‹ L'Influence e la seconde sophistique sur l'œuvre de Grégoire de NysseChapitre 7 sur 28 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Avant le quatrième siècle, la littérature grecque chrétienne n'a eu qu'accidentellement le souci de la forme, et longtemps ses productions se sont opposées à celle de l'hellénisme par une absence à peu près complète de recherche artistique. Gela tenait à plusieurs causes. Au 1^"^ siècle ceux qui prêchaient la nouvelle religion étaient souvent des illettrés ; leur origine et leur éducation les disposaient mal à s'assimiler le génie de la langue grecque et les méthodes de sa rhétorique. Parmi les Évangélistes, sans doute à cause de son origine, Luc est le seul qui montre un sentiment assez délicat du grec(^). Ensuite le public auquel ils s'adressaient n'exigeait d'eux aucun effort artistique. Il venait leur demander la bonne parole et non pas l'attrait d'une exposition sophistique. Enfin les moyens de persuasion propres à la rhétorique étaient rejetés avec une ostentation dédaigneuse par les représentants d'une religion qui s'adressait au cœur de

(1) NoRDEN, Die Antike Kunstprosa, II, p. 481 et suiv. — N, compare entre eux quelques passages des Évangiles synoptiques et montre que Luc se conforme souvent dans son vocabulaire et sa syntaxe aux prescriptions des lexiques atlicistes. P. 482, cf. Jérôme, Lettre 19 : Luc qui inter omnes euangelistas graeci sermonis eruditissiraus fuit.

2 L^TRODUCTION.

riiomme et prétendait agir par laiiTâce. Saint Paul (II Cor., xi, 6) se fait gloire devant les C.oriuthiens d'être un ignorant sous le rapport du langage. Si l'on relève (•) dans la lettre aux Hébreux, la lettre de Barnabe et la lettre de Clément des traces indéniables de rhétorique, des procédés particuliers à la prose d'art, comme la paronomase et l'allitération (-), il faut reconnaître qu'ils sont accidentels et qu'il n'en est jamais fait un emploi prolongé et systématique. Ils trahissent tout au plus l'influence, d'ailleurs curieuse, de la rhétorique asiatique (^).

Si l'on va des apôtres au siècle de saint Basile et de saint Jean Chrysostome, on a vite fait le compte des œuvres chrétiennes qui révèlent, au point de vue de la forme, l'influence profonde de la rhétorique. Au u« siècle, Tatien, dans son discours aux Grecs, nous montre que sa conversion au christianisme n'a pas fait disparaître en lui l'ancien sophiste. Avec ses recherches rythmiques, son goût bien caractéristique pour les ropyista a/Vj- «^.ara et les yXôSTrai , il uous donne le spectacle curieux d'un homme qui tourne contre la culture hellénique un esprit formé par l'hellénisme et armé des procédés les plus minutieux de sa rhétorique (*).

Au iii« siècle, c'est à peine si dans les productions très étendues de la littérature chrétienne, on peut relever çà et là des formes et des œuvres qui se rattachent à la rhétorique sophistique. Norden (^) signale dans une Homélie d'Hippolyte contre les Noétiens l'emploi des procédés de la rhétorique. L'orateur y quitte le ton simple et familier propre au sermon exégétiqueparénétique, pour un ton plus chaud, une langue plus choisie,

(1) Norden, ouvrage cité, 11, p. 499 et 500.

(2) Id., II, p. 502 et note 2.

(3) Id., II, p. 507.

(4) FuECH, Recherches sur le Discours aux Grecs de Tatien. — Renan dit de Mélilon, évêque de Sardes (seconde moitié du ii* siècle) : « Son éloquence surtout fut vantée, et les morceaux que nous avons de lui sont en effet très brillants. » Marc-Aurèle et la fin du monde antique p. 188. Plus loin p. 192: « Jamais peut-être le Christianisme n'a plus écrit que durant le ii" siècle en Asie. La culture littéraire était extrêmement répandue dans cette province; l'art d'écrire y était fort commun, et le christianisme en profitait. La littérature des Pères de l'Eglise commençait.» Mais il ne semble pas qu'on puisse relever dans ces productions faciles çt correctes l'application systématique et minutieuse des canons sophistiques.

