MÉDECINE
Le poèle Gilbert n'est pas allé mourir de misère à l'Hôtel- Dieu, du moins de la façon brutale qu'on a prétendue si longtemps. Il avait alors assez d'argent pour vivre. De quoi donc est-il mort? C'est la question la plus naturelle après cette conclusion négative.
«Il mourut fou lié », déclare le Journal de Nancy du mois de janvier 1781. On aimerait avoir quelques notes des médecins qui le soignèrent, un procès-verbal de son autopsie, puisqu'elle fut faite, pour contrôler une asserlion aussi catégorique. À défaut de ces pièces, on est bien forcé de se contenter de ce qu'on trouve dans la correspondance, dans les mémoires ou dans les journaux du lemps, sans oublier la valeur relative de ces sortes de récits, dus souvent à des gens incompélents ou mal informés. Ce qu'ils rapportent, c'est ce qui se disait et l’on sait que le faux se mêle inévilablement au vrai dans les conversations, avec la meilleure bonne foi du monde. Un écrivain, qui faisait alors profession de tenir au courant de ce qui se passait à Paris le comte André Schowalow, chambellan de l’impératrice Catherine If, Laharpe, raconte celte mort avec beaucoup de détails. Voici de quelle manière :
« Le malheureux Gilbert vient de mourir fou. Il avait déjà de la disposition à celte maladie, comme on le voyail à ses yeux hagards et troublés. L'habitude du vin n'avait pas dû contribuer à raffermir sa raison, et enfin une chute qu'il fil il y à quelques mois, dérangea entièrement sa têle. Dans les derniers jours de sa vie, il donna les plus élranges marques d'aliénation d'esprit. 11 s'était logé à Charenton, dans le voisinage de la maison de campagne de l'archevêque; car, en sa qualité d’apôtre de la religion, il se croyait obligé de faire sa cour au prélat, qui l'avait en effel recommandé à M. de Ver-
VE
gennes et avait obtenu pour lui une des pensions que le Ministre des Affaires Etrangères peut prendre sur le privilège qu'il accorde aux papiers politiques. Il était allé chez l'archevêque, qui ne le reçut pas avec toule la distinction qu'il en attendait et qui le fit manger avec ses secrétaires et ses valels de chambre. Gilbert, déjà mal disposé, fut tellement aigri de celte réceplion qu'il rentra chez lui, la tête absolument tournée. La fièvre le prit pendant la nuit, et le matin il alla en chemise et en redingote demander les Sacrements au curé de Charenton, qui l’exhorta vainement à rentrer chez lui. Il courut de là chez l'archevêque, et la plupart des gens de la maison n'étant pas encore levés, il parvint jusque dans la chambre de ce prélat, se roula par terre comme un possédé en criant qu'on lui donnât les Sacrements, qu'il allait mourir et que les philosophes avaient gagné le curé de Charenton pour lui faire refuser les Sacrements. L'archevêque, effrayé de ses cris et de ses convulsions, le fit porter à l'Hôtel-Dieu, dans la salle où l’on traite les fous. Là, sa folie ne fit qu'augmentér; il faisait sa confession à haute voix, et comme un autre fou avait la manie de crier les arrêts du Parlement, Gilbert criait de son côté que c'était lui qu’on allait pendre. Dans un de ces accès, il avala la clef de sa cassette, qui Jui resta dans l'œsophage. Il mourut vingt-qualre heures après, ne pouvant pas être secouru, et s’'accusant foujours lui-même, sans qu'il en faille pourtant rien conclure contre lui; car le cri de la folie n’est pas toujours le cri de la conscience. » Ce long passage de la correspondance de Laharpe, je l'ai cité pour le laisser de côté, momentanément du moins. Laharpe et Gilbert n'étaient pas au mieux. Gilbert avait écrit :
« Si j'évoque jamais, du fond de son journal, Des sophistes du temps l’adulateur banal; Lorsque son nom suffit pour exciter le rire, Dois-je au lieu de la Harpe obscurément écrire : C’est un petit rimeur de tant de prix enflé,
Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé, Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique, Tomba de chute en chute au trône académique. »
Laharpe le mettait parmi «la canaille griffonnante », parmi les « prosailleurs et rimailleurs ». Il écrivait avec autant de violence, à propos de la représentation de l’Zrène, de Voltaire :
ns
«La cabale des Gilbert, des Clément, des Fréron, était contenue par la foule des honnêtes gens. » [1 répondait au Dirhuilième siècle : «Ge M. Gilbert a commencé, comme tous les faiseurs de mauvaises salyres, par l'impuissance de mieux faire,» A la fin de sa lettre même sur la mort de Gülbert, il apprécie le poète de cette façon : « En général, il est dur et boursoufflé dans ses odes comme dans ses satyres, et tombe trop souvent dans le style baroque et barbare. » On s'étonne d'un pareil jugement aujourd'hui qu'on lit Gilbert sans espril de parti. Ces expressions exagérées sentent la rancune. Gilbert est le plus souvent net, vigoureux, hardi. Le seul regret qui soit acceptable à son endroit, c’est qu'il n'ait pas assez vécu pour atteindre à la perfection que son talent permettait d’espérer. Et comme ce talent s'impose, admirons les arguments de Laharpe pour le rabaisser après l'avoir reconnu. « Quoique celle salyre (Le dix-huilième siècle) soit sans esprit et sans gaieté, qu'il y ait de plats lieux communs et beaucoup de mauvais vers. Il y en a pourtant qui sont bien tournés et qui prouvent que l’auteur à du lalent pour la versification; mais ce talent, devenu plus facile depuis que tant de modèles classiques ont rendu la langue poélique plus commune. ne suffit pas pour produire de bons ouvrages.» Voilà le fait. Et, comme on lit dans la nolice historique des œuvres de Gilbert, éditées à Paris en 1811, chez Raymond et Ménard, au sujet de leur auteur : «M. de Laharpe, qui le haïssail parce qu'il en avait été maltrailé, ajoute dans sa correspondance liltéraire que l’ivrognerie fut la cause de cet accident (aliénation). C’est une calomnie dont M. de Laharpe se repent aujourd'hui et dont il ne manquera vraisemblablement pas de faire amende honorable au prochain Jubilé... », on se mel à penser que Laharpe pourrait bien avoir commis d'autres calomnies dans sa lettre et qu'il y aurait imprudence à recevoir ses dires sans autre informalion.
François de Neufchateau consacrait ces lignes à Gilbert, ou du moins il les avail approuvées, puisque je les extrais d'une notice sur Gilbert imprimée de son vivant, en l'an V, à la fin de son Poème des Vosges, paru chez Desenne, à Paris : «Sa raison s'égara. Il ne voyait que des fantômes, des satellites menaçants. Il entra dans le cabinet de l’Archevêque de Paris, Beaumont, qui le pensionnail, el s'écria en l’abordant,