‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 31 sur 44 · Acte I, se. IV · texte numérisé non relu

Acte I, se. IV

sombres de la comedia tragique. On peut même dire justement que, plus d'une fois, ce drame évoque Le médecin de son honneur de Calderon. Angelo use à l'égard de sa femme de procédés qu'emploie le protagoniste du poète espagnol vis-à-vis de la sienne ; on sait que le « médecin de son honneur » veut se venger aussi secrètement que cruellement de l'infidélité supposée de sa femme. De même, Angelo, ayant appris qu'un homme s'était introduit dans la chambre de son épouse, médite une vengeance secrète, exécutée dans le silence de la nuit, ainsi qu'ont l'habitude de faire, en général, les « caballeros » du théâtre castillan, lorsqu'ils se trouvent dans une situation semblable. Mais, tandis que, dans la pièce de Victor Hugo, Tisbe sauve la vie à Catarina : dans l'atmosphère brutale du drame espagnol les victimes de la jalousie aveugle des « hidalgos » orgueilleux succombent, le plus souvent, à une mort cruelle. Le langage

que tient Angelo' (journée III, scène m) pour justifier, en quelque sorte, la nécessité de punir sa femme (« Ce que je suis forcé de faire est légitime. C'est mon honneur que je venge, et tout homme agirait de même à ma place »), ne serait pas déplacé dans la bouche de ces protagonistes de comedia qui ne sont jamais à bout d'arguments sophistiques pour prouver la pureté de leurs intentions, alors même qu'elles ont les plus néfastes résultats.

Lucrèce Borgia. Il n'y a rien dans cette pièce qui provienne directement du théâtre espagnol ; néanmoins, le goût castillan s'y révèle par les situations poussées à l'extrême et par les personnages qui sont — peut-on dire — tiraillés, comme ceux de la comedia, entre des alternatives psychologiques également sinistres. Quant aux deux Borgia, ce n'est pas en vain qu'ils sont d'origine espagnole : la mère et le fils sont animés de cette soif infinie de vengeance qui

caractérise Tesprit sanguinaire des héros de Lope et de Calderon .

Le Roi s'amuse nous paraît être tellement imprégné d'espagnolisme qu'on y peut constater directement l'influence de la comedia. Victor Hugo se sert maintes fois des mots : <( cape » et ^< épée »; son drame fait, en effet, souvent songer à une « comedia de capa y espada » où l'on voue à l'honneur un culte exceptionnel. Sans parler de ces traits qu'a signalés Habeneck ' et que Victor Hugo avait empruntés au Garcia del Castanar de Rojas, M. de Saint-Vallier constitue, à lui seul, un personnage éminemment castillan. Bien que le protagoniste de Rojas défende l'honneur de son épouse, et que M. de Saint- Vallier défende celui de sa fille, leur attitude hautaine à l'égard du roi offre une analogie tout à fait remarquable. Tous deux font l'apothéose de l'honneur, et la noble indi-

I . Chefs-d'œuvre du théâtre espagnol (Paris, 1862). G. HuszAR. — Linfluence de TEipagne. 18

gnation qui les fait frémir donne à leur langage un éclat tout particulier. Les vers suivants que prononce M. de Saint- Vallier :

Oh! faites-moi mourir ! la tombe, et non l'affront ! Pas de tête plutôt qu'une souillure au front ! Oh ! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous

[nomme, Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentil-

[homme Soit moins décapité, répondez, monseigneur. Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur?

rappellent, par leur allure et leur sonorité, le langage d'un orgueilleux hidalgo qui ne fléchit jamais, même pas devant la pire adversité.

Le roi lui-môme joue dans la pièce française un rôle que lui ont souvent prêté Lope et ses adeptes; on sait que, chez eux, le souverain était souvent le rival de ses gentilshommes, quand il n'était pas le suborneur de leurs femmes ou de leurs filles : en tout

cas, il était l'arbitre suprême de leurs affaires d'amour ou de mariage. Mais puisque le roi d'Espagne était « dieu sur terre, » ' pour noiis servir d'une expression de comedia, il était naturel qu'il disposât du cœur de ses sujets aussi bien que de leur existence. Ce qui achève de donner un caractère espagnol à François I^'', c'est que Victor Hugo le peint à la fois sous des couleurs d'un monarque omnipotent et d'un amateur d'aventures galantes.

Notons encore, dans Le Roi s amuse, quelques traits d'intrigue qui sont fréquents dans la comedia : tel le déguisement dont use le roi, pour être à l'abri de l'indiscrétion. Quand il s'agissait de satisfaire leurs désirs

Que cualquiera que el rey sea AI fin représenta à Dios.

(Lope : El Duque de Viseo.) Sancho : No es hombre la majestad ? Mendo : .Si, pero es hombre endiosado : Un rey es Dios en la tierra.

(Lope : Los Tellos de Meneses, I.)

brutaux, « les dieux sur terre » n'étaient pas plus scrupuleux que « le roi qui s'amuse » dans la manière d'arriver à leurs fins. Dans ces circonstances, l'incognito servait très bien ; ils en étaient quittes d'ailleurs pour faire usage de leur autorité, si les faits l'exigaient. Les menaces suivantes qu'adresse au roi M. de Saint-Vallier : « Vous n'oserez le faire, de peur que ce ne soit mon spectre qui demain revienne vous parler, — cette tête à la main ! » sont très fréquentes dans le théâtre espagnol ; les chevaliers de la comedia, offensés soit par le souverain, soit par un puissant adversaire, avaient souvent recours à ce moyen d'intimidation; en outre, les apparitions de fantômes ne sont point rares chez Lope et chez ses disciples; chez eux, les morts tenaient compte de ce qu'ils ont promis vivants'.

La Esmeralda % par son héroïne, appartient

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