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L'influence du sol natal

JLe poëme qu'on publie est l'ouvrage d'un jeune homme dont les talens, comme poëte et comme prosateur , donnaient les plus heureuses espérances. Cet ouvrage, si l'auteur avait pu y mettre la dernière main, aurait fait honneur à notre langue. Tel qu'il est, les amateurs y reconnaîtront ce goût de l'antiquité, et ce naturel d'expression et de pensée qu'on ne trouve presque plus dans les poésies modernes. Ils partageront les regrets des amis de l'auteur, et pourront, comme eux, le comparer à Malfilâtre, moissonné dans la fleur de l'âge, et dont la carrière, pour être brillante, n'aurait eu be-

soin que d'être plus longue. Us ne manqueront pas de remarquer que le sujet de ce poëme est entièrement neuf, que les passions ordinaires n'y entrent pour rien , et qu'ainsi les lieux communs en sont entièrement bannis. Ils remarqueront aussi que les difficultés qu'il présentait étaient presque insurmontables, et que l'auteur en a souvent tiré des beautés nouvelles.

M. Abel Gaudefroy était né à Paris, le 17 janvier 1777 J il est mort le 5o septembre 1809.

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DU

V^UEL intérêt profond , quel charme impe'rieiix Nous fait aimer le sol qu'ont aimé nos aïeux. Et mêle à l'air natal une douceur secrète? Qu'aux plus lointains climats la fortune nous jette. Qu'elle y verse sur nous la gloire et le bonheur : Du bonheur, de la gloire un sentiment vainqueur De nos premiers beaux jours nous retrace l'image . Rappelle à nos regrets le paisible rivage

Où s'ouvrirent nos yeux à la clarté du ciel , Nous charme au souvenir du foyer paternel , Et nous fait tressaillir au seul mot de patrie. E' I. ! qui ne trouve pas dans son âme attendrie Ce doux instinct qu'en nous Dieu lui-même a jeté Pour en former le nœud de la société ?

Ecoutons cependant ce raisonneur habile Qui , proclamant bien haut sa morale facile , Ya briser nos liens , dissiper nos erreurs , Et des vains préjugés désabuser nos cœurs. n Le sage, nous dit-il, veut son indépendance, ic Et des climats divers sait braver la puissance. <! Monli ez-nous sur le globe un asile écarté fe Qu'habitent la raison , la paix , la liberté : c( Je pars ; je vais voguer vers cette heureuse plage. ( Que m'importent les norris de Rome et de Carthagc'

K Mon pays , c'est l'asile où le bonheur m'a lui :

« Je reste oii je le trouve , et pars dès qu'il a fui.

« Tel cet oiseau prudent, sitôt que la froidure

« De nos champs attristés vient flétrir la parure,

« Abandonne le nid témoin de ses amours,

«Et sous des cieuxplus doux vachercher les beauxjours.»

Ainsi , sans t' égarer de sophisme en sophisme ,

Tu sais t' enorgueillir de ton froid égoisrae.

Par un espoir trompeur incessamment séduit.

Va chercher sur le globe un bonheur qui te fuit ;

Je ne t'envîrai point ton inutile vie.

Eh ! comment pourrait-il chérir une patrie?

Son cœur eut-il Jamais des amis, des parens?

Non; promenant partout des yeux indifférens,

Ce honteux égoïsme , il le nomme prudence ,

Et son isolement fait son indépendance..

lo L'INFLUENCE

Hélas ! tel est le fruit de tous ces vains plaisirs Qui , vers un but trompeur égarant nos désirs , Nous ont déshérités des vertus de nos pères ! La douce voix du sang, les amitiés sincères S'éteignent dans nos cœurs séduits par de faux biens : De la société les fragiles liens

Nous pèsent tour à tour, tour à tour nous séduisent, Et, remplacés soudain , l'un l'autre se détruisent. Mais portons nos regards vers ces temps révérés Où de père et d'époux les noms chers et sacrée , Sur les cœurs vertueux gardant tout leur empire , A leur félicité pouvaient encor suffire. Alors quel doux attrait à leurs champs paternels , A leurs lares chéris attachait les mortels ! Tels on vit ces Romains si chers à Iji victoire, Au temps de leur bonheur ainsi que de leur gloire.

