L I>'FLUE>'CE
Imposeraient silence à son inquiétude.
Yain esjx)ir ! Dans le sein des plaisirs de l'étude ,
Sitôt qu'à ses pensers son pays vient s'offrir ,
Triste, inquiet, rêveur, il se sent attendrir,
Et ses yeux , malgré lui , sont humides de larmes.
Mais quel secret pouvoir , quels invincibles clianncs
Vers de tristes rochers emportent donc ses vœux?
Le désir de couvrir de ses baisers pieux ,
De mouiller de ses pleurs le front blanchi d'un père ,
De palpiter encor sur le sein de sa mère?
Hélas! depuis long-temps du trépas rigoureux
L'inexorable faux les a frappés tous deux !
Dès long-temps, comme lui , jouets d'un sort contraire,
Ses frères ont quitté le toit héréditaire ,
Et le silence règne en ses murs attristés :
N'importe; il veut revoir ces lieux inhabiles,
DU SOL > AT AL. Sg
Et de ce seul désir rien ne peut le distraire. La nuit , dont les pavots consolent la misère , Est pour lui sans repos ; ou , si ses yeux lassés , Sous un pesant sommeil succombent affaissés , Toujours le même songe est présent à sa vue : SeiJ , il croit parcourir une terre inconnue , Quand soudain , au milieu de l'immense horizon y H a cru voir , il voit son hameau, son vallon , Son humble toit. Déjà les cris du chien fidèle. Dans son étroit enclos , exacte sentinelle , Ont frappé son oreille : éperdu, transporté. Il court , il va fouler ce seuil tant souhaité. Tout à coup le sommeil a fui de sa paupière ; Alors frappé soudain d'une triste lumière : <ï Ce n'était donc qu'un songe ! O toit de mes aïeux '. . Jamais ton doux aspect ne charmera mes yeux *
4o L'INFLUENCE
« C'en est fait : sur ces bords la fortune inhumaine c( Par ses cruels bienfaits me relègue et m'encliaîne. «c Eh ! que me fait , liëlas ! cet appât sul)orneur a Qui promet quelque éclat et ravit le bonheur? « O hameau I lieu chéri de paix et d'innocence , « Oii s'enfuirent les jours de ma rapide enfance, « Oh ! qui me tiendra lieu de tes riches tableaux? « Qui me rendra tes pins, tes bondissantes eaux , a Tes monts où l'aigle altier vient reposer ses ailes , o Tes beaux rochers pares de neiges éternelles ? « C'est là qu'est le repos, c'est là qu'est le bonheur. »
Il exhalait ainsi sa profonde douleur ; Mais de ce noir chagrin dont son âme est empreinte, Bientôt le corps souffrant a ressenti l'atteinte ; Un poison inconnu le mine et l'affaiblit ; Son front, d'ennuis chargé, de jour en jour pâlit;
DU SOL NATAL. 4i
L' amitié semble même accroître encor sa peine , Et l'aspect des humains l'importune et le gêne. Dans un bois solitaire il porte ses tourmens ; Mais qu'un bruit imprévu, que le souffle des vents Emeuve le feuillage : il frissonne, il palpite. Bientôt il a rougi du trouble qui l'agite ; Mais s'il veut le combattre, accaWé de langueur, Son esprit cherche en vain un reste de vigueur. Que fera-t-il? Honteux d'un excès de faiblesse , Se débattant encor sous le poids qui l'oppresse , A la froide raison doit-il avoir recours? Qu'attendre désormais d'un si faible secours? Chaque jour, chaque instant aggrave sa souffrance ; Son cœur n'embrasse plus qu'une seule espérance. C'en est fait : renonçant à tous ses vains travaux, A cet art, impuiasuut contre ses propres nnux,
4a L'INFLUENCE
C'est k ses monts chcris,que son âme éperdue
Ira redemander la paix qu'il a perdue.
Le mal presse ; et, tornaiit un funeste retard ,
Le dixième soleil luira pour son départ.
Libre ainsi du tourment de son incertitude ,
Qui ne croirait qu'enfin sa triste inquiétude
"Va céder à l'espoir , désormais assuré ,
De jouir d'un aspect si long-temps imploré?
Mais , ô vaines terreurs d'une âme que dévore
Son inquiète ardeur ! dix jours restent encore !
