‹ L'influenza en 1889-90 et l'épidémie actuelleChapitre 4 sur 24 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

La maladie que nous désignons, dans le langage médical courant, sous le nom de grippe ou d’influenza, a reçu à travers les âges des dénominationsmultiples : catarrhus febrilis, catarrhus epidemicus, synochus catarrhalis, baraquette, petite poste, petit courrier, etc. Le nom de grippe a été donné à la maladie au siècle dernier par Sauvages (de Montpellier), sans doute en raison de l’aspect de la face souvent présenté par les malades. Le nom d’influenza lui a été conféré en 1802, à l’époque ou Milan et Venise en furent atteintes. Introduite dans le vocabulaire médical par Huxham, cette expression a été vulgarisée surtout depuis l’épidémie de 1889-90.

Les auteurs qui ont écrit avant le XVe siècle ne nous ont

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laissé aucune description d’épidémie qui puisse se rapporter avec quelque certitude à la maladie que l’on désigne sous le nom de grippe, influenza ; mais nous ne pensons pas qu'on doive conclure que cette maladie n’a pas existé antérieurement. Les affections catarrhales n'étaient point inconnues des anciens, Hippocrate en parle dans ses Pronostics.

Pour trouver une description de ce genre de maladie, il faut arriver à l’année 1510 : « On la nomma coqueluche, dit Schenkius, quoi qui morbo tenebantur cuculio caput velarent. »

Rivière nous à transmis la description d’une épidémie de même nature qui se manifesta en 1557 en différents pays.

En 1574, le vent du Sud ayant soufflé pendant une très crande partie de l'été et de l'automne, ces deux saisons furent chaudes et humides, et, à l'entrée de l'hiver, on observa plusieurs coryzas, avec écoulement d'une sérosité âcre par le nez, de la toux avec gêne de la respiration, des douleurs vasues vers les omoplates et dans la poitrine, etc.

Une épidémie semblable parcourut plusieurs pays de l’Europe et fit, rien qu'à Rome, 9,000 victimes. La maladie commençait par la fièvre et la toux ; ensuite venaient des douleurs de tête et de reins. D'après Rivière, qui a décrit cette épidémie, beaucoup de personnes périrent, les unes emportées par la violence de la maladie, les autres consumées lentement par la phtisie.

Depuis cette époque, chaque épidémie a trouvé son historien. Celle de 1658 à été décrite par Willis, et Sydenham fit de l'épidémie de 1676 un tableau qui restera toujours l’image fidèle de l'influenza. Cette dernière était caractérisée par dés douleurs gravatives au début ; quelques jours après, toux souvent répétée, aiguë, profonde, sèche d’abord, puis suivie de quelques crachats parfois teints de sang et devenant visqueux au bout de deux ou trois jours. Chez quelques malades, sentiment de resserrement dans la poitrine, dyspnée très intense ;

lo douleurs dans les lombes, le sternum; pouls vif, fréquent ; urines rouges ; généralement grande prostration des forces.

L’épidémie qui, en 1691, parcourut la Hongrie, la Carniole, la Styrie, la Carinthie, le Tyrol, etc., fut bénigne en quelques localités, maligne en plusieurs autres. Elle vint après un froid rigoureux et une fonte de neige provoquée par les vents du Midi.

À partir de l'épidémie de 1730, la Russie est considérée comme le point de départ de la maladie. Dans toutes les épidémies qui vont se succéder, on constatera désormais la marche constante de la maladie du nord au midi et de l’est à l’ouest. Celle de 1730 règne dans presque toute l’Europe et se montre très meurtrière, surtout dans les grandes villes comme Paris et Londres.

La grippe se montra en décembre 1732 à Edimbourg et bientôt dans le reste de l’Ecosse; mais elle fut en général bénigne, se contentant de choisir ses victimes parmi les vieillards, les phtisiques indigents et d’autres personnes affaiblies par les maladies.

A partir de 1733, la grippe franchit plusieurs fois l'Océan pour sévir dans les deux Amériques. C’est à l'épidémie de cette année que la gaieté française donna le nom de follette. Elle se manifestait par un léger frisson, suivi de chaleur, d’éternuements, de douleurs dans le dos, les membres et souvent la poitrine. Puis se déclarait la fièvre avec un pouls vif, et Sans dureté. Un mucus épais et blanchâtre recouvrait la langue. Il y avait de l’insomnie, des vertiges, une céphalalgie atroce avec tintements d'oreille, et, à la suite, écoulement puriforme. La toux ainsi qu'un grand affaiblissement musculaire persistaient longtemps après la disparition des autres symptômes. Cette épidémie prit un caractère de malignité pendant les trois ou quatre années qu’elle continua à régner dans différents pays.

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C’est à l'épidémie de 1743 que Sauvages donne pour la première fois le nom de grippe. Partout l'épidémie atteignit plusieurs personnes de la même famille; elle ne fut néanmoins pas dangereuse.

Les épidémies de 1773 et 1775 furent observées par Stoll et Heberden, qui donnèrent une bonne description de la forme gastrique de la maladie. Elle commença à la fin de novembre. Après un printemps et un été chauds et secs, il y eut un automne froid et pluvieux, l'atmosphère fut souvent chargée de brouillards épais et fétides. Les symptômes gastriques et intestinaux dominaient dans cette épidémie.

En 1802, la grippe s’abat de nouveau sur toute l’Europe. En Russie, le symptôme dominant fut une toux sèche et nerveuse, revenant par accès, en France, elle attaqua plus particulièrement les ouvriers et les classes pauvres. Les malades étaient atteints d’ophtalmie, d’angine, de parotidites.