DU SOL NAÏaL. 1

Combien ils chérissaient le toit, le sol natal !

Eux qui , quand la patrie en donnait le signal ,

Forcés de revêtir la pourpre consulaire ,

Ne quittaient qu'à regret le soc héréditaire ;

Eux qui , dès que leur bras, à vaincre accoutumé ,

Avait soumis au joug le Volsque désarmé ,

Se hâtaient d'échapper à l'ivresse publique,

Contens de déposer la couronne civique ,

Rappelaient au sillon le bœuf laborieux.

Et, pour tant de travaux, ne demandaient aux dieux

Que de finir leurs jours et de léguer leur cendre

Aux lieux que de leur sang ils avaient su défendre !

Des vainqueurs de Xerxès les fils ingénieux A peine à la lumière avaient ouvert les yeux , Que de ce noble amour une précoce flamme Echauffait leur enfance et vivait dans leur àme^

i3 L'INFLUENCÉ

Des exploits paternels les souvenirs fameux ,

L'appareil imposant des spectacles , des jeux j

Les combats néméens, les fêtes olympiques ,

De la religion les pompes magnifiques ,

Ces temples révérés livrant à leurs regards

Mille beaux raqnumens du génie et des arts ,

Tout enivrait leurs sens ; et leur libre patrie

S'emparait chaque jour de leur âme agrandie.

Aussi qu'un sort jaloux , loin de ces doux climats ,

En de barbares lieux eût égaré leurs pas ,

Comme ils redemandaientles beaux champs de la Grèce,

Le cirque oli s'exerça leur ardente jeunesse ,

Les vallons que planta la main de leurs aïeux ,

Et l'éclat toujours pur de leur ciel radieux !

Comme ils se redisaient les beaux chants de la lyre ,

Et cet hymne animé d'un belliqueux délire ,

DU SOL NATAL. i5

Qui , la première fois éveillant leur valeur ,

Au nom d'Harmodius fit palpiter leur cœur !

Ni la molle lonie aux mœurs voluptueuses,

Ni tout l'or du grand roi , ni ses faveurs pompeuses ,

Palais , fêtes , pouvoir , tous les honneurs offerts ,

Rien neùt pu triompher de souvenirs si chers.

Yoyez ces exilés dont les tribus captives Suivirent le vainqueur loin des natales rives , Vers les champs oii l'Euphrate épanche au loin ses eaux : Muets, les yeux baissés sur les rapides flots , Us pleurent. Auprès d'eux, leurs lyres détendues. Aux saules de ces bords se taisent suspendues. Demandez-leur ces chants, ces cantiques pieux Que leur docile voix apprit de leurs aïeux : « Hélas! s'écrîront-ils , en ces profanes terres u Corameat chanter Sion et le Dieu de nos pères ?

i4 L'INFLUENCE

« Chère Jérusalem , et toi , mont riivéré , « Par la sainte alliance à jamais consacré , « Avant de l'oublier que ma droite s'oublie , « Que se glace en mon cœur et le sang et la vie , « Si de ton nom sacré , de ta gloire à venir « Ce cœur un seul moment perdait le souvenir ! » De l'amour du pays voix touchante et sublime ! Que de fois le proscrit , innocente victime Des partis tour à tour ou vaincus ou puissans , Se plut à répéter ces douloureux accens î Toutefois profitons des exemples antiques ; Et, si nous envions tant de faits héroïques , La noble intégrité , le mépris de la mort , Voyons-en le principe et le premier ressort. Ces nobles passions qui domtent la nature , Ces exploits plus qu'humains prennent leur source pure

DU SOL NATAL. i;}

Dans l'attrait qui nous lie à notre doux climat : L'homme aimera ses champs avant d'aimer l'état ; Aussi les sages lois qui veillaient sur l'enfance , De ce naissant attrait dirigeant l'influence, S'emparaient aussitôt de ce principe heureux , De l'homme avec l'état multipliaient les nœuds , Et , cultivant long-temps ce germe magnanime , Faisaient d'un pur instinct une vertu sublime.

