OBSERVATION IV
M. G..., d'Oberschau, vingt-deux ans, était atteinte, au mois de Juillet 1891, d'une fièvre (yphoïde contractée au cours d’une épidémie, Elle présenta comme complication une pneumonie gauche et une petite escarre au sacrum.
Au début de la cinquième semaine, elle présenta, sur le côté droit du cou, à l'endroit même où elle avait eu un goitre dans sa jeunesse, une petite tuméfaction circonscrite, douloureuse à la pression, recouverte par une peau très rouge. Dans la suite, cette tumeur progressa lentement, sans causer beaucoup de gêne.
Au mois d'août, disparition de la fièvre. La malade était assez bien rétablie pour faire, le 12 septembre, le voyage de l'hôpital à Saint-Gallen. Elle était alors pâle, maigre, apyrétique. L'abdomen était mou et plat, le pouls petit. La rate n’était pas augmentée de volume.
Sur le cou, du côté droit, on trouvait une tumeur grosse comme un œuf d'oie, située sous le sterno-cléido mastoïdien. Cette tumeur était un peu fluctuante, mais peu douloureuse, Sur cette tumeur, la peau était mobile, sans plis. On ne constata aucun déplacement de la trachée ni du larynx. Le diagnostic: porté fut celui de strumite suppurée post-typhique.
13 septembre, — L'incision de l'abcès permit d'évacuer une notable quantité de pus fluide. La cavité de l'abcès émettait, en effet, des prolongements allant jusqu'à la colonne vertébrale, Cependant, cette cavité fut bientôt fermée et la malade put rentrer chez elle, le 8 octobre, complètement guérie,
L'examen microscopique et les cultures permirent de déceler la présence côte à côte, dans ce pus, de deux espèces microbiennes nettement différenciées, Ces microbes présentaient toutes les réactions, l'un du bacille d'Eberth typique, l'autre du
Staphylococcus pyogenes albus.
Quel est l'agent provocateur de la thyroïdite parmi ces deux microbes? Spirig, se basant sur un petit nombre de recherches, pensait pouvoir démontrer que la thyroïdite résulte Lloujours d’une association du staphylocoque pyogène avec le bacille d'Eberth, le staphylocoque provoquant à lui seul la suppuralion de l'organe sans que l'Éberth joue un rôle vraiment actif. Certai nement le slaphylocoque, essentiellement pyogène par sa nature, doit entrer pour une large part dans la production du pus thyroïdien, mais les obser vations précédentes nous ont montré sans qu'il soit utile d'y revenir, tout ce que l'opinion de Spirig a d'exagéré.
Après Spirig, Chantemesse, dans un cas de thyroïdite a aussi trouvé le bacille d'Eberth associé aux microbes ordinaires de la suppuration.
Une autre infection secondaire assez fréquente qui, dans les dernières périodes de la maladie joue souvent un rôle important et mal connu, se rallache à la pullulation dans l'organisme du typhique du Bacterium coli commune. Chantemesse a quelquefois trouvé ce germe à l’aulopsie des Lyphiques, répandu à profusion dans tous les organes jusque dans le muscle utérin. Il n'est
donc pas élonnant qu'il ait été trouvé aussi dans le pus
des thyroïdites. Tavel dans un cas aurait trouvé nettement ce bacille. Brünner l’a observé plusieurs fois à l'état de pureté et 1l soutient même énergiquement que la suppuration dans les thyroïdites port-typhiques est produite par le Bacillus col.
Comment interpreter ces faits de Brünner? Faut-il admettre que le bacille d'Eberth, ou bien n'a contribué en rien à la formation de l’abcès thyroïdien, ou bien a disparu du foyer, laissant la place au bacille coli, jouant là un simple rôle secondaire ? Les partisans de la nonidentité de l’Eberth et du coli se rangeront probablement à cette dernière opinion. Mais si, avec certains auteurs encore nombreux, on admet que le bacille coli et le bacille d’Eberth ne sont qu’un seul et même bacille; en d’autres termes, si on pense avec MM. Roux et Rodet que le coli, en changeant de milieu peut s’éberthiser, on que l’Eberth, sous certaines influences peut devenir tellement coliforme qu'on ne pourra plus le distinguer du coli, on sera conduit à penser que le microbe décrit dans le pus thyroïdien sous le nom de coli est peut-être l’agent provocateur de la fièvre typhoïde elle-même et de sa complication thyroïdienne.
Nous ne saurions évidemment, sans sortir de notre sujet, discuter une question qui n'est, en somme, que celle de l’unité et de la dualité des bacilles d'Eberth et coli communis.
Notons cependant, que les observateurs ont presque toujours, avant d'affirmer l’Eberth, recherché les moyens employés pour le différencier du coli.
Si nous admettons le coli, nous devons tenir compte des recherches de Sanarelli sur la fièvre typhoïde expé-
ne. fees rimentale. Cet auteur a vu, en effet, que la dothiénenlérie peut augmenter considérablement la virulence du coli. Dans la fièvre typhoïde, le bacille d’Escherich se multiplie extraordinairement dans l'intestin jusqu’à représenter presqu à lui seul toute la flore intestinale. Dans un intestin normal le col ne saurait être virulent, mais lorsqu'au contraire l'intestin est souffrant, le coli deviendrait pathogène (Lesage).
Dans la fièvre typhoïde expérimentale, M. Sanarelli a rencontré souvent le bacille d'Escherich, lequel traverse les parois intestinales toujours plus ou moins altérées dans ce cas et se multiplie dans l’organisme à côté de l'Eberth. Peut-être dans les cas de M. Brünner le bacille coli a-t-1l vu ainsi sa virulence exaltée, au cours de la fièvre typhoïde, dans l'intestin du malade au point de le rendre capable de provoquer la suppuration de la glande thyroïde.
L'observation suivante de Jeanselme nous montre le bacille d'Eberth associé à un microbe qu'on ne saurait considérer sans réserves comme le staphylocoque, bien qu'il présente avec lui quelques analogies.