‹ L'Infection Éberthienne et la Glande ThyroïdeChapitre 15 sur 24 · OBSERVATION VII · texte numérisé non relu

OBSERVATION VII

(In Revue de Chirurgie 1890.)

H... jeune soldat, incorporé depuis un mois seulement au 93° régiment de ligne, entre le 1°* janvier 1886 à l'hôpital mixte de la Roche-sur-Yon, pour fièvre typhoïde. C'est un homme robuste, de haute taille, originaire du pays basque (Basses- Pyrénées). A son entrée, on constate un développement appréclable et symétrique des deux lobes de la glande thyroïde qui n'atteint pas toutefois la proportion d'un goitre. Il est malade

depuis le 2 décembre et présente tous les symptômes de la

oies

fièvre typhoïde : céphalalgie, courbature, épistaxis abondantes et répétées, diarrhée modérée.

Pendant cinq jours, l’évolution des accidents indique clairement une infection typhique d'une grande intensité. La fièvre est violente; la température monte à 40°5 le soir, et le matin ne descend pas au-dessous de 40 degrés; P.— 106.

L'adynamie, l’insomnie, le délire, la dysphagie, le trismus montrent que le système nerveux cérébro-spinal est profondément touché. La langue est sèche et rouge, comme rôtie; des fuliginosités incrustent les dents. Sur la peau du ventre on découvre quelques taches rosées discrètes et pâles. Gargouille ments dans la fosse iliaque qui est douloureuse à la pression; diarrhée abondante et persistante. Peu d'engorgement de la base des poumons (Potion avec l'acétate d'ammoniaque Eau de vie et extrait de quinquina; sulfate de quinine à des doses variant de 60 centigrammes à 1 gramme).

6 janvier. — La température est tombée brusquement à près de 38 degrés Le malade a déliré toute la nuit et ne peut répondre aux questions. Le pouls est à 110,filiforme, à peine percepüble : on craint un collapsus. (Révulsion à l’aide de ventouses sèches et de frictions, — Malaga, vin de cannelle, café, bismuth, lavements amylacés.)

Heureusement, on en est quitte pour la peur. Le malade se réchauffe, la température remonte à 39 degrés (7 janvier), le pouls se relève. La diarrhée diminue. L'éruption des taches rosées sur l'abdomen continue. .

Dans les jours qui suivent, l'amélioration s'accentue. L'expression de la physionomie est meilleure, la prostration moindre. Le malade répond plus nettement aux questions. La langue est moins sèche. Congestion pulmonaire légère.

20 janvier. — Une escarre d'environ 1 centimètre de diamètre se forme au sacrum.

26 janvier. — La convalescence se dessine, apyrexie depuis deux jours. La maigreur et la faiblesse sont extrêmes. Le malade commence ämanger. Il se forme une nouvelle escarre (30 janvier).

4 février. — La température normale le matin, tend à s'élever l'après-midi et gagne chaque jour quelques dixièmes de degré. L'appétit a disparu. La diarrhée est remplacée par de la constipation. On sent qu'une complication approche sans qu'on puisse la préciser, Aucune collection purulente n'est en voie de formation.

Brusquement dans l'après-midi, à la suite de quelques fris sons, la température monte à 39°6, et l’on découvre l'invasion d'une thyroïdite. Elle est caractérisée par une tuméfaction presque indolente du lobe gauche de la thyroïde.

Pendant quatre jours frissons et accès fébriles reparaissent chaque soir puis disparaissent (8 février) à la suite de l’administration de sulfate de quinine. La tuméfaction de la moitié gauche de la glande thyroïde persiste aussi volumineuse. La respiration n'en est pas gênée, mais le malade se plaint d'un peu de dysphagie.

22 février. — On perçoit une sensation douteuse de fluctuation au sommet de la tumeur. Léger engorgement des glandes lymphatiques dans le triangle sus-claviculaire.

28 février. —- En auscultant le cœur, on trouve un souffle systolique, doux à la base, se prolongeant dans les vaisseaux du cou. Pas de bruit de souffle dans la tumeur thyroïdienne. Notre goitre mesure aujourd'hui 14 centimètres de hauteur sur 9 centimètres de largeur. En le palpant on réveille une légère douleur et l’homme dit éprouver à ce niveau une sensation de tension. A la surface, vers la partie inférieure et externe, on voit un point légèrementviolacé au niveau duquel la peau est amincie et dépressible Il y a là probablement quelques gouttes de pus. Pas de troubles fonctionnels notables. Rien d'anormal dans le lobe droit de la glande thyroïde.

4 mars. — La {tumeur thyroïdienne diminue. Nulle part de franche fluctualion, seulement il existe toujours un point douloureux, mollasse, circonscrit, de la grosseur d'une aveline, au sommet du goitre. Etat général bon.

12 mars, — Le lobe gauche de la glande thyroïde est revenu à des dimensions presque normales. Pas de suppuration, toutes

les fonctions s'accomplissent bien.

La résolution du goitre s'accentue, la guérison se confirme, et le malade part en congé de convalescence.

Quand on le revoit quatre mois après, le goitre a disparu, les forces sont entièrement revenues, la nutrition se fait bien. Les deux lobes de la glande thyroïde sont égaux, un peu plus gros que la normale comme on pouvait le voir à l'entrée.

De semblables poussées phlegmoneuses sur la glande thyroïde ont été observées aussi par M. Forgue- et M. Pinchaud. Dans le cas rapporté par M. Forgue, 1l s'agit d’une strumite se traduisant par un engorgement quis’est terminé par une induration persistante. Un très petit noyau a seul passé, semble-t-1l, à la suppuration. Enfin M. Pinchaud cite l'observation d’une strumite survenue pendant la convalescence d’une fièvre typhoïde aboutissant à l'inflammation et à la suppuration d’une pelite partie de la tumeur, mais donnant, dans tout le reste du corps thyroïde une hypertrophie et un engorgement chronique persistant daus la suite pendant près d’une année.

Nous rapprocherons ces cas des localisations osseuses de l'infection éberthienne, localisations qui se terminent souvent par résolution et ne suppurent quelquefois qu'après plusieurs poussées.

Pourquoi dans ces cas la strumite n'a-t-elle pas abouti franchement à la suppuration, ou plutôt, pourquoi, dans la plupart des cas, l'infection éberthienne donnet-elle des abcès lorsqu'elle se localise dans un goitre? Le bacille d'Eberth n'étant pas essentiellement pyogène devrait, dans la plupart des cas, se contenter d’occasionner des poussées phlegmoneuses se terminant, après un temps plus ou moins long, par résolution.

or

Pour expliquer la fréquence de la suppuration, comparée à la rareté de la résolution, 1l faut, croyonsnous, invoquer surtout l’état du malade. La faiblesse résultant de l’altération de toute l’économie par une maladie fort longue enlève à l'organisme ses moyens de défense et l'on comprend facilement qu’un microbe donné provoque dans ses complications tous les désordres qui seraient l'exception chez un sujet résistant.

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