‹ L'infortune du Poète GilbertChapitre 11 sur 19 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

J'ai mis sous les veux du Roi, dans mon dernier travail avec Sa Majesté, la demande du $' Gilbert, que Madame daignait protéger. J'ai la satisfaction de pouvoir annoncer à Madame que Sa Majesté à accordé à cet homme de lettres un traitement annuel de» mille livres sur la partie du fonds littéraire des affaires étrangères vacante par la mort du S' de Saint-Albin. C'est à la déférence du Roi pour la recommandation de

Madame que le S' Gilbert doit le succès de sa demande. Je me félicite d’avoir pu contribuer à lui faire ressentir dans cette circonstance l'effet de la protection dont Madame l'honore, Je suis, avec un très profond respect de Madame, le très humble et très obéissant serviteur.

Signé : DE VERGENNES,

À Versailles, le 10 décembre 1778. »

Cette histoire de Gilbert est presque uniquement faite de dates et de noms propres qui jalonnent le chemin parcouru par lui dans la vie. Mais, entre ces jalons, que de lacunes à remplir! C'est à peine si l’on peut y placer quelques anecdotes, et des anecdotes qui ne font pas toujours autorité. Le plus certain, c’est que le travail occupa Gilbert pendant la majeure partie de son temps. Gilbert fut précepteur. On l’a vu demander des places. Il en-obtint. Mais il ne se contenta pas d'instruire les autres. I fit lui-même des études. Ou bien, que signifie ce titre d'avocat qu'il se donne à la fin d’une lettre écrite à son frère, de Conflans-Saint-Honoré, le 13 juillet 1780, d'avocat au Parlement, par lequel on le désigne dans son acte de sépulture. D'ailleurs, un de ses logeurs l’affirme dans un certificat : «J1 ne paraissait avoir de passions que celle de l'étude. » Et quelquefois il nous laisse entendre le mal qu'il se donnait au travail. Parfois, une de ses poésies pouvait être faite en vingt-quatre heures, mais P «Ode sur la mort de la princesse Charlotte de Lorraine » lui demandait deux mois. Et, le plus fréquemment, il n’a composé son œuvre qu’au prix d'un labeur pénible, Mais il est temps peut-être de classer cette œuvre et d'indiquer d'où l'inspiration venait à Gilbert. ilbert a fait des poèmes héroïques qui portent les titres de : Didon à Enée, La Marquise de Gange, Le Criminel, les Chants VII et VIII de La Mort d'Abel, imités de Gesnel, et un roman, Statira et Amestris. Ce sont des œuvres qui mérileraient sans doute une analyse et des réflexions dans une étude purement littéraire. Mais elles n'ont aucune importance pour la gloire de Gilbert. Contentons-nous de les avoir nommées,

Ut

À l’époque de Gilber!, on en voyait partout, comme luimême ne voyait auprès de son ami Dorat,

« que roses Brillantes par leur pourpre et fraichement écloses, »

On en moulait aux plafonds, on en sculptait aux lambris, Moreau le jeune en gravait, on en brodait sur le satin des habits, il en restait encore au-dessus des portes et dans les cadres des salons, de celles que Watteau et Pater avaient peintes, les poètes en jelaient à pleines mains dans leurs vers. Cette ambiance devait forcément inspirer le poète : il élail jeune, comme n'’aurait-il pas fait quelques vers à l'adresse du printemps, de l'amour et des femmes. Mais ces légendes si joliment exprimées, ces vers à Dorat, ces vers au printemps, ce « Charmes des bois », pourront plaire encore longtemps. Comme tant d’autres choses aimables, elles seront vite enlevées par l'oubli, car elles ne font pas l'originalité de Gilbert. Comme on a fait de tout temps, Gilbert a fait des pièces de circonstance : parfois ce sont des remerciements pour un bienfaiteur, les Stances à d'Arnaud; ou bien c'est une supplique telle que L'Orphelin, dans laquelle Gibert tâche d'obtenir l’aide de M. de Sivry dans un procès qu'il a avec ses frères. Les événements publics ou religieux inspirent aussi. Gilbert : on leur doit l'Ode sur la querre présente après le combat d'Ouessant, l'Ode à la Reine sur la mort de Son Altesse Royale Madame la Princesse Anne-Charlotte de Lorraine, l’'Ode sur la mort de Louis XV, l'Ode à S. A.S$. le prince de Salm-Salm, l'Ode au Roi, l'Ode à Monsieur sur son voyage en Piémont, l'Ode sur le Jugement Dernier, l'Ode sur le Jubilé. Dans ces différentes pièces de vers, on trouve de belles images, de belles strophes, de la fermeté, du mouvement. Un grand poète s'y laisse quelquefois deviner; mais ce ne sonl pas encore des œuvres magislrales qui l'immortaliseront,.

Gilbert à fait mieux. Dans ses satires, il a montré presque toutes les qualités qu'on peut désirer dans ce genre. A-t-il fait le Carnaval des Auleurs, qui semble indigne de lui? I] a fait la « Diatribe au sujet des prix académiques ». Il avait écrit une salire sur les courlisanes, qu'il détruisit avee un éloge du Dauphin avant sa mort, «deux pièces où il s'était surpassé », déclare Fréron, Mais nous avons de lui deux satires

pour le juger : Le dix-huitième siècle et Mon apotogie. Ce sont des morceaux qui resteront et qu’on reproduira longtemps dans les anthologies. Sitôt qu'il est en train, comme il va bien, Gilbert! L'esprit, la repartie, les descriptions, la force du style, la pensée, tout s’y fait admirer.

Jusqu'à présent, nous n'avons vu que les choses de la terre inspirer Gilbert. Mais, un jour, ce ne fut plus la terre qui l’inspira, ce fut le ciel même, ce fut «le Dieu de l’innocence auquel il avait révélé son cœur ». Il écrivait l'Ode imitée de plusieurs psaumes, avec quels sentiments de résignation, de générosité, de pardon! Sa franchise, habituellement vigoureuse, s'adoucissait en candeur.

Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre L'innocence et son noble orgueil,

Vous qui pour protéger le repos de ma cendre Veillerez près de mon cercueil.

Désormais, Gilbert avait atteint l’immortalité que le ciel seul, que le divin peut seul assurer, même ici-bas.

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