‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 11 sur 44 · I . « Ses pieds sont deux lys ; son corps est d'albâtre et · texte numérisé non relu

I . « Ses pieds sont deux lys ; son corps est d'albâtre et

Un lecteur européen trouverait sans doute d'assez mauvais goût cette peinture de la beauté féminine; rien ne serait plus facile que de multiplier les citations de ce genre. Lesage les évite soigneusement, sans faire le moindre effort pour les remplacer par des vers lyriques d'une enflure analogue. Il y a incompatibilité entre l'envolée lyrique grandiose — souvent, il est vrai, emphatique — des auteurs espagnols et le réalisme de Lesage. Mais en dépouillant son modèle de cette poésie d'une saveur particulière, il le purge en même temps des fadaises qui vont à rencontre du bon goût.

Le point d'honneur est une adaptation de la comedia de Rojas No hay amigo para amigo. (Il n'est point d'ami pour un ami.) Dans cette comedia, du reste, assez médiocre, Rojas semble se moquer des étranges complications du point d'honneur; il nous préd'argent ; ses bras sont de marbre poli ; ses seins deux pommes. »

sente un personnage, don Lope, plus pointilleux encore sur ce chapitre que les autres hidalgos, exigeant même de son valet Moscon l'observation des lois de l'honneur : le dialogue qui se poursuit entre eux à ce propos, est d'un comique excellent. Moscou a reçu un soufflet de son collègue et sa couardise l'empêche de s'en venger ; son maître l'exhorte à cette vengeance sous peine de renvoi, mais le poltron a beau essayer de se battre avec son adversaire; à leur première entrevue ce dernier le soufflette de nouveau et le comble des outrages les plus variés. C'est alors que Moscou se pose en critique des folies qu'entraîne l'observation des lois de la chevalerie et se fait une gloire d'être né laquais qui n'a pas d'honneur et ne doit pas exposer sa vie aux hasards des duels. C'est, pour ainsi dire, une palinodie satirique de l'état du hidalgo que Rojas met dans la bouche de ce personnage d'un humour très savoureux. La comedia originale était peu

propre à être transposée dans un milieu français, aussi Lesage a-t-il supprimé beaucoup de scènes et n'a-t-il développé que le type deLope duelliste; de l'action trop embrouillée et enchevêtrée de Rojas, il n'a gardé que juste assez pour remplir le cadre d'une pièce d'intrigue capable de soutenir l'intérêt. Il se montre encore plus indépendant à l'égard de son modèle que dans ses traductions précédentes.

La tontine est uiie pièce « originale »,avec beaucoup d'éléments moliéresques ; l'ironie mordante à l'égard des docteurs n'est pas sans rappeler la tendance antimédicale de la comedia et même du roman espagnol ; aussi l'intrigue ressemble-t-elle à celle d'un « entremes » castillan.

Don César (T Ursin tsiunQ adaptation de Peor esta que estaba (^De mal en pire) de Calderon. Dans la comedia originale, le hasard — qui joue un si grand rôle chez les dramaturges espagnols — veut que don César fasse la cour

G. HuszAR. — L influence de V Espagne. 9

à la fille (Lisarda) d'un gouverneur qui est précisément chargé de l'arrêter, car le chevalier avait fui la justice à la suite d'un duel fatal qu'il avait eu en défendant l'honneur de sa bien aimée (Flerida) qu'il croyait infidèle et qu'il avait abandonnée. Or, le hasard veut encore que la jeune fille abandonnée vienne chercher refuge auprès de la fille du gouverneur. Un jour, celui-ci surprend ensemble don César et sa fille et les fait arrêter ; il va sans dire qu'il ne reconnaît pas cette dernière qui est voilée et il l'amène prisonnière chez lui où se trouve déjà cette Flerida dont il avait cru s'être emparé. A la fin, naturellement, tout s'éclaircit sans que le gouverneur, l'amante de don César et le fiancé de Lisarda aient pénétré le flirt qui a existé entre don César et Lisarda.

