III. l’enfant a-t-il été jeté vivant dans la fosse
En étudiant l’infanticide en général et en exposant les signes qui prouvent que l’enfant a vécu hors du sein de sa mère, nous avons dit que toute blessure, toute violence capable d’amener une extravasion sanguine amène la coagulation du sang. Dans la majorité des cas, l’enfant nouveau-né jeté dans les fosses d’aisances présente des lésions de nature et d’étendue très-différentes, qui sont la conséquence soit du frottement ou du choc brusque que son corps a subis dans la chute., soit des efforts démesurés exécutés quand oa a voulu faire pénétrer la tête par l’orifice de la lunette trop étroite et pousser le corps dans le conduit, ou même quand on a voulu opérer son extraction. Ces lésions sont très-caractéristiques et peuvent, par leur présence seule, démontrer, si l’enfant a été jeté vivant ou déjà privé de vie. Ainsi la présence de sang coagulé autour des excoriations et des déchirures comme aussi les ecchymoses sur les différentes régions du corps, attestent que l’enfant était vivant en traversant le tuyau de conduite. Il y a lieu de noter ici que la coloration vermeille et l’injection des parties excoriées fait souvent défaut; en effet, sous l’influence de l’atmosphère méphitique ou au contact des fèces, si la submersion a eu lieu, nous avons dit que la peau prend une coloration blafarde, plombée, celte coloration
s’étend à toutes les lésions superficielles et pourrait faire croire qu’elles ont été faites après la mort; pour savoir à quoi s’en tenir, il est nécessaire de pratiquer des incisions sur toutes les parties excoriées pour constater, s’il y a lieu, dans le tissu cellulaire souscutané de l’injection des vaisseaux capillaires, de l’extravasation et de l’infiltration du sang qui ne manquent jamais si l’enfant a été jeté vivant. S’il s’était produit des fractures du crâne par les causes citées, et si l’enfant était vivant au moment où les os se sont brisés, on constate de vastes épanchements de sang coagulé sous le cuir chevelu et à la surface du cerveau, le décollement du péricrâne, la déchirure de la dure-mère, l’injection sanguine des bords des fragments osseux; au contraire, quand les fractures sont produites après la mort de l’enfant, il n’existe pas d’épanchement sanguin ni d’injection des bords osseux.
Si nous supposons, à présent, que l’enfant est arrivé dans la fosse après avoir parcouru le tuyau de conduite ou après avoir été jeté directement dans cette fosse par une large ouverture, la mort peut être déterminée de;deux manières très-distinctes, mais qui ont pour résultat commun l’asphyxie. Si les matières fécales contenues dans la fosse sont liquides, l’enfant est submergé: alors 1 asphyxie arrive par le manque d’air; mais avant de mourir, l’enfant, par la déglutition qu’il exécute, avale une partie des matières dans lesquelles il est plongé ; à l’autopsie, on trouve les matières de la fosse nonseulement dans la bouche et l’àrrière-gorge, mais aussi dans l’estomac. Ce signe est des plus décisifs, et prouve que l’enfant a été précipité vivant, car s’il eût été mort avant d’être précipité, les matières se seraient arrêtées à l’entrée des narines et de la cavité buccale. M. le professeur Tardieu dit qu’il n’a jamais rencontré ces matières dans les voies aériennes, ni dans l’un ni dans 1 autre cas. Si l’enfant est retenu à la surface par une couche solide de matières fécales, et s’il n’est pas retiré, il meurt asphyxié par les gaz délétères qui se trouvent dans la fosse.
n 6 1868 . - Nicolescu.
Des cas fort curieux sont ceux où l enfant est reiiré vivant soit de la fosse, soit du tuyau de conduite après un séjour même de plusieurs heures. Tantôt l’enfant engagé dans le conduit glisse lentement et peut être arrêté par des matières endurcies ou par trn coude du tuyau. Les vagissements sont alors entendus par les personnes qui se rendent au cabinet, et à l’aide d’un prompt secours on peut l’extraire vivant. M. Tardieu, dans sa célèbre pratique de médecin légiste, dit qu’il a rencontré plusieurs cas de ce genre. D’autres fois l’enfant, tombé vivant dans la fosse, est retenu, comme nous l’avons déjà dit, à la surface, par une couche solide, il continue de vivre encore plusieurs heures, surtout quand l’air a un libre accès dans la fosse. M. Tardieu dit avoir vu un enfant retiré vivant après onze heures bien comptées. Mais très-souvent ces enfants ne tardent pas à succomber, quelquefois immédiatement, ou plus ou moins longtemps après leur extraction. Dans un cas, l’enfant retiré vivant de la fosse d’aisances était mort. Le soir, on a trouvé chez lui les poumons en partie à l’état fœtal, et en partie pénétrés par l’air. Il avait manifestement succombé à l’établissement incomplet de la respiration qui a été violemment entravée par le séjour dans l’atmosphère irrespirable de la fosse (1). En 1840, Bayard a observé un cas (2) où l’enfant, en parcourant le tuyau depuis le cinquième étage jusqu’à une petite distance de la fosse, a été retiré respirant encore; confié à une sage-femme et déposé le lendemain à l’hospice des orphelins, il était mort quatrevingt-seize heures après la naissance; à l’autopsie faite par les docteurs H. Bayard et Sevestre, on a constaté outre une teinte jaune de la peau, plusieurs excoriations sur le corps, une petite ecchymose, le sclérème surtout à la face, une pneumonie double et une
(1) Tardieu, loc. cit., p. 16 ê.
