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d'une voix sépulcrale : «Je suis damné.» L'archevôque le rassura d'une absolution, et s’en débarrassa en l'envoyant à l'Hôtel-Dieu. J1 fallut y lier le malheureux Gilbert. Cinq semaines avant sa fin, dans un accès de fièvre, il avait avalé la clef d’une cassette, dans la crainte que son argent ne lui fût dérobé par ces coquins de philosophes. Au fort de son délire, il désignait l'endroit où était cette clef, en portant la main à son cou: mais, vu son élat de démence, on ne prit pas garde à ce geste. A l'ouverture de son corps, on trouva la clef engagée dans les tendons de l’æsophage. Huit jours avant de succomber à celte pénible agonie, il imila, des psaumes, une ode — un vrai cantique.» Ces lignes, on les retrouve presque lexluellement dans la préface des œuvres de Gilbert, éditées par Le Jay en 1788. Peut-être sont elles du même auteur, La voix sépulcrale, les satellites menaçants, la clef de la cassette avalée pour soustraire au vol une somme d'argent contenue dans cette cassette y sont déjà. L'archevêque, avec son absolulion, n’y est pas encore. François de Neufchaleau connaissait Gilbert. Il le rencontrail à Nancy, chez l'avocat Mandel, on s’en souvient. Mais il ne l'avait, paraît-il, jamais aimé. La désