 500 grammes.
Là rupture des cordons s’est plus souvent effectuée entre le placenta et le barreau que vers la racine du cordon, ou dans tout autre point de sa longueur.
Pour les cordons variqueux, la rupture commençait par une des saillies bleuâtres de la veine.
Comme nous le voyons, ees expériences ont trait au cas où la lunette est largement ouverte, et alors si le cordon est rompu dans un autre endroit qu’à son insertion placentaire, la chute de l’enfant n’a pas été accidentelle. Quant au cas dans lequel le siège du cabinet est pourvu d’une cuvette, la tension ne peut pas avoir lieu, car l’enfant sera reçu dans la cuvette, et par conséquent on peut nier avec certitude les allégations de l’accusée.
Enfin, il existe parfois un certain ordre de faits qui ont une importance considérable. Ce sont les traces, dans un autre endroit que le cabinet, d’une hémorrhagie abondante, et principalement certaines taches, résultat du contact du corps de l’enfant nouveau-né dont on peut trouver l’empreinte sur des draps, entre des matelas, sur des vêtements de la mère ou sur divers autres linges. En soumettant ces taches à l’analyse chimique, et surtout à l’examen microscopique, on pourrait reconnaître quelles sont formées par l’enduit sébacé et l’épiderme, ou par le méconium. Ces faits établissent d’une manière décisive que l’enfant n’est pas tombé dans les latnnes
, 1868. — Nicolescu.
au moment où la femme se trouvait sur le siège pour le besoin de la défécation, mais que la délivrance a eu lieu dans un autre endroit que les latrines, l’enfant étant enveloppé et caché plus ou moins longtemps avant d’être jeté dans la fosse; dans ces circonstances, on constate que la précipitation n’a été faite que pour se débarrasser du cadavre de l’enfant qui a été étouffé ou strangulé.
Dans le cas que nous avons cité dans la première partie de cette dissertation (page 34), la condamnation prononcée contre la fille R..., dont l’enfant avait été retrouvé dans une fosse d’aisances, a été certainement déterminée en partie par la démonstration faite à l’audience devant le jury, par M. le professeur Tardieu, de taches existant sur les vêtements.