‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 44 sur 44 · LES PIÈCES DE ROSTAND · texte numérisé non relu

LES PIÈCES DE ROSTAND

AU POINT DR VUE

DE L'INFLUENCE ESPAGNOLE

Les Romanesques . Cette charmante comédie rappelle plus d'une fois Don Quichotte; sans être aussi sérieuse que l'œuvre de Cervantes» elle nous paraît être d'une moralité analogue. La comédie de Rostand ne contient-elle pas, elle aussi, une parodie — très bienveillante, mais néanmoins parodie — du romanesque, de même que Don Quichotte contient une parodie du chevaleresque ? ' Rostand veut

I. Nous avons lu quelque part que Rostand prépare une pièce dont « le chevalier de la triste figure » serait le prota-

démontrer que les aventures « ce n'est pas amusant du tout », qu'il faut se contenter des douces émotions que peut donner la vie ordinaire, que pour inspirer de l'amour, il suffit de la nuit de printemps, du ciel étoile, et qu'il n'est pas nécessaire de combattre, « ainsi qu'un Amadis, trente spadassins. . . » Les folies romanesques sont le fait d'une imagination surchauffée, et leur réalisation comporte des secousses dangereuses que ne peut supporter une héroïne moderne...

Cervantes, si célèbre pour avoir persiflé l'idéal chevaleresque de l'Espagne, fut le type consommé du chevalier; Rostand est également avide de romanesque, malgré l'ironie légère dont il le recouvre. Sa Sylvette et son Percinet sont un peu du pays des beaux rêves et ceci, dans le dénouement de sa

goniste. Cela ne serait pas pour nous surprendre. Il est certain que Cervantes a exercé une profonde impression sur l'auteur des Romanesques.

pièce, constitue encore une analogie avec la fin de l'œuvre de Cervantes; ils sont guéris du romanesque par du romanesque, car lors de sa deuxième intervention qui n'est pas moins aventureuse que la première, le c< marquis » Straforel se révèle tout bonnement comme un défenseur du « bon sens » en face des chimères de l'imagination romanesque.

La Princesse lointaine. Si, dans les Romanesques, l'auteur esquisse un conflit du romanesque avec le réalisme, conflit dont ce dernier sort victorieux, la Princesse lointaine respire, sans aucun mélange, le plus pur romanesque. Jofîroy Rudel, prince et troubadour, est encore une variante de don Q,uichotte; il aime sa Dulcinée d'un amour aussi passionné et aussi superbement dévoué que « le chevalier de la triste figure «.Toutefois, il est plus heureux que son ancêtre espagnol, car il lui a été donné de voir celle qu'il aime :

Combien, Moins heureux, épuisé d'une poursuite vaine, Meurent sans avoir vu leur Princesse lointaine !

En chevalier errant de ramoui, ce « prince des amants » consacre toute sa vie à son adorée; et quand, après force aventures, il arrive auprès d'elle, il charge son ami, sorte d'écuyer, de la saluer pour lui et de lui exprimer son amour infini :

Attendris-la, sois éloquent, trouve des choses ! Ou plutôt non, dis-lui la simple vérité : Que je l'adore, et que je meurs d'avoir chanté, Éperdunient chanté sa beauté sans égale...

En lisant la Princesse lointaine, ne croit-on pas lire un roman de chevalerie mis en forme dramatique — avec ce raffinement d'art qui est le propre d'un grand poète comme Edmond Rostand ? JofTroy Rudel est de la lignée des Amadis; sa princesse est en-

tourée, sinon de dragons, au moins d'un chevalier aux armes vertes, gigantesque et invincible... pour tout le monde, excepté pour Bertrand qui le vaincra en combat singulier. Ce trait qu'on retrouve d'ailleurs chez Rostand sous une autre forme (Cyrano»

Christian) et qui consiste en ce que le protagoniste ne se présente d'abord à la femme adorée que par l'intermédiaire d'un ami, semble symboliser une ancienne coutume chevaleresque qui voulait que les hidalgos amoureux se fissent représenter, dans des circonstances solennelles, parleurs serviteurs fidèles. Le quiproquo qui en résulte sert à la complication de l'intrigue, mais au dénouement tout s'éclaircit, et si Mélissinde, prenant l'envoyé de Joffroy pour celui qui l'adore, est prés de s'éprendre de lui, elle renonce bientôt à sa passion criminelle pour attirer sur sa poitrine le véritable amant — celui qui meurt d'amour pour elle.