Lesage reste fidèle à sa manière de condenser, de simplifier et de rendre plus claire l'action de la pièce; tout en traduisant quelquefois textuellement son modèle, il sup-

prime plus d'une tirade ; c'est ainsi qu'il se garde bien de traduire les cas d'honneur embrouillés qui sont si fréquents chez Calderon. Lesage ne suit pas davantage son original dans la peinture de cette hypocrisie si caractéristique des dames espagnoles qui, en face des dures lois de l'honneur, devaient souvent recourir à cette arme pour sortir des situations embarrassées; dans cette comedia de Calderon, par exemple, Lisarda emploie le mensonge et la ruse pour dévoyer son père, qui parfois la soupçonne d'avoir porté atteinte à son honneur; chez Lesage, les scènes qui se rapportent à cet incident se réduisent à une simple méprise entre le père et la fille : preuve de plus de ce que l'auteur sait accommoder ses emprunts au goût français.

Crispin rival de son maître représente une phase très significative dans la carrière dramatique de Lesage. Jusqu'ici, il a suivi des modèles espagnols; avec Crispin, il semble

s'affranchir de l'influence castillane. Néanmoins, il est encore, par cette pièce, redevable de beaucoup à l'Espagne. L'idée de sa comédie lui peut avoir été suggérée par Los cmpcnos deJ mentir (Les inconvénients du mensonge) de Mendoza, une pièce que Lesage connaissait sans aucun doute, puisqu'il l'avait utilisée dans son Gil Blas '. Dans cette comedia, deux aventuriers, Teodoro et Marcelo s'ingénient à controuver des histoires fictives pour souffler une jeune fille de qualité à son fiancé qu'ils prétendent avoir vu mourir; cependant, après avoir joué beaucoup de tours adroits à leur entourage, Teodoro et Marcelo finissent par être démasqués, tout comme La Branche et Crispin.

La comedia du dramaturge espagnol ne laisse pas que d'être très embrouillée et chargée de nombreux incidents; Lesage ne tire aucun parti de sa trame enchevêtrée, il n'en subsiste

I. Livre V, chap. i (L'histoire de don Raphaël et de M. de Moyadas).

pas moins un certain air de famille entre les deux coquins et leurs ancêtres castillans. Mais, cette analogie à part, Lesage est original et sait remplir le cadre emprunté au théâtre espagnol par la peinture des mœurs françaises. Crispin (son nom vient de la comedia) doit beaucoup à la lignée des « lacayos » et des (( picaros » ; il représente, pour ainsi dire, le développement final du type. Les valets espagnols se sont permis des coups assez audacieux à l'égard de leurs maîtres, mais il a fallu que Lesage transplantât une variante de ce type dans la France du xviii^ siècle, pour qu'il osât lui disputer la femme qui est destinée à son maître.

Tiircaret marque la dernière étape dans l'évolution du talent dramatique de Lesage ; cette fois, il s'affranchit complètement de ses modèles espagnols; fond et cadre lui appartiennent en propre. Au point de vue de l'art poétique de l'auteur, Turcaret offre un intérêt particulier parce dialogue qui a lieu entre don

Cléofas et Asmodée dans la Suite de la critique de Turcaret ; Tauteury oppose, en quelque sorte, la manière des dramaturges espagnols à celle des français. Asmodée parle d'un cavalier espagnol qui, àpropos d'une pièce qu'on joue, c( crie contre la sécheresse de l'intrigue »^à quoi don Cléofas répond : « Cette remarque convient à un Espagnol. Nous ne sommes point accoutumés, comme les Français, à des pièces de caractère, lesquelles sont pour la plupart fort faibles de ce côté-là. » Et à Asmodée de conclure : « C'est en effet le défaut ordinaire de ces sortes de pièces : elles ne sont point assez chargées d'événements. Les auteurs veulent toute l'attention du spectateur pour le caractère qu'ils dépeignent et je suis de leur sentiment, pourvu que d'ailleurs la pièce soit intéressante. »

Lesage indique ainsi lui-même la transition que l'on peut constater dans sa façon de concevoir ses œuvres dramatiques. Les pre-

mières sont des traductions de l'espagnol avec les couleurs un peu efFacées des originaux; Crispin rival de son maître n'a de rapports avec l'Espagne que par son protagoniste picaresque ; Turcaret n'a presque rien de commun avec la comedia ; au contraire, cette œuvre marque, d'une façon distincte, l'opposition foncière qui existe entre la conception dramatique des Français et celle des Espagnols.

Page 1