Mais quoi ! ce sol natal si cher au tendre cœur , Ces beaux lieux dont ma voix chante ici le bonheur , Ne verraient-ils grandir sur leur sol pacifique Que la palme guerrière et le rameau civique ? Non : ces talens divers, ces arts consolateurs Qui sur la vie humaine épandent quelques fleurs , Qui nous charment encor quand tout nous abandonne, Y viennent, à leur tour, enrichir leur couronne'.

iG L'INFLUENCE

Cest là que cet enfant^ des Muses préféré ,

Ressent les premiers feux de leur souffle sacré;

Et le père, charmé, devine son génie.

Là , ces pinceaux fameux que vante lAusonie ,

Inspirés tout à coup au déclin d'un beau jour,

Conduisent sur un mur un informe contour ;

Et voilà leur prélude aux plus rares merveilles.

Là , dès long-temps rêveur , et prolongeant ses veilles ,

Newton dut soupçonner , pour la première fois ,

Des grands astres roulaus la vitesse et le poids.

Là, Racine , troublé d'une heureuse manie ,

Et déjà tourmenté des assauts du génie,

Yeut peindre de son cœur les mouvemens divers ;

Et dans un bois voisin trouve ses premiers vers.

Aussi ces favoris des arts, de la science,

Revirent-ils jamais avec indiflférence

Ces lieux où des talcns, qui les font immortels , Le germe prospéra sous les soins piternels ? Que dis-je? est-il un homme , honneur de la patrie , Qui n'ait cru voir en elle une mère chérie, Inspirant , protégeant ses travaux les plus chers , Et qui , pleine d'orgueil , les montre à l'univers? Combien de fois , du barde échauffant le délire , Elle .1 des plus beaux sons fait résonner sa lyre , Ou cherché dans son cœur des pensers plus touchans ! Du père de la fable interrogeons les chants. Qu'Homère m'attendrit quand , refroidi par l'âge , Fatigué de tracer des scènes de carnage , Il chante ce héros qui , lassant les revers , Va chercher sa patrie au sein des vastes mers ! C'est en vain que , pour dot , une belle déesse Lui vient oflErir des dieux l'immortelle jeunesse ,

i8 LINFLUEINCE

Et pense l'arrêter dans son riant séjour : Le héros attristé va s'asseoir tout le jour Sur les bords sablonneux de la mer mugissante; Et là, les yeux fixés vers la patrie absente, Il implore l'instant qui , terminant ses maux. Lui montrera son île au loin sortant des eaux. Et de la ville , encor dans l'horizon perdue , L'ondoyante fumée allant chercher la nue.

Et ce chantre si pur du malheureux Nisus , D'Evandre au toit de chaume , et du vieux Latinus , Qui des trésors d'Homère a grossi sa richesse , Moins grand, moins créateur, maisqu'on relit sans cesse, Combien ne doit-il pas à l'objet de mes vers ? Soit lorsqu'à nos regards il ouvre les enfers , Annonce l'avenir , déroule aux yeux d'Enée Des descendans de Tros la haute destinée ,

Suit de leurs longs travaux Tinfaligable essor,

Et lui montre ses (ils qui ne sont pas encur ;

Soit quand , de ses leçons traçant le cours champêtre ,

Il reporte sa vue au toit qui le vit naître ,

A sa chère Mantoue , où le cygne argenté

Fend les flots d'un beau lac mollement agité ;

Soit qu'enfin ce berger, pleurant l'exil barbare

Qui du champ, son empire , à jamais le sépare,

Epanche de son cœur ces douloureux adieux ,

Ces vers que de Mentor le peintre ingénieux ,

Qui de l'antiquité sentit si bien les charmes,

Ne prononça jamais sans répandre des larmes ;

