LES PIECES DE LESAGE
AU POINT DE VUE
DE L'INFLUENCE ESPAGNOLE
Le traître puni \ C'est une comédie très embrouillée et chargée d'invraisemblances, La traicion husca el castigo de Rojas que Lesage a utilisée en écrivant cette pièce. Il signale, du reste, lui-même sa source ; ne pas l'indiquer eût été un procédé peu correct de la part de l'honnête auteur de Gil 5to, puisqu'il s'agit d'une traduction presque littérale. Dans le drame espagnol, c'est au-
I. Ici, comme ailleurs, nous passons en revue les pièces en suivant l'ordre de leur représentation ou de leur impression.
G. HuszAR. — Uinfluence de l'Espagne. ' 8
tour de don Andrés de Alvarado qu'est à peu prés brodée toute l'intrigue. Ce don Andrés est un don Juan en herbe qui « veut toutes les femmes sans en aimer aucune»; il leur fait la cour, qu'elles soient belles ou laides, grasses ou maigres, grandes dames ou petites grisettes. Son couplet sur son inconstance en amour est demeuré fameux et sersûra de cri de guerre à tous les « tueurs de femmes » qui apparaîtront sur les scènes européennes.
Cependant don Andrés n'est pas seulement un amant inconstant, c'est aussi un ami déloyal, qui ne recule pas devant l'idée de séduire dona Léonor, la fiancée de son meilleur camarade ; il pousse même la perfidie jusqu'à vouloir la prendre de force quand le nouveau mari part immédiatement après la noce, non sans l'avoir chargé de veiller sur l'honneur de sa jeune femme. La nuit venue, le traître pénètre dans la chambre de dona Léonor qui s'est à peine couchée; mais
son attentat ne réussit pas, car don Félix, Tamant désabusé de dona Léonor, habite la maison voisine et accourt aux cris désespérés de la dame violentée. Don Andrés et don Félix tirent l'épée, quand le mari, qui revient subitement, leur demande l'explication de l'étrange situation où ils se trouvent. Tous deux prétendent être accourus pour porter secours à dona Léonor qui, dans l'obscurité, n'a pu distinguer son offenseur de celui qui était venu la secourir, et le pauvre mari n'arrive pas à savoir sur qui il doit venger son honneur outragé. Don Andrés est son meilleur ami, l'autre a longtemps soupiré pour dona Léonor : il se laisse donc convaincre par le perfide séducteur que c'est don Félix qui cherchait à le déshonorer. Il lui conseille de donner la mort à ce dernier et, puisque l'ofïense avait eu lieu pendant la nuit, il doit le tuer dans l'obscurité. Le mari agit donc conformément à cet avis, mais, dans les ténèbres, au lieu de frapper l'inno-
cent, il frappe le coupable qui confesse alors son crime : La trahison cherche le châtiment, ainsi que l'indique le titre de la pièce.
Telle est la comedia queLesage a traduite; sa traduction est très intelligente : il n'a développé que le nœud d'intrigue principal, laissant de côté les nombreux incidents qui entravent et compliquent inutilement l'action dans l'original. Il adoucit les exagérations du point d'honneur espagnol, supprime quelques traits qui sentent un peu trop le terroir et, en revanche, prête quelques i)ons mots de son cru à Mogicon, le valet plaisant de la pièce. S'il avait suivi textuellement son modèle, il aurait fait un drame passablement embrouillé, tandis qu'en arrangeant la comedia de Rojas à la manière française, il l'a rendue plus claire, plus compréhensible et, disons le mot, plus européenne; mais en dépit de cet effort, son travail ne dépasse pas les limites d'une excellente adaptation.
Do7i Félix deMendoce doit son existence à la comedia : Guardar y guardarse de Lope de Vega. Le chevalier don Félix de Mendoce s'éprend d'une façon romanesque — ce qui n'est que trop fréquent dans le théâtre espagnol — de dona Elvire, la sœur du connétable. Or, le roi est aussi amoureux de cette dame et, comme il arrive souvent dans les pièces castillanes, c'est son rival même qu'il choisit comme intermédiaire auprès d'elle. L'intrigue se complique par le fait que don Félix est l'hôte du connétable qui le soupçonne de nourrir des projets de vengeance à son égard, car, autrefois, il avait tué en duel le frère de ce chevalier. Il va sans dire que le roi et le connétable ignorent l'amour, qui est payé de retour, de don Félix, et qu'à la fin tout s'éclaircit dans un dénouement heureux.
Lesage use ici du procédé dont il s'est servi lors de la traduction tirée de la pièce de Rojas; il commence par omettre les neuf
premières scènes de l'auteur espagnol et, en général, supprime de l'intrigue originale beaucoup d'incidents et de personnages qui lui semblent superflus. Non seulement il n'imite pas servilement, mais il arrive même à rendre plus vif le dialogue de Béatrice et Ramire, en développant le rôle de ce dernier : il met dans son œuvre beaucoup d'originalité et fait de Ramire un précurseur de Gil Blas, voire même de Figaro. Il est vrai qu'il ternit le coloris brillant de son modèle, en enlevant beaucoup de son lyrisme quelquefois trop débordant, mais, en revanche, il le rend plus humain, bien que plus pâle.
Lope de Vega chante la beauté d'une de ses héroïnes par les vers suivants :
Sus pies dos azucenas, Su cuerpo alabastro y plato.
Sus brazos marfil al torno.
Sus pechos son dos manzanas '