G. HuszAR. — L'influence de T Espagne. 24

Jamais peut-être un dramaturge n'a fait œuvre plus « poétique » en utilisant cette matière si vieille et cependant si neuve qui fut celle des romans bretons... S'il est vrai que ces derniers florissaient au moyen âge sur le sol français, ils ne devinrent européens que grâce à cette transformation que leur fit subir le génie espagnol qui se manifeste dans les romans de chevalerie... C'est pour cela que nous sentons palpiter quelque chose d'espagnol dans cette merveilleuse pièce en quatre actes.

Cyrano de Bergerac. Le héros de cette pièce fut un de ces auteurs de la première moitié du xvii^ siècle qui — comme Saint-Amant, Scudéry, Théophile de Viau, Scarron — se révoltaient contre le classicisme traditionnel, pour s'inspirer des auteurs italiens ou plutôt espagnols. Ils furent « des révolutionnaires » avant l'ère romantique, et cela non seulement au point de vue littéraire, mais encore, peut-on dire, au point de vue social.

Rostand a bien senti que Cyrano de Bergerac, auteur et coureur d'aventures, plein de jactance et pointilleux sur le chapitre de l'honneur, était un personnage éminemment propre à devenir le protagoniste principal d'une comédie héroïque...

Comme dans les Romanesques et dans Ja Princesse lointaine, c'est encore la passion qui constitue en quelque sorte le noyau du drame, et quelle passion ! celle dont les premiers modèles se trouvent dans les romans de chevalerie et dans les pastorales. Cyrano est encore un frère héroïque des Amadis qui, après plusieurs siècles, vient se ranger à côté de ces amoureux immortels qui ont été glorifiés par des auteurs que Cervantes lui-même cite avec éloge en revisant la bibliothèque de son héros'.

Mais Cyrano de Bergerac est non seule-

I. El ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha (Madrid, 853), tomoprimero, cap. VII.

ment un chevalier accompli, dévoué à sa dame, brave, fidèle, bon ami, jaloux de son honneur : il tient aussi beaucoup du « picaro » à la manière du don César de Bazan de Victor Hugo. Les qualités de « hidalgo » et de « picaro » ne sont pas inconciliables, surtout dans une ame nuancée d'espagnolisme, comme est celle du protagoniste de Rostand. Et de telles âmes sont à leur place naturelle dans une atmosphère chargée du plus noble héroïsme et de la plus délicieuse poésie romanesque.

Roxane est une précieuse qui ne devient vraiment grande et humaine qu'après la mort de son bien-aimé Christian. Elle aussi trouverait facilement des sœurs parmi les « primas » de hidalgos qui se meuvent dans la comedia espagnole! Rostand devait la peindre telle qu'il l'a peinte : la poésie romanesque avait besoin de pareilles femmes, pour que les galants puissent avoir l'occasion de faire valoir leur « esprit »

devant leurs amantes ; dans les cours d'amour, c'était celui qui savait répondre le plus spirituellement aux questions posées qui remportait la victoire, de même que celui qui était le plus brave sur le champ de bataille pouvait compter sur la faveur des dames. Du reste, Sylvette, Mélissinde, Roxane se ressemblent toutes par ce je ne sais quoi de précieux qui circule dans leurs êtres.

Cyrano et Roxane sont des caractères par excellence « romantiques », ce qui signifie déjà qu'ils relèvent du génie espagnol.

Comme les héros et les héroïnes de lacomedia, ils sont excessifs en tout : quoi qu'ils disent ou quoi qu'ils fassent, ils ne se conforment pas aux règles de la vie ordinaire; leur idéal est celui d'êtres qui — sans être irréels ou dénués d'humanité — sortent du cadre commun de l'existence quotidienne.

Or, les « hidalgos » et les « damas » du théâtre espagnol se trouvent être par là leurs

ancêtres, et cela, même si le poète français qui les a créés n'a jamais lu une comedia'.

I. Notons un trait d'un drame de Tirso de Molina qui ressemble à celui qui tient beaucoup d'importance dans le nœud de la comédie héroïque de Rostand. Il s'agit de VAmor y celos hacen discretos où, au lieu du duc, c'est son secrétaire qui écrit des lettres d'amour à sa dame ; celle-ci ne manque pas de s'éprendre du style de ces lettres et de leur auteur.

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