Tant ces accens divins sont vrais et pénétrans !

a O trop heureux vieillard ! tu garderas tes champs :

« Ces champs te suffiront , bien qu'un froid marécage

« N'y livre à tes troupeaux qu'un aigre pâturage ,

« Et que d'un sol pierreux les avares guérets « Y cèdent lentement aux efforts de Cérès. « O trop heureux vieillard ! tu pourras donc encore , « Après de doux travaux exercés dès l'aurore , « D'un repos acheté savourer le bonheur, « Et du fleuve connu respirer la fraîcheur. » D'un sentiment profond attendrissant langage î Non , jamais l'exilé , fuyant son beau rivage , En sanglots plus touchans n'exhala sa douleur.

Ainsi de leur génie exaltant la chaleur , La patrie était chère à ces muses antiques. Du poëte, banni loin des dieux domestiques , Dirai-je maintenant les regrets et les maux ? Pour prix de tant d'efforts , de pénibles travaux , H voulut , il obtint enfin la renommée. De ce bruit envié , de ce peu de fumée.

Il faut donc , en fuyant, perdre tous les honneurs. Encor si , pour charmer d'incurables douleurs. Il conservait long-temps ces élans du génie Qui l'ont souvent porté loin des maux de la vie ! Mais ne l'espérez pas : à ce cygne enchanteur, Pour charmer à la fois et l'oreille et le cœur. Pour cadencer sa voix et déployer ses ailes , Il fallait le rivage et des eaux paternelles. Ovide qui contait, dans ses faciles vers, Des mortels et des dieux les cbangemens divers , Du plus brillant génie étala la richesse : Arraché de ces lieux trop chers à sa jeunesse , Et de ristcr glacé foulant tes sombres bords. C'est en vain qu'il voudrait varier ses accords ; Il ne peut plus tirer d'une lyre affaiblie Que des accords de deuil et de mélancolie ;

22 LINFLUENGE

Et Rousseau, qu'un arrêt, aux Muses trop fatal.

Arracha pour jamais à son foyer natal ,

De ses chants inspires oubliant l'harmonie.

Ainsi qu'à son bonheur survit à son génie.

Ah ! pour oser parler ce langage des dieux ,

Doux, sublime, touchant, toujours mélodieux,

Qui laisse dans les cœurs d'ineffaçables traces,

Surtout pour obtenir le sourire des Grâces ,

Il faut un cœur content , il faut de doux loisirs ,

Et des veilles sans crainte, et quelques vrais plaisirs.

Au cri du désespoir la muse s'épouvante,

Et trop souvent pareille à la parjure amante ,

Elle fuit le poète au jour de ses malheurs.

Ainsi du sol natal assemblant quelques fleurs , J'abrégeais mes loisirs ; mais je vois la Critique Qui, portant sur sa bouche un sourire ironique.

Accourt, trouble ma joie et mes rêves heureux :

<t ïoi qui nous révélas ces invisibles nœuds

tt Par qui le citoyen s'attache à sa patrie

« Gjmme une jeune plante au sol qui Ta nourrie ,

« Accorde un seul moment à mou doute indiscret.

« Cet instinct du pays , cet empiie secret

« Oii tu vois les ressorts, les principes sublimes

« Des talens , du bonheur, des vertus magnanimes ,

K Si sur tous les mortels il étend son pouvoir ,

« Quel fruit si désirable en devons-nous prévoir ?

« Aux peuples enchaînés à leurs glèbes natales

«f Des peuples étrangers qu'importent les annales ?

« Le voyageur lassé craint de quitter le port ;

6 Respirant l'air natal le commerce s'endort ;

« La science languit , flamme sans nourriture.

« Ce Colomb qui, du gloire observant la structure ,

j-i L INFLUENCE

« Osa du Créateur arracher le secret , « S'il eût de ses foyers trop bien senti l'attrait , «Eût-il quitté, dis-moi, sa retraite profonde, « Et d'un monde nouveau doté l'antique monde ?

