OBSERVATION V
(Archives générales de médecine, 1892.)
Il s’agit d'un homme agé de vingt-huit ans qui porte un goitre depuis l’âge de treize ans survenu après un séjour de trois mois dans un pays à goitres à Salins (Jura).
Quand cet homme entra à Saint-Louis dans le service de
PPT ee
M. Roger le 4 août 1892, son goitre avait à peu près le volume d'une pêche. Il était alors souffrant depuis une dizaine de Jours et présentait {ous les symptômes d'une dothiénentérie d'intensité moyenne avec épistaxis, gargouillements, température oscillant entre 38 et 40 degrés, diarrhée, bronchite, albuminurie légere.
Puis du douzième au vingt-huitième jour la défervescence a eu lieu sans aucun accident, Pas d’escarre, n1 d’abcès, ni d'éruptions furonculeuse ou echlymateuse; bref, aucune manifestation d'infection secondaire.
Le malade était entré à l'hôpital Saint-Louis depuis une huitaine de jours, quand :il s'aperçut que son goitre, sans avoir augmenté de volume, prenait une consistance plus ferme, devenait immobile et très sensible à la plus légère pression. Pendant tout le cours de la fièvre typhoïde le goitre n'a pas cessé de s’accroitre, cependant il ne causait aucune gêne de la déglutition, ni de la respiration.
3 septembre, — Le malade passe dans le service de M. Halloppeau, que nous avons l'honneur de suppléer. A cette époque, on observe une tumeur de la grosseur du poing, située sur la ligne médiane du cou et faisant une saillie considérable, La peau qui la recouvre est rouge et présente tous les signes de l’æœdème inflammatoire.
La palpation ne révèle qu'une douleur peu vive et permet de se rendre compte qu'il existe une fluctuation profonde vers le centre de la tumeur. Celle-ci occupe seulement l'isthme du corps thyroïde, les lobes latéraux de cette glande ne paraissent pas hypertrophiés. L'atmosphère celluleuse ne participe pas à l'inflammation et la tumeur peut être nettement délimitée sur toute sa périphérie. Il y a peu de troubles fonctionnels; les mouvements de rotation du cou sont conservés, l'extension dela tête est limitée, mais le malade n'est pas obligé d'incliner la tête en avant pour diminuer la tension du goitre La respiration est absolument libre. Le malade se plaint d'une légère dysphagie qu'il faut mettre sur le compte de la thyroïdite, ear il nya pas d'angine. Pendant la déglutition, la tumeur suit les mouvements
d’ascension de la trachée-arteère,
16 septembre. — Pendant la nuit, le malade ressent pour la première fois des élancements assez intenses dans la tumeur. La fluctuation est devenue très évidente. La température reste normale. Température, malin : 36°4; température, soir : 37°1.
Le lendemain 17 septembre, la thyroïdite est incisée par M. Orillard, interne des hôpitaux. Il s'écoule environ 20 centimètres cubes d'un pus épais, crémeux, grisâtre, mêlé de sang et absolument inodore, Un gros drain est introduit dans la plaie qui est pansée avec la gaze iodoformée.
Très rapidement, la poche se rétracte, mais il persiste une fistule qui laisse suinter un peu de pus et qui ne se ferme définitivement que le 13 novembre, c'est-à-dire le cinquante-huitième jour après l'incision.
A cette époque, le goitre n'est plus perceptible à la vue. Il faut une palpation attentive pour saisir un nodule de consistance ligneuse entre les doigts. L’encolure du malade, qui était de 44 centimètres avant la thyroïdite, n'est plus que de #2.
‘L'état général est resté excellent pendant toute la durée de la complication thyroïdienne.
L'incision de la collection thyroïdienne nous a fourni l’occasion de faire l'examen bactériologique de son contenu.
Le pus, prélevé avec toutes les précautions d'usage, a montré des bacilles (rès actifs allongés, doués de mouvements spontanés de reptation et d'ondulation très actifs et ne prenant pas le Gram. Ces bacilles présentaient tous les caractères de l’Eberth.
A côté du bacille d'Eberth, on a noté la présence d'autres bacilles présentant les caractères suivants :
C'étaient des bacilles très courts ovoïdes, isolés ou se groupant deux par deux, agités seulement de mouvements browniens et ne prenant pas le Gram. Les cultures ont donné des colonies opaques, jaune soufre; leur centre se déprimait en cupule ; liquéfiaient la gélatine. Dans les milieux de cultures, ces microbes se groupaient en grappes comme le staphylocoque.
Si ce microbe a beaucoup de points communs permettant de le comparer au S{aphylococcus citreus, il s'en distingue cependant par des caractères importants. D'une part ovoïde et non pas
MR rond, d’autre part ses cultures sont surmontées de dessins variés,
tandis que les cultures de staphylocoques restent lisses.