Jusqu'en 1830, les épidémies de grippe furent assez bénignes. En 1833, Prian, Pétrequin, Bourgogne, font une bonne étude de sa forme abdominale et montrent comment la maladie, dans quelques-unes de ses modalités, peut aller jusqu’à simuler le choléra.

L’épidémie de 1835, dont l’histoire a été retracée magistralement par Graves, à servi de type à presque toutes les descriptions de nos auteurs classiques.

Celle de 1837 se montra d’abord à Londres, puis se répandit dans toute PAngleterre, le Danemark, la Suède, l'Allemagne et la France. À Paris, on observa une prostration qui allongeait singulièrement la convalescence de tous les malades ; les pneumonies furent surtout très fréquentes. A Lyon, la mortalité fut presque doublée. À Genève, près de la moitié de la population fut frappée.

Depuis 1887, les diverses épidémies de grippe qui ont parcouru l'Europe n'ont pas eu grand retentissement dans la

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littérature médicale. Citons seulement les épidémies de 1848, 1867, 1870, 1875, celle de 1880-1881, qui fut suivie d’une grande épidémie de fièvre typhoïde, celle encore de 1886, remarquable par ses manifestations pulmonaires.

On pourrait, depuis 1837, décrire une épidémie de grippe pour chaque année à peu près, mais il est souvent difficile, dans les récits qui en ont été faits, de distinguer la part qui revient à la fièvre catarrhale saisonnière ou à la grippe épidémique.

La grande épidémie d’influenza de 1889-1890 n’a différé par aucun caractère essentiel des grandes épidémies antérieures, si ce n’est, comme l’a fait remarquer M. le professeur Grasset dans ses cliniques faites à l'hôpital Suburbain, par la prédominance énorme de l’élément nerveux sur l’élément catarrhal.

L'histoire clinique de cette épidémie est à peu près calquée sur celle des épidémies antérieures. Des enquêtes rigoureuses ont donné cependant des renseignements plus précis sur certaines formes et sur la marche de la maladie, et, si la cause première nous échappe encore, nous sommes bien renseignés maintenant sur la pathogénie des complications de la grippe. La nature des infections secondaires développées au cours de l’influenza, la notion de contagiosité de la maladie, sont autant de connaissances nouvellement acquises par l'étude de l'épidémie de 1889-1890.

Nous avons dit que, depuis l'épidémie de 1730, on a toujours vu la grippe marcher du nord au sud et de l'est à l’ouest ; l'épidémie de 1889-1890 n’a pas manqué à cette loi. Nous en empruntons l’histoire aux cliniques faites par M. le professeur Grasset à l’hôpital St-Éloi Suburbain. :

Les premiers cas ont été observés en Russie, dans les derniers jours du mois d'octobre. Au mois de novembre, la maladie prend nettement le caractère épidémique; elle se diffuse

ER et se généralise, si bien que, vers la fin du même mois, un tiers environ dela Russie se trouve atteint. Le czar est frappé, et la presse s'empare de la question.

C’est à la fin de novembre que la maladie éclate dans plusieurs capitales, notamment à Berlin et à Paris.

A Paris, les premiers cas de grippe sont constatés dans les magasins du Louvre, le 26 novembre. L’épidémie est restée primitivement localisée à ce foyer initial, frappant jusqu'à six cent soixante-dix employés.

Après le Louvre, c’est le tour du bureau central des Postes et Télégraphes, où, le 10 décembre, quatre-vingt-dix hommes et soixante femmes payaient leur tribut à la maladie. À ce moment, la diffusion dans Paris est complète et générale. Du 10 au 20 décembre, l'École polytechnique, l'École centrale, l'École St-Cyr, sont atteintes dans des proportions considérables. À la même époque, la haute société parisienne est prise de tous côtés, et l'épidémie gagne le midi de la France.

Pendant ce temps, l’Europe tout entière est progressivement envahie. La maladie débute à Berlin en même temps qu'à Paris. Elle éclate presque aussitôt à Vienne, envahit l'Autriche entière, et se diffuse sans tarder dans le sud de la Russie, l'Italie, l'Espagne, le Portugal. L’Angleterre est frappée plus tardivement et avec moins d'intensité.

Puis, une fois toute l'Europe envahie, l’Afrique est prise à son tour ; l'épidémie se propage en Algérie, en Tunisie, dans le Maroc. Plus tard, enfin, on la voit se répandre dans le Canada, les États-Unis, toute l'Amérique du Nord en un mot.

Dans tous les pays atteints, la grippe s’est étendue d’abord aux grands centres placés le long des grandes lignes de communication. De là, la maladie se dissémine en foyers secondaires vers les agglomérations humaines d'importance moindre, pour gagner en dernier lieu les localités les plus isolées.

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Durant les deux années qui viennent de s’écouler depuis l'épidémie 1889-90, la grippe s’est montrée dans certaines contrées limitées, en Angleterre par exemple, au mois de mai de l’année passée et n'en est pas sortie.

Après être restée longtemps la question du jour, on commençait à l'oublier, lorsque, vers le milieu de décembre 1891, les journaux ont annoncé que l’influenza avait de nouveau fait son apparition. En effet, quelques cas avaient été constatés en Allemagne, et surtout à Berlin. Bientôt les cas deviennent plus nombreux; quelques jours après, on apprend que l'influenza est à Paris et qu’elle s'étend dans les départements du nord de la France.

Actuellement, le midi de la France est envahi à son tour, et les journaux annoncent que la grippe étend ses ravages en Angleterre, en Belgique, en Espagne, en Italie, en Égypte même.

Telle est, racontée aussi brièvement que possible, l’histoire de cette maladie qui, bien que bénigne par elle-même, fait encore de nombreuses victimes par ses complications.

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