I. — DÉGÉNÉRESCENCES AIGUËS TOTALES
La mort suraiguë d'un épithélium peut, à l'instar de ce que nous avons vu se passer dans l'intimité de la cell ule connectée, être si rapide que l'élément frappé conserve sa forme, ses rapports et les apparences extérieures de sa structure normale ; seulement, il a perdu la totalité de ses fonctions; son noyau a disparu, et ses réactions histo-chimiques en présence des matières colorantes habituellement employées sont bouleversées.
Peu importe la cause qui a produit ainsi la mort sidérante des divers éléments épithéliaux : qu'il s'agisse de cellules profondes du corps muqueux de Malpighi, au centre de la papule variolique (Weigert), ou d'épithéliums striés d'un tube contourné du rein dans une néphrite infectieuse, voire même d'une intoxication suraiguë chimiquement déterminée (') frappant de mort diffuse une membrane muqueuse avec la totalité de ses appareils glandulaires, le caractère dominant, pathognomonique des lésions est la fixation, on pourrait presque dire la momification de l'élément nécrosé.
(') V. Letulle et Vaquez. — « Nécrose aiguë des épithéliums glandulaires de l'estomac dans l'empoisonnement par l'acide chlorhydrique ». Archives de Phj'siol. norm. et pathoL, 1889, p. roi. Pl. I.
La nécrose aigué de la plaque de Payer, dans la fièvre typhoïde, frappe ainsi tous les épithéliums qu'elle rencontre, à la surface de la muqueuse et dans la profondeur des glandes de Lieberkuhn adjacentes (V. Pl. V.fig. 2,f).
Dans un grand nombre de cas, il faut le reconnaître, cette nécrose aiguë s'accompagne d'une transformation particulière du protoplasme qui devient brillant, sec, cassant, comme fibrineux. Les matières colorantes- employés en histologie donnent même à ces éléments fibrinoïdes les réactions habituelles de la fibrine. Aussi Weigert veut-il faire entrer, à bon droit il me semble, une pareille lésion dans le cadre tracé par lui de la nécrose coagulante. Il s'agit bien alors d'une coagulation du protaplasma en même temps que de la disparition complète et rapide de la substance nucléaire ('), se produisant indépendamment de tout arrêt de la circulation sanguine ou lympatique.
C'est surtout dans les exsudats fibrineux formés à la surface des membranes muqueuses enflammées par un procédé pathogénique quelconque, mais plus spécialement peut-être par une maladie infectieuse (V. Pl. Vil,flg. 2, g,j\ e), que l'étude de cette altération présente le plus vif intérêt. Toutefois, il est bon d'éviter toute ambiguité à ce propos. Lorsque l'inflammation frappe une membrane muqueuse, elle atteint
(') Weigkrt. — Realencyclopédie, loc. cit., et « Congres international des se. niêd., 1884 ». La traduction du ternie employé par Cohnheim puis par Weigert, devrait être nécrose fibrineuse ou fihrinoïde ; car le mot de coagulation annexé en français au terme générique de nécrose, prête à la confusion, surtout s'il est employé sous la forme suivante : Nécrose de coagulation ; ce qui donne à penser que la mort des éléments a du se produire par zuiie de la coagulation du protoplasma.
L'opinion de Weigert est diamétralement opposée. L'élément, en mourant, se coagule comme le fait la fibrine ; il perd son noyau, et prend l'apparence, sinon la composition chimique, de la matière fibrineuse. On sait les discussions soulevées, à propos de ces idées doctrinales, entre Virchow, Israël, Klebs, Arnheim et Weigert. La nécrose coagulante est encore battue en brèche par différents savants allemands.
nécessairement la surface de cet organe, et par conséquent violente la couche épithéliale qui le protège. Suivant l'intensité du choc inflammatoire, et plus vraisemblablement encore, suivant la cause phlogogène mise en branle, la muqueuse réagit différemment et l'épithélium souffre à sa manière. Le processus irritatif se contente-t-il de déterminer une réaction légère? l'épithélium se tuméfie, prolifère, ou se trouve envahi par une dégénérescence aiguë légère, transformation muqueuse ou mucoïde ; il se desquame et tombe, chassé en partie par les leucocytes en diapédèse venus des couches profondes vers la surface. Telle est l'inflammation catarrhale des épithéliums, le catarrhe aigu desquamatif des membranes muqueuses. Ici, l'exsudat, minime, se caractérisait presque uniquement par l'hyperdiapédèse leucocytique et la fonte mucoïde des épithéliums traumatisés (Voy. suppuration, p. 164).
Si le procédé inflammatoire est plus aigu, la cause patho gène sollicite d'une manière plus intensive l'hyperdiapédèse; elle appelle ainsi, par un procédé biologique encore discuté, la formation de fibrine, c'est-à-dire le développement de fausses membranes à la surface de la muqueuse. Un phénomène nouveau se révèle, auquel vont prendre une large part les éléments épithéliaux, nécrosés, cette fois, d'une manière aiguë. Ils ne tomberont plus dans la cavité de la muqueuse ; fixés à la surface de la membrane conjonctivo-vasculaire, à laquelle ils adhéreront plus ou moins intimement, ils contribueront à composer la masse des fausses membranes exsudées.