A ce sophisme adroit qui dut m'envelopper , Ma raison, moins timide, essaya d'échapper. Oui , dis-je, en célébrant ce pouvoir qui nous lie D'abord au sol natal , ensuite à la patrie , Je croyais célébrer la vertu des héros , Et l'amour du pays , non l'amour du repos. Les grandes passions vivent de sacrifices. Quel homme si perdu dans de lâches délices. Quand le pays, l'honneur condamnent ses loisirs. Sans pudeur balançant l'honneur et les plaisirs. Oserait un moment s'interroger lui-même?

Regardez ce mortel que du pouvoir suprême

Du SOL NATAL. 26

L'ordre triste à son cœur , et pourtant désiré. Arrache à tant d'amis dont il est entouré : n part ; il va voguer sur des plages lointaines , Du commerce éclairer les routes incertaines , Sonder des bords de glace et de brûlantes mers , Parcourir, observer, agrandir l'univers ; Et , dispersant des arts les semences fécondes , Des bienfaits de son prince étonner d'autres mondes. Déjà l'ancre est levée ; on a fui loin du port. Les amis , les parens , assemblés sur le bord , Attachent tous leurs vœux sur les plaines profondes ; Et leurs adieux confus meurent au bruit des ondes. Lui , près du mât assis , rêveur, préoccupé De quelque grand objet, se recueille , frappé. Vous croyez qu'élancé sur les mers orageuses , Il médite déjà ses routes périlleuses ,

Ses travaux, ses dangers , ses succès à venir , Les maux à réparer, surtout à prévenir. Non : l'âme en cet instant heureusement bercée Par un songe flatteur qui rit à sa pensée , Il voit déjà le jour où , triomphant des mers , Il revient embrasser ces rivages si chers , D'une épouse chérie arrêter les alarmes , Baigner son jeune fils de paternelles larmes. S'il tente, si loin d'eux , des travaux incertains , C'est pour leur préparer de plus nobles deslins ; Aimant moins sa famille, aimant moins sa patrie, Il n'eût jamais quitté sa retraite chérie. Suivez-le en ses dangers sans cesse renaissans : Que de fois, accablé de tant de soins pressans , Il se repose aux lieux qu'habita son enfance ! Souvent d' un sevd objet la vague ressemblance ,

Un roc, un clair ruisseau , des bois , de simples fleurs ,

Dans ses yeux attendris font rouler quelques pleurs.

Aborde-t-il enfin un rivage fertile ,

Aux navires lassés gardant un sûr asile,

Lieux qu'un jour foulera l'industrieux colon ?

De sa ville natale il a reçu le nom :

Sur la pierre déjà l'empreinte en est gravée.

Ainsi par tant de maux Andromaque éprouvée ,

Quand de Pyrrhus le fer eut abrégé les jours ,

D'un nouvel Ilion fit élever les tours ,

Et se plut à creuser , dans une triste joie ,

Un petit Simoïs baignant sa fausse Troie.

Mais quittons avec lui ce sol infréquenté. Il foule de nouveau l'élément agité , Franchit des bords heureux et de fertiles plages , Reconnaît, touche enfin des terres moins sauvages ,

a8 L'IINFLUE]!»fCE

Que du commerce actif animent les travaux.

Là, tandis que le fer et les bruyans marteaux

Fermeront avec art les blessures profondes

Qu'ouvrit sous ses vaisseaux la colère des ondes ,

Il veut étudier ces bords industrieux.

Mais, vers les flols lointains qui s'unissent aux cieux ,

Son œil a distingué des voiles blanchissantes.

Légèrement porté sur les eaux frémissantes ,

Un navire s'approche , et , sur le haut des mâts ,

( Dieux ! un songe trompeur ne l'abuse-t-il pas ? )

Brillent de son pays les flottantes bannières.

Oh ! combien il bénit ces eaux hospitalières.!

II va donc s'adresser à des concitoyens !

Il connaîtra bientôt , dans leurs doux entretiens ,

Les intérêts cliéris , les destins de la France.

