IV. - DES MOYENS DE RECONNAITRE L’ÉPOQUE DE LA MORT
Il est d’un grand intérêt de préciser l’époque de la mort, et de rattacher autant qu’il est possible sa date à celle de l’accouchement de la femme soupçonnée. Les moyens auxquels l’expert doit recourir dans ce cas sont trop restreints, car non-seulement le cadavre peut être dissimulé avec grande facilité pendant un temps plus ou moins long, mais encore, ici on ne peut interroger l’estomac pour y trouver les traces du dernier repas et constater le nombre d’heures qui l’ont séparé de la mort comme pour l’homme adulte, et en outre la putréfaction marche trop vite ; cette putréfaction est influencée par les divers milieux dans lesquels séjourne le cadavre, et par le degré de température et d’humidité.
La décomposition a lieu plus rapidement dans l’air, puis dans le fumier, puis dans l’eau et enfin dans la terre. Dans les fosses d’aisances le cadavre résiste très-longtemps à la putréfaction.
V. - DES CONDITIONS PHYSIQUES ET MORALES DANS LES¬ QUELLES SE PRÉSENTE LA FEMME ACCUSÉE D’INFANTICIDE.
Constatation du fait et de la date de l’accouchement. Si une femme est soupçonnée du crime d’infanticide, il faut constater Si elle est réellement accouchée, et en cas d’affirmative, si l’époque de l’accouchement correspond à celle de la naissance delà victime.
Le plus souvent la femme ne se refuse pas à être visitée, mais si elle s’y refuse, l’expert, sans jamais employer aucune contrainte, doit se contenter de prendre acte de la résistance.
Signes d'un accouchement récent. — La peau du ventre présente dès plis et des éraillures de teinte violacée, obliquement dirigées et dépassant parfois le pli des aines ; la ligne blanche qui s’étend de l’ombilic au pubis est brune. — Du côté des organes génitaux, immédiatement après la délivrance, il s’échappe du vagin une certaine quantité de caillots et de sang, suivi d’unéeoulement sanguin dans les premiers quatre jours, séro-sanguinolent du quatrième au huitième jour, et enfin séro-purulent; cet écoulement s’appelle lochies , il se prolonge jusqu’au quinzième jour eu jusqu’à la fin de la troisième semaine:, eta une odeur particulière. L’utérus, qui après l’expulsion du placenta est devenu sphéroïde* dur et contracté, ne présente plus que 11 à 12 centimètres verticalement et 9 à 10 dans le sens transversal : il diminue progressivement de volume (excepté vers le troisième jour quand apparaît le flux mammaire), à tel point que vers le dixième jour il disparaît derrière la symphise pubienne. Le col de 1 utérus est dilaté, mou et quelquefois déchiré. La vulve est dilatée et même ecchymosée, la fourchette quelquefois déchirée. — Les mamelles sont développées, dures: le mamelon entouré d’une aréole foncée presque noire : enfin on remarque la présence du colostrum et puis eelle du lait.
La coloration foncée de la ligne blanche abdominale et des aréoles mamellaires n est pas constante, surtout chez les femmes blondes.
L expert doit bien se garder de fixer d’une manière absolue l’époque de la délivrance; à moins: qu’elle ne soit toute récente; il suffit dê s démontrer que la date de l’accouchement de l’inculpée peut coïncider avec l’époque de la naissance de la victime.
Signes de l accouchement ancien. — Ils sont très-incertains, cependant on peut ranger parmi ces signes les raies d’un blanc nacré sur la paroi abdominale et quelquefois sur les cuisses, mais elles
peuvent être le résultat d’un état morbide ou de là variation d’embonpoint; le col de l’utérus est cylindrique et non conique comme chez les femmes qui n’ont pas accouché, l’orifice externe présente une fente transversale, irrégulière, à bords déchiquetés sur lesquels on peut trouver des cicatrices. On peut trouver enfin des cicatrices par déchirure du périnée. Tous ces signes peuvent faire présumer un accouchement plus ou moins ancien.
DES CIRCONSTANCES RELATIVES A LA GROSSESSE ETA L ACCOUCHEMENT. — La femme a-t-elle pu ignorer sa grossesse? Il arrive bien souvent que la prévenue pour crime d’infanticide déclare devant la justice qu’elle ne se savait pas enceinte. Il est difficile d’admettre cette accusation pour une multipare, car il y a d’abord la suppression de règles, pour laquelle la femme ne manque pas d’accuser une irrégularité habituelle, et en outre il y a les phénomènes qui se montrent plus tard, notamment les mouvements de l’enfant, qu’il suffit d’avoir sentis une fois pour ne jamais les méconnaître. Certaines femmes allèguent quelles n’ont jamais senti remuer leur enfant: l’expérience presque unanime des auteurs anéantit cette assertion. M. Joulin dit (1 ) que les mouvements actifs du fœtus peuvent manquer (trèsrarement) durant toute la gestation. Si la femme est primipare, on peut admettre jusqu à un certain point des circonstances exceptionnelles qui lui auraient permis d’ignorer complètement sa grossesse; mais tout innocente qu’on suppose une femme primipare du fait de la conception, la suppression prolongée des règles, la déformation de la taille, le développement graduel de l’abdomen et des seins, la sécrétion souvent précoce du lait et enfin les mouvements-du fœtus suffisent pour que la femme aperçoive en elle quelque chose d’insolite. Des exceptions, quoique fort rares, et plutôt chez des femmes qui se croient déjà arrivées à l’état de la méno-
(1) Joulin, Traité complet d’accoucliements, 1866, p. 40 .
pause que chez des femmes primipares, sont suffisantes pour que l’on évite de dire d’une manière absolue si, oui ou non, une femme peut ignorer sa grossesse. Dans l’expertise il ne s’agit pas de dire, en thèse générale, si une femme peut ignorer sa grossesse, mais il faut se borner à apprécier les circonstances d’un cas actuel.
Une femme peut-elle accoucher à son insu? — Il est difficile d’admettre qu’une femme saine physiquement et moralement puisse accoucher sans en avoir conscience; mais, comme le remarque M. !e professeur Tardieu, «il n’est pas permis de répondre d’une manière générale, et cependant on pourrait, sans trop de témérité, Soutenir que le fait n’est pas possible. »
Dans des cas pathologiques qui frappent les facultés physiques ou intellectuelles et abolissent la sensibilité comme le coma apoplectique, l’ivresse profonde et prolongée, le narcotisme, le coma éclamptique, l’accouchement peut s’opérer sans que la femme s’en doute.
Une femme, complètement idiote, peut aussi n’avoir pas conscience de son accouchement. M. Chambeyran en cite un cas observé à la Salpêtrière.
Quelquefois on se pose cette question, si une femme peut accoucher durant son sommeil sans s'en être doutée. M. le professeur P. Dubois a cité, dans une leçon clinique, un cas où une primipare de 22 ans, endormie depuis huit heures du soir, se réveilla vers minuit, se sentit mouillée, et croyant qu’elle avait uriné, prit un vase de nuit; mais, au moment où elle allait uriner, elle sentit quelque chose de gras à la vulve, l’enfant allait sortir.
Dans Montgomery, on trouve deux faits analogues qui se sont passés en Angleterre. Mais comme ces cas sont très-rares, il ne faut pas accepter trop facilement qu’une femme puisse accoucher sans le savoir, comme le remarqua M. P. Dubois dans sa leçon. M. Devergie se prononce contre la possibilité.