Le mode de formation des pseudo-membranes des muqueuses est encore aujourd'hui assez discuté, les idées théoriques se livrant bataille sur ce terrain. Les exsudats croupaux et les exsudats diphthéritiques sont-ils identiques,
comme le prétendent certains auteurs ? doit-on admettre une différence fondamentale entre ces deux séries de lésions ?
Théoriquement, la division des exsudats est très simple : tant que la surface du derme de la muqueuse (ou de la séreuse, comme nous l'avons vu) est intacte, quelles que soient l'étendue, la consistance, la couleur, l'adhérence de fausse membrane qui la recouvre, il ne s'agit que d'un exsudât croupal. Pour peu que la surface du chorion, c'est-à-dire de la gangue conjonctivo-vasculaire soit altérée, l'exsudat doit être considéré comme diphthéritique ('). Etant entendu que ce mot de diphthérie ne comporte aucune spécificité pathogénique, il faut reconnaître que tout constituées qu'elles soient par de la fibrine, les fausses membranes purement épithéliales diffèrent radicalement des pseudo-membranes dermoépithéliales, par un caractère saisissant,, facile à reconnaître sur le vivant : quand on pratique leur ablation, ces dernières laissent à nu un derme entamé, que les premières respectent au contraire plus ou moins ostensiblement. Les causes de Tune ou de l'autre de ces lésions exsudatives n'ayant rien d'absolument spécifique (2), la profondeur seule des destruc-
(*) Ce terme employé en France avec une signification de spécificité infectieuse sert en Allemagne à désigner un processus histologique, d'où viennent la confusion et le désaccord. Nous ne pouvons nier que l'exsudat entame ou respecte, suivant les cas, le derme d'une muqueuse ; aussi la division théorique allemande me paraît-elle indiscutable. Seuls, les termes mériteraient une réforme.
(2) S'il est vrai qu'une culture quelconque d'un des germes pathogènes commensaux habituels des muqueuses peut produire indifféremment, dans la gorge, par exemple, et surtout à la surface des amygdales, des fausses membranes fîbrineuses (épithéliales ou dermo-épithéliales au choix), il n'en reste pas moins acquis que la bacille de Lœffler, le vrai diphthéritique, est de beaucoup le générateur le plus habituel des fausses membranes. Ce microbe est à V angine couenneuse ce qu'est, à la pneumonie fibrineuse, le pneumocoque de Talamon-Fraenkel. Tous deux, mis en état de virulence, sollicitent, par une raison accidentelle qui échappe encore aux investigations de la microbie, une réaction phlogogénique, non pyogénique, de la membrane sous-jacente. Leurs toxines frappent de nécrose aigùe les éléments qu'elles touchent ; épithéliums et leucocytes
tions mortifiantes, produites à la surface de la muqueuse, règle leur spécificité.
L'examen histologique d'une fausse membrane fibrineuse la montre composée d'arcades fibrineuses insérées sur la surface du derme, ou même intimement confondues avec elle. Les blocs fibrineux, formant des couches plus ou moins parallèles, laissent souvent entre eux des espaces dans lesquels on reconnaît facilement, outre des leucocytes encore bien vivants, des épithéliums non dégénérés ou du moins encore munis de leur noyau. Ces cellules épithéliales desquamées, saisies, en somme, par leprocédé fibrinogénique voisin d'elles, et qui sont peut-être elles-mêmes en passe de se transformer en masses fibrineuses, sont déformées, allongées, parfois bien nettement ramifiées (Wagner). Elles sont d'ordinaire groupées en îlots distincts, où chaque élément souffre pour sa part et succombe à son- heure. Les blocs fibrineux proprement dits ne montrent pas aisément traces des épithéliums fondamentaux. Fibrinifiés en masse, conglomérés dans la poussée exsudative qui est venue, à la surface de la muqueuse, transformer en fibrine, leucocytes et fibrinogène diapédésés, ces épithéliums se sont fondus et n'ont guère laissé de reliquats.
Quoi qu'il en soit de ces détails, un fait semble résulter des recherches histologiques modernes : pour qu'une fausse membrane vraiment fibrineuse puisse se former à la surface d'une muqueuse, il faut que la hauteur totale de la couche épithéliale, qui la protège à l'état normal, soit frappée de né-
hyperdiapédésés se conglomèrent aussitôt avec le fibrinogène probablement exsudé du sang et forment la fausse membrane. Seulement, l'intoxication pneumonique respecte la totalité du squelette alvéolaire du poumon, alors que la diphthéritique tue habituellement les couches superficielles du chorion de la muqueuse pharyngée.
crose aiguë. Tout exsudât qui respecte une partie quelconque de Tépithélium de revêtement formera peut-être des fausses membranes pultacées, crémeuses, puriformes ; elle ne parviendra pas à produire d'exsudat fibrineux.
Nous avons vu les endothéliums des membranes séreuses présenter les mêmes caractères, offrir les mêmes barrières aux exsudats fibrineux. Si donc les épithéliums de revêtement des membranes jouissent de ce pouvoir anti-fîbrineux (*), si elles s'incorporent dans les fausses membranes et s'y montrent mortifiées, c'est qu'elles jouent un rôle véritable dans la formation de l'exsudat, dans la précipitation de la fibrine (Voy. formation de la fibrine, p. 224). Il nous paraît inutile de revenir sur ce sujet.