(2) H. Bayard. Considérations médico-lég. sur plusieurs cas d’infanticide et sur la fréquence de ce crime; Annales d’hyg. publ. et de méd lég. l re série, t. XXIV, p. 331.
congestion cérébrale. Gomme conclusion on a attribué la mort à l’hépatisation des poumons et au sclérème, et on a pensé que ces deux maladies avaient été produites par un refroidissement auquel l’enfant a été exposé pendant la première heure qui a suivi sa naissance. Dans un pareil cas, où l’enfant retiré d’une fosse ^d’aisances avait succombé deux jours après, Casper, pour répondre à une question du juge d’instruction, déclara qu’il n’y avait aucun rapport entre la cause qui avait produit la mort et les circonstances qui avaient accompagné sa naissance (t); car, dit-il, si la chute de l’enfant dans la fosse avait causé la mort, on aurait constaté d’abord des lésions extérieures, puis une fin plus prompte, et il conclut en disant que le récit de la femme qui prétendait qu’au moment de la défécation l’enfant était né précipitamment, que le cordon s’était rompu et qu’il était tombé dans la fosse, lui paraît croyable et scientifiquement possible. M.leprofesseurTardieu, se basant sur le fait de Bayard et sur ses propres observations, se prononce contre l’assertion de Casper. M. le docteur Jayet a cité (2) un cas dans lequel l’enfant, précipité du quatrième étage, après avoir mesuré dans sa chute toute la longueur du conduit, s’était arrêté à la hauteur du premier par un coude que présentait le tuyau. Les gens de la maison entendant ses vagissements l’ont retiré et apporté immédiatement à l’hôpital de Versailles, dans un état de pâleur générale, de stupeur, de résolution musculaire et de flaccidité des chairs; après des frictions sèches et des lotions avec du vin aromatique, ses,membres ont pris de la tonicité, la respiration est devenue plus facile et bientôt toutes les fonctions se sont rétablies. L’enfant, examiné avec beaucoup de soin, ne présentait aucun signe de fracture et le palper ne faisait reconnaître qu’un peu d’empâtement et d’infiitration à la tête ; il survécut quatorze jours saos^ présenter aucun phénomène
(1) 'Casper, loc. cit., observation n° 396, p. 586.
(2) Jayet. Thèse de Paris, 1858, n° 295, observation A, p. 12.
morbide, mais, à ce moment, il fut pris comme les autres enfants de la crèche, d’accidents gastro-intestinaux qui ne tardèrent pas à l’enlever. A l’autopsie on constata, outre des signes de gasto-enterite, la fracture des parieteaux avec dépression, celle de l’occiput, avec un caillot volumineux situé entre le pericrâne et le pariétal gauche et entre les méninges et le pariétal droit; les méninges étaient déchirées en deux endroits.
Quelquefois les enfants nouveau-nés peuvent périr dans les latrines même, et dans ce cas, la mort est le résultat des tentatives faites pour les précipiter dans les fosses d’aisances. M. le professeur Tardieu en a observé tout récemment un curieux exemple : t Dans un garni habité par des maçons, une fille de service, accouchée clandestinement pendant la nuit, traverse, pour gagner les lieux d’aisances, en portant son enfant dans son tablier, une chambre où dormaient quatre individus; l’un d’eux, à demi réveillé, entend quelques vagissements qu’il prend pour les cris d’un chat. Le lendemain, avertie par les traces de sang qui se dirigeaient vers les latrines, la maîtresse d’hôtel découvre l’enfant dans la cuvette où la fille l’avait renfermé en plaçant le couvercle par-dessus, et où le cadavre avait peine à tenir. — L’enfant n’avait pas pu passer par l’orifice trop étroit et était mort étouffé. » — Casper cite (2) plusieurs observations analogues, les enfants ont été trouvés morts dans des chaises percées au milieu des matières fécales.
IV. L’enfant a-t-il pu par accident tomber dans les latrines au