(5j Die Ant. Kunslpr., Il, p. 547 et suiv,

INTRODUCTION. ô

une rhétorique plus élevée. De même le début du IlpoTpsTCTtxbç de Clément d'Alexandrie avec ses xô[X[jt.aTa hachés, ses (7;(r,{xaTa et ses rythmes, offre des analogies significatives avec le début du roman pastoral de Longus, qui lui est contemporain (*). Paul de Samosate, qui l'ut, après la mort d'Origène, patriarche d'An tioche (260-268), était traité de (jocptarriç xai yoïiç, tant il rappelait la manière des sophistes asiatiques C). Mais, d'autre part, Origèue est pur de toute influence de ce genre. Son style dans les homélies ne porte aucune trace de culture sophistique • absence presque complète de (j/ruxc^TOi, pas de métaphores, aucune recherche de symétrie et de rythmes. Il est évident que l'idée seule lui importe et qu'en écrivant il n'a d'autre souci que d'être clair. L'emploi fastidieux qu'il fait de l'asyndète et de l'anaphore, loin de trahir une préoccupation d'art, souligne au contraire, avec son indifférence pour les effets de style, son désir de clarté et de précision. La phrase, chez lui, est souvent longue et mal faite, et rien ne ressemble moins à la période (^). Quant à son vocabulaire, il se rattache beaucoup plus à celui des juifs hellénisants qu'à celui des Pères du iv*^ siècle. C'est celui d'un homme qui n'a peut-être pas le sens très fin du grec classique, et qui à coup sûr ne se soucie pas de l'avoir.

Ainsi, avant la seconde moitié du iv^ siècle, on peut regarder comme isolées les tentatives de conciliation entre la littérature chrétienne et la rhétorique grecque. Le christianisme s'est placé sur un terrain à part et dès le début il a accusé son incompatibilité avec la culture païenne. Il a prétendu se communiquer et se répandre sans faire usage des instruments perfectionnés de persuasion que lui offrait la rhétorique. Pendant trois siècles il y a réussi. Il s'adressait surtout aux humbles et leur présentait sans artifices des paroles qui leur allaient au cœur. Aussi, à part quelques œuvres plus soignées, qui trahissent une certaine curiosité de la forme, ses productions peuvent à peine être comptées dans la littérature.

Mais au iv° siècle, les conditions de son développement se sont profondément modifiées. A cette époque il devient religion offî-

(1) Die Ant. Kunstpr., II, p. 549.

^2) Ibid., p. 550.

(3) Je relève tout à fait au]hasarcl : Homélie IV, 289 c et Homélie V, 313 A.

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cielle, reconnue ; ce iluel contre le paganisme s'est terminé à son avanlaiic, il peut développer en paix ses doctrines et s'organiser. Les seules luttes qu'il connaisse maintenant ne sont guère que celles qui mettent aux prises l'orthodoxie et les hérésies. Son rayon d'aclion s'est étendu et dès lors la relii-i^ion nouvelle s'est installée dans les hautes classes de la société. Mais en pénétrant dans ces milieux cultivés, atfînés par l'hellénisme, elle a dû acquérir les séductions de forme qui lui manquaient. Elle avait affaire à des esprits qui tenaient encore au paganisme par instinct d'artistes, et pour les en détacher, elle devait leur offrir, unies aux idées nouvelles, les vieilles formes d'art dont ils gardaient le culte ('). Nous voyons alors, sinon en théorie, du moins en fait, le christianisme faire amende honorable à la culture païenne de son hostilité et de ses dédains passés. Les chrétiens se mettent à l'école du paganisme.

Or au IV® siècle, les traditions de la culture grecque, les méthodes de son éloquence sont aux mains de la sophistique. Elle a recueilli l'héritage de presque, toutes les formes de la littérature classique et bien qu'elle les ait marquées d'une empreinte très particulière, elle représente pour un Grec du IV® siècle l'essence môme de l'hellénisme. C'est donc à l'école de la sophistique que les Pères du iv« siècle vont apprendre les finesses de la langue grecque classique et les secrets de la rhétorique profane ; c'est à travers elle et de son point de vue qu'ils étudient les grands écrivains païens ; c'est de son caractère qu'ils s'imprègnent. Les sophistes renommés de l'époque ont pour disciples ceux qui seront les grands noms de l'Église. Grégoire de Nazianze(^) et Basile (^) vont étudier à Athènes à l'école d'Himérios. Basile entend Libanios à Constantinople(^). Jean Chrysostome est élève de Libanios (^). Quelques-uns ne se bornent pas à recevoir de la sophistique cette culture profane : ils pro-

(1) ScHMiD, Der Atticismus, II, p. 299.

(2) SocRATE, Histoire ecclésiastique, IV, 26.

(3) SozoMÈNE, Histoire ecclésiastique. IV, 17.

(4) Grégoire de Nysse , t. III, Lettre XIII, 1049 A. — Cf. Vita S. Basil. Magni, par dora Maran {Patrol. fjréc.o-latine de Migne. Œuvres de S' Basile, p. x A.)

(5; SocRATE, VI, .3. — SozoMKNE, VIII, 2, rapporte le mot de Libanios disant à son lit de mort que Jean eût été son successeur si les chrétiens ne le lui avaient enlevé.

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