Que d'heures pour souffrir! Que de prise au malheur!
Un noir pressentiment, qui pèse sur son cœur.
Lui montre avant ce temps le terme de sa vie ,
Lui dit que du Destin l'arrêt cruel envie
A ses derniers regards l'aspect de son hameau,
Et dans un lieu d'exil a marqué son tombeau :
Tant d'un esprit frappe l'activité funeste , Usant pour l'accabler la force qui lui reste, D'un mal imaginaire accroît des maux réels ! Mais enfin , démentant ces présages cruels , Laube vient d'annoncer la dixième journée ; De vermeilles vapeurs laurore environnée A peine brille aux cieux, impatient, il part : Déjà Paris se perd en un lointain brouillard ; Il se bâte; il franchit les campagnes fécondes Que l'inconstante Loire enrichit de ses ondes j Il découvre bientôt les antiques remparts Oîi , fier de seconder le commerce et les arts , Aux languissantes eaux de la Saône indolente , Le Rhône court mêler son onde turbulente. Ses regards aussitôt s'élancent vers les lieux Que du soleil naissant dorent les premiers feux ;
Et , du sein des vapeurs de l'horizon bleuâlrc ,. Il voit sortir un vaste et long amphithéâtre, De gigantesques monts dont les sommets neigeux Opposent leur argont au vif azur des cieux : Ces monts de l'exilé recèlent la patrie. A cet aspect si cher à sa vue attendrie , Son cœur a pilpité , ses nerfs ont tressailli ; De mille émotions coup sur coup assailli , Il pâlit, et son sang s'arrête dans ses veines. Dieux! si près de toucher au terme de ses peines, S'il allait succomber; si ses ardens transports De la vie en son sein détruisaient les ressorts ? O mort impitoyable 1 arrête encore , arrête ; Retiens le coup fatal suspendu sur sa tête : Qu'au toit de ses aïeux son regard satisfait Se repose un moment, il mourra sans regret.
L'infatigable fouet des coursiers hors d'haleine
A ranimé l'essort. La roue agile à peine
Laisse l'impression de ses le'gers contours,
Et sur l'essieu brûlant précipite ses tours.
Déjà les monts voisins de plus en plus grandissent,
Et de sommets nouveaux leurs sommets se hérissent.
L'horizon se resserre en un étroit contour:
Yoilà que le chemin , par un brusque détour,
Se courbe vers le nord ; un nouvel aspect s'ouvre
Aux yeux du voyageur ; un hameau se découvre ;
C'est le sien! O bonheur ! moment inespéré!
Il s'élance, il s'étend sur ce sol adoré.
Le couvre de baisers et l'arrose de larmes.
Ses superstitions, ses sinistres alarmes.
Ses maux sont déjà loin : un céleste bonheur
A ranimé ses sens, a pénétré son cœur ;
Et dans un air plus pur il respire la vie. De ces parfums si doux qu'exliale la patrie. Tous ses pores ouverts s'enivrent à la fois ; Son sein s'épanouit, son corps n'a plus de poids; Libre, agile , animé d'une vigueur nouvelle. Il marche d'un pas ferme au hameau qui l'appelle , Lieu chéri que ses yeux n'espéraient plus revoir. C'était l'heure paisible oii les ombres du soir, Par degrés s'abaissant sur l'humide campagne , Rappellent le pasteur auprès de sa compagne : Des troupeaux au bercail retournaient lentement; Le vallon répétait leur long mugissement ; L'airain retentissant dans le clocher antique, Invitait les mortels à ce simple captique, Qu'à l'heure oii le soleil ouvre ou quitte les cieuXj A la Vierge divine offrent les cœurs pieux.
A ces bruits si connus , si cliers à son oreille,
Un trouble plein de charme en son âme s' éveille,
Et mille souvenirs , ofFerts confusément ,
Ue son cœur enivré hâtent le battement.
Frémissant de plaisir et d'un reste de crainte,
Il se hâte, et bientôt touche à l'heureuse enceinte.
Le voilà sur le seuil; il hésite un moment;
Immobile, pi-essé d'un doux saisissement,
Il aime à prolonger un trouble qui l'enchante ;
Et, tout près d'un bonheur dont l'image touchante
L'attendrit tant de fois , et le fit tressaillir ,
Pour mieux le savourer il veut se recueillir;
Mais bientôt le désir par le retard s'irrite.