Soufflez, zéphyrs heureux : mais le navire avance ^

DU SOL NATAL. sg

Le vent le favorise , il entre dans le port. Les nombreux passagers , impatiens du bord , S'élancent : ô bonheur! ô rencontre imprévue ! Celui qui le premier vient s'offrir à sa vue , De son séjour chéri fut naguère habitant. Dans les bi'as l'un de l'autre ils volent à linstant , Se parlent à l'envi, s'interrogent, répondent, Et ienrs bruyantes voix un moment se confondent. Ses vieux parens encor ont-ils des jours contens? Cet enfant adoré , qu'auront changé les ans , Conserve-t-il toujours le regard de sa mère? Près d'elle quelquefois parle-t-il de son père? Ses amis, dont son cœur l'entretient chaque jour. Lui gardent-ils du moins un trop juste retour ? Souvent l'ingrat oubli fut le fruit de l'absence. Ainsi , dans un moment la douce confiance

3o L'INFLUENCE

Dans les champs de l'exil fait de doubles liens , Et transforme en amis de froids concitoyens. Lui , dans l'illusion oii son âme s'égare , Il se retrouve aux lieux d'oii l'onde le sépare ; Mais ces longs entretiens, ce dangereux loisir JBientôt de l'air natal lui glissent le désir : Il ne peut plus cacher sa morne rêverie.

Reviens , il en est temps, reviens dans ta patrie. Dociles à ta voix, tes courageux vaisseaux Ont vu de nouveaux cieux , creusé des ports nouveaux , Au commerce ont ouvert des sources plus fécondes , Et par de nouveaux nœuds ont lié les deux mondes. Satisfait de toi-même, et riche des trésors Qu'à l'avide science ont conquis tes efforts , Viens cueillir parmi nous les lauriers qui t'attendent D'une épouse, d'un fils les pleurs te redemandent :

DU SOL NATAL. 3i

Crains surtout tes ennuis ; crains la sombre langueur Qui , d'un corps plein de vie épuisant la vigueur , Dans les vagues regrets et la mélancolie , Enervent le ressort de ton âme affaiblie : Mal dangereux et doux, d'abord peu redouté , Qui, redoublant enfin sa longue activité , De l'exilé souvent trancha la destinée.

Ce mortel malheureux, dçnt l'âme efféminée, Lasse de son sommeil, sans flamme, sans élans , N'a plus ni passions , ni vices , ni talens , Ne redoutera point cette atteinte profonde. Chez lui, chez l'étranger, aux deux pôles du monde, Accablé de lui-même, et fatigant autrui , Il traîne également son éternel ennui ; Mais le mortel heureux qui de son âme active A su nourrir la force et la chaleur native ;

Ce sage qui , fuyant un éclat suborneur ,

Dans ses obscurs foyers retrancha son bonheur ;

Ce paisible habitant des riantes campagnes ,

Plus souvent ce berger qui, des hautes montagnes ,

Respira l'air subtil et l'odorante fleur ,

S'il faut d'un long exil supporter le malheur ,

Diversement frappés d'une pareille atteinte ,

Tous du niai du pays nous montreront l'empreinte.

Le sauvage surtout que ses dieux courroucés

Jetèrent gémissant sur nos bords policés ,

Le Natchez qui parcourt la savanne embaumée ,

Le Lapon s'étouffant sous sa hutte enfumée ,

L'Esquimaux voyageur, l'indolent Africain

Brûlé d'un sable ardent et d'un ciel tout d'airai»,

Jamais , en aucun temps , n'oublîra sa patrie.

Essayez de tromper sa longue rêverie :

Montrez à ses regards, stupidement surpris.

Nos vastes monuraens , nos fastueux lambris ;

Et , pour cliai-mer son goût, sa vue et ses oreilles ,

Prodiguez de nos arts les magiques merveilles.