Jeanselme ajoute que « les colonies constituées par les bacilles mobiles étaient incomparablement plus nombreuses que les colonies citrines formées par les bacilles ovoïdes ; on est porté à croire que le bacille d'Eberth a eu la part principale, sinon exclusive, dans la suppuration thyroïdienne. Mais ce qui a une valeur plus décisive, c'est la différence constatée dans la virulence des deux espèces microbiennes. Tandis que le bacille d'Eberth s’est montré très actif, le bacille ovoïde n'a eu aucune action pathogène sur les animaux. De plus le bacille d’Eberth, injecté, a tué l'animal d’infection générale ou donné du pus où on a trouvé le bacille d'Eberth à l’état pur ».
Il est permis de penser que toutes les infectionssecondaires que nous venons de citer ont une origine généralement intestinale. Les microbes associés à l'Eberth pénètrent avec lui dans l'organisme à la faveur de la brèche intestinale. C'est aussi l'opinion de Jeanselme en ce qui concerne son microbe. « Nous pensons, ditil, qu'il s’agit peut-être d’un des nombreux microbes qui ont l'intestin pour habitat normal et que ce microorganisme aura émigré dans la glande thyroïdienne, soiten même lemps que le bacille d'Eberth, soit ultérieurement, grâce aux ulcérations intestinales. »
Les ulcérations fréquentes de la gorge et du larynx peuvent probablement jouer le même rôle que les ulcérations intestinales.
A ces portes d'entrée ouvertes aux microbes par la
Æ, dothiénentérie, si nous ajoutons la faiblesse générale résultant de la maladie, les fermentations anormales qui se produisent dans le tube digestif et surtout l’entrave mise aux procédés ordinaires de défense de l’organisme par la présence dans le sang de toxines élaborées par la première infeclion, nous verrons que tout concourt à favoriser la pénétration et la pullulation dans l’économie de germes étrangers au virus typhique
lui-même.
3° Thyroïdites suppurées à pus stérile. — Jusqu'ici nous avons toujours trouvé des bacilles pathogènes dans les suppurations thyroïdiennes. Le pus, cependant, examiné avec toutes les méthodes de recherches en usage dans les laboratoires peut ne présenter aucun microbe, comme le prouve le malade suivant, observé à l'hôpital Desgenettes dans le service de M. le médecin-major Niclot et dont il a bien voulu nous commu-
niquer l'observation.
OBSERVATION VI (résumée, inédite).
X..., couché au n° 1 de la salle 28 est entré à l'hôpital au mois de juin 1899 avec le diagnostic de fièvre typhoïde. On observe toute la symptomatologie d’une dothiénentérie typique, céphalalgie, épistaxis, taches rosées lenticulaires, diarrhée, gargouillements dans la fosse iliaque, bronchite, etc. La courbe thermique est celle d'une fièvre typhoïde normale, Ajoutons que la séro-réaction de Widal pratiquée chez ce malade a donné un résultat nettement positif.
Pendant son évolution, la maladie revêt une intensité moyenne.
Au bout de la troisième semaine, la défervescence commence et
l'on est en droit de compter sur une terminaison sans accidents lorsque le malade attire l'attention sur une tuméfaction située à la face antérieure du cou. Cette tuméfaction a pour siège la glande thyroïde. Elle est circonscrite, recouverte par une peau très rouge. En palpant, on sent de l'empâtement et on provoque de la douleur. Bientôt on perçoit un peu de fluctuation,
A l'incision de cet abcès il s'écoule la valeur d'une noix de pus. Ce pus est prélevé avec toutes les précautions antiseptiques désirables et examiné par M. le médecin major Niclot. Les frottis n'ont révélé la présence d'aucun microbe Les cultures sur les milieux généralement usités se sont montrées stériles. Enfin, l'inoculation au cobaye n'a donné aucune réaction, ni générale,
ni locale. Donc, thyroïdite aseptique.
À quoi devons-nous attribuer cette suppuration? La pathologie générale de l'inflammation nous montre, en effet, que pour qu'il y ait inflammation et suppuration, il faut un microbe, sauf quelques cas où l'injection de substances caustiques comme l'essence de thérébentine peut provoquer des suppurations aseptiques. Les produits solubles des microbes pathogènes ontls sufii à provoquer la formation d’un abcès thyroïdien chez un malade profondément affaibli? C'est une opinion peu vraisemblable, bien que M. Calmette l'admette pour les abcès du foie.
Nous croyons qu'il faut rapprocher ces cas des suppuralions stériles constatées souvent dans l'organisme à la suile des infections et particulièrement des abcès
du foie que la ponction montre souvent contenir un pus
Fi]
stérile.
Il est probable que, comme dans les abeès du foie, la suppuration de la glande thyroïde chez notre malade
était due à un microbe, peut-être le bacille d'Eberth qui aura disparu du foyer dontil élait primitivement l'agent pathogène, Cette opinion est d'autant plus soutenable, que dans nos laboratoires, les microbes disparaissent quelquefois spontanément de leurs cultures où ils sont tués peut-être par les produits solubles qu'ils sécrètent. Chez notre jeune soldat, l'organisme, en se défendant contre les agents envahisseurs aura peut-être été assez fort pour en débarrasser le foyer thyroïdien avant que le pus ait pu se faire jour au dehors.