La clef tourne trois fois sous la main qui l'agite ;
Et, cédant à l'effort d'un bras impatient ,
La porte sur ses gonds roule, et s'ouvre en criant.
Il entre. Oh ! qui peindra les rapides pensées
Qui soudain dans son cœur se rassemblent pressées?
Eparse dans ces lieux, je ne sais quelle odeur,
Plus douce que l'esprit de la naissante fleur,
Le saisit tout à coup, l'enivre, le transporte.
Du jour quil a fermé cette fidèle porte ,
Trois fois cinq ans ont fui l'un sur l'autre amassés ,
Que cet heureux moment a soudain eflfacés.
Il vient de ressaisir les jours de son enfance.
Vers ces temps fugitifs de bonheur, d'innocence ,
Tout reporte en ce lieu ses paisibles regards.
Ces meubles d'autrefois , confusément épars ,
Les voilà tels qu'au jour oii, les yeux pleins de larmes,
Et d'avance troublé par de vagues alarmes ,
Pensif, il s'éloigna de ces paisibles lieux.
Quel plaisir de fouler ces vieux sièges poudreux I
DU SOL Natal 49
Il s'asseoit , il se lève , et puis s'asseoit encore, Parcourt tous les recoins de l'enceinte sonore, Ou de ses pas pressés résonne seul le bruit , Reconnaît chaque objet, fouille chaque réduit, Des plus tendres regrets trouve partout la source. Ici , quand le soleil avait fini sa course , Un champêtre repas l'invitait à s'asseoir. Près de ce noir foyer , ses voisins chaque soir , Entourant du sapin la flamme résineuse , Racontaient des vieux temps l'histoire merveilleuse. Ce lit ! Ah ! qu'il est plein de souvenirs touchans ! Là , tout près d'expirer sous le fardeau des ans , Son vieux père appela sa famille éplorée ; Et , tii'ant de sa couche une main révérée, Ranimant avec peine une mourante voix , ' Il bénit ses enfans pour la dernière fois.
Des pleurs, à cette vue, inondent son visage; Mais, sans le déchirer, cette fidèle image L'attendrit, et ses pleurs ne lui sont point amers. La nuit vole , et le laisse à des pensers si chers. Mais , dès que du soleil la clarté renaissante A rougi des glaciers la cime éblouissante , Il est déjà debout , et, de joie enivré , Parcourt tout l'horizon à ses regards livré. Là , chaque objet le charme , et tour à tour lappelle. Ces vergers dessinés par la main paternelle , Seul asile oii , régis par de savantes lois , Les présens de Pomone ont rougi quelqucluis ; Cet ormeau qu'on planta le jour de sa naissance , Dont les rameaux enfans ombrageaient sou enfance INIais qui , resté fidèle au sol de ses aïeux , Moins agité que lui, crût eu paix auprès d eux ;
DU SOL ^"ATAL. 5
Ces monts dont tant de fois ses pas sûrs et rapides Ont , dès ses jeunes ans , gravi les flancs arides ; Ces tranquilles coteaux , ces sommets orageux , Ces torrens azurés oh souvent , dans ses jeux , Du haut des pics baignés par leurs eaux mugissantes Il aimait à rouler des roches bondissantes : Tout lui plaît , tout lui peint de paisibles loisirs. Ou d'utiles travaux, ou d'innocens plaisirs. Souvent auprès d'un roc miné par les orages, Devant un tronc noirci qu'ont dépouillé les âges , Il s'arrête immobile , et ses yeux attendris Se reposent long-temps sur ces muets débris. Par degrés cependant ces vifs transports s'apaisent : A ces émotions qui chaque jour se taisent, Commence à succéder le calme du bonheur. Le doux contentement oii repose son cœur
A ranimé bientôt ses forces languissantes ; Et déjà la jeunesse , et ses couleurs riantes, Revivent sur ce front oii siégeait la douleur.
Ainsi cet exilé , desséché dans sa fleur , Insensible aux plaisirs , à la gloire infidèle , Yoyait s'envenimer sa blessure cruelle ; Et de son art en vain épuisant les secours , Dans nos murs fortunés allait finir ses jours. A peine a-t-il touché sa sauvage patrie , Qu'il retrouve la paix , le bonheur et la vie.