Rien ne peut ranimer son morne abattement :

Sa tête sur ses mains retombe tristement ;

Dans ses yeux presque éteints les objets s'obscurcissent;

Sous un corps épuisé ses genoux s'affaiblissent ;

Il va mourir enfin , et ses yeux égarés

CUepchent encor les lieux qu'il a long-temps pleures.

Tel l'arbuste inconnu que, loin de sa patrie , Apporta sur nos bords une active industrie , Regrette son air libre et ses soleils ardens. Du maître , autour de lui , veillent les soins prudens ; INLiis en vain , par des eaux savamment préparées , XI croit le consoler des ondes tempérées

Qu'à ses jeunes rameaux prodiguaient d'autres cieux.

En vain pour le tromper son art ingénieux ,

Par des feux recelés sous un palais de verre ,

A su lui préparer une tiède atmosphère :

L'exilé , trop rebelle à ces soins impuissans ,

Déjà ne soutient plus ses rameaux pâlissans ;

Il perd son beau feuillage , il incline sa tête ,

Et la sève, glacée, en ses canaux s'arrête.

Muse , qui de ma voile as protégé le sort , Is'e m'abandonne pas quand nous touchons le port. Du mal dont j'ai conté la douloureuse histoire , Un exemple touchant resta dans ma mémoire : Osons en retracer l'intéressant tableau.

Ah ! si tu m'inspirais dans ce sujet nouveau , D'une douce pitié qui pourrait se défendre ? Prête-moi cet accent mélodieux et tendre ,

Cette puissante voix qui, dans le fond des cœurs , Eveille l'intérêt et va chercher des pleurs.

Au milieu de ces monts dont les sommets antiques Dominent le contour des plaines italiques , Aux lieux où l'AUobroge actif, industrieux. Voit s'écouler en paix ses jours laborieux. Il est une vallée étroite et resserrée , De Flore et de Poraone en tout temps ignorée; De stériles guérets , sillonnés de ravins. Des rochers dépouillés, de lugubres sapins ; Au-dessus , de hauts pins que l'aquilon assiège Et revêt chaque jour de frimas et de neige : Tel est l'aride aspect qu'offre à l'œil attristé Par un ciel rigoureux ce lieu déshérité. Là, de l'agriculteur la bêche opiniâtre, En tourmentant le sein d'une terre marâtre ,

Peut à peine arracher d'indigentes moissons. Quelques troupeaux ëpars sur le penchant des monts , Quelques arpens autour d'un humble toit de chaume , Ce sont là ses sujets , son palais , son royaume. Eh bien ! du sol natal mystérieux attrait ! Content de ces trésors , ses modestes souhaits, Sans fatiguer les dieux d'une importune plainte , Jamais de ce désert ne franchirent l'enceinte.

* Un jeune homme pourtant, né dans ces tristes lieux, Mais ravi dès l'enfance au toit de ses aïeux ,

Vint chercher, sur nos bords une plus douce vie : Là, docile à l'instinct de son heureux génie. Il cultivait cet art dont le puissant secours Sait renouer le fil de nos fragiles jours ,

* Le fait est vrai; il a été le sujet d'une thèse soutenue à lEcolede Médecine de Paris , (lar M. CaSTELDAC.

Et, près du lit de mort ramcnaul Icspcrance , Vient guérir ou du moins adoucir la souffrance. Déjà , plein des leçons des Jussieu , des Hallé , Aux plus briUans succès , sur leur trace appelé' , La fortune, la gloire, aux jeunes cœurs plus chère, Encourageait ses pas dans sa noble carrière. Tout riait à ses vœux : cependant , chaque jour , Un vague souvenir de son natal séjour , Nourrissant dans son âme une douce tristesse j Le suivait en tous lieux et l'obsédait sans cesse. D'abord , s' applaudissant de ces pieux regrets , Son cœur accueillit trop un chagrin plein d'allraits ; Puis , redoutant bientôt les longues rêveries , Il crut que ses travaux , ses études chéries , Les pénibles devoirs, l'amitié, les plaisirs, Multipliant ses soins , occupant ses loisirs ,

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