‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 28 sur 44 · El condenado por desconfiado · texte numérisé non relu

El condenado por desconfiado

les drames de Hugo, qui ne pouvait se dépouiller de son origine espagnole, un relent d'inquisition, de poison, de stylet et d'encens catholiques », dit encore Weill; peutêtre exagère-t-il un peu, mais, en somme, il n'est pas loin de la vérité : le créateur de Lucrèce Borgia et de Torquemada est, en effet, à un tel point influencé par le génie espagnol que l'ardeur religieuse qui en fait partie s'y manifeste par des signes indélébiles. Victor Hugo rappelle encore les dramaturges espagnols par son défaut d' « objectivité ». On a souvent reproché aux auteurs de comedia, et non sans quelque raison, d'être trop « subjectifs » : leurs protagonistes ne sont pas assez eux-mêmes; c'est plutôt le poète qui les a créés qui parle par leur bouche et agit en leur nom : en un mot, ils manquent souvent d'existence propre et ne sont que les porte-voix de la personnalité de l'auteur. De là la richesse des éléments lyriques du théâtre castillan : ce qui n'est

pas sans être en opposition flagrante avec le caractère impersonnel qui doit marquer tout genre dramatique. Victor Hugo, lui aussi, est presque toujours lyrique dans ses créations théâtrales; ses personnages ne déclament que les tirades qu'il leur prête; au lieu de vivre leur vie indépendante, ils ne font que varier à l'infini des confidences qui nous révèlent le plus profond de lame du poète, qui ne peut s'empêcher de se mettre en scène et d'intervenir personnellement dans l'action.

Ce que nous venons de dire à propos de Victor Hugo jette en même temps une certaine lumière sur le rôle qu'a joué l'Espagne dans l'histoire du romantisme ; nous en avons déjà, du reste, parlé lors de la définition que nous avons donnée de l'influence littéraire. Ici nous ne voulons que signaler brièvement l'action qu'ont pu exercer les formes du théâtre espagnol sur la poétique

du drame romantique français. La doctrine que Victor Hugo énonça dans la préface de CromiuelJ avait déjà été mise en valeur depuis des siècles par la comedia '.Il était naturel que le drame espagnol, si ondoyant, ne pût s'accommoder delà poétique conventionnelle dite « classique » ; en écrivant son apologie du drame qui, par le fond et la forme, est si près de la comedia, le poète français ne faisait que réclamer des libertés dont Lope et ses adeptes avaient déjà largement profité.

On sait que, même en France, la théorie « classique » ne prévalut qu'après de longs combats contre ces « indépendants » qui s'engagèrent pour le théâtre libre. La lutte entre les deux grandes influences qui ont

I. On trouve dans la Nifia de Gomei Arias de Calderon des vers comme :

l Pues, que cosa hay mas imper- Tinente que la pobreza ?

pesé sur l'évolution du drame français : la théorie et le goût classiques et l'amour de la variété et de la liberté « romantiques », acquit une force nouvelle le jour où l'Espagne commença à agir sur la scène française. Le romantisme ne représente qu'une phase renouvelée de la tendance du théâtre vers l'indépendance des préceptes classiques. Victor Hugo, dans son célèbre manifeste, ne résume donc que les arguments qu'ont accumulés, dès le début du xvii^ siècle, les défenseurs castillans du théâtre libre ou, si vous voulez, a romantique » '. L'auteur de la préface de Cromwell semble les ignorer ; l'Espagne ne revient qu'une fois dans sa préface, et même n'est-ce qu'incidemment, à propos de Corneille, « tout nourri de moyen âge et de l'Espagne ».Nous y relevons aussi le nom de Cervantes et quelques citations

I . Tirso de MoUna, Ricardo Je la Turia, Alfonso Sanchez, Francisco de la Barreda. Voir : Historia de las ideas estéticas en Espaiia, par M. Menendez y Pelayo, t. III, Madrid, 1896.

espagnoles, mais tout cela ne prouve rien. Ce n'est qu'une seule fois que Victor Hugo fait mention du créateur de lacomedia,et cela est d'autant plus rerriarquable qu'il lui emprunte deux vers précisément de cet opuscule qui est considéré comme son « ars poetica » : VArte nuevo de hacer comedias. Quand il déclare que le poète ne doit « prendre conseil que de la nature, de la vérité et de l'inspiration qui est aussi une vérité et une nature », il s'en rapporte à cette déclaration du poète espagnol :

Quando he de escrivir una comedia, Encierro los préceptes con seis llaves ^

A vrai dire, Hugo ne semble pas bien saisir la pensée de Lope ou plutôt il s'en sert

I. « Lorsque je dois écrire une comédie, j'enferme les préceptes avec six clefs. » Arte Nuevo, vers 40-45.

G. HuszAR. — L'influence de r Espagne. 17

fort mal à propos, quand il veut y voir un 'argument à l'appui de sa thèse. Car, dans les vers cités, ce n'est pas une exhortation à l'imitation de la nature qu'on trouve; le dramaturge espagnol s'y excuse tout simplement de ne pas suivre les règles des anciens, non pas qu'il les ignore, mais parce que le goût du public se plaît à des sottises qui feraient crier Plante et Térence. Il est très probable que Victor Hugo, qui avait une prédilection particulière pour les mots des auteurs étrangers qu'il n'avait peut-être jamais lus, n'a pas connue VArte niievo de hacer comedias et la présence des deux vers cités est due à une oeuvre française \

Victor Hugo ne savait probablement rien de la lutte entre « anciens » et « modernes » qui s'était déchaînée, au delà des Pyrénées, il y a quatre siècles ; mais cela ne prouve rien

I. Scudéry, La preuve d^s passages, citée dans la préface de Cromweîl.

contre la diffusion des idées de ces ancêtres (c révolutionnaires » qui, du reste, éveillèrent un écho retentissant parmi les dramaturges et critiques français du xvii^ siècle % et firent ainsi devancer par eux l'auteur de Cromwell dans la proclamation de la liberté de l'art dramatique. Il est, en effet, hors de doute que les défenseurs français du théâtre libre, au xvii^ siècle, s'inspirèrent de la poétique libérale des Espagnols et leur empreinte a pu se transmettre par des voies souvent imperceptibles jusqu'à Victor Hugo. De même que l'esprit de la comedia avait agi indirectement sur beaucoup d'auteurs français, les formes du théâtre castillan ont pu exercer une influence sur des dramaturges français de l'avenir, par des facteurs intermédiaires qui, pour n'apparaître pas toujours d'une façon distincte, n'en existaient pas moins réellement. Indirecte ou non, l'influence

I. Larivey, Honoré d'Urfé, Scudéry, Rayssignier, Ogicr, etc. Voir : V. Fournel : La littérature indépemlaîile (Paris, 1862).

espagnole est le résultat d'une action séculaire et du théâtre et de ses théoriciens sur la scène française; elle a été longuement préparée par une foule de précurseurs, d'auteurs et de critiques, et sa manifestation dans la poétique de Victor Hugo, et dans la formation du drame romantique en général, s'explique d'une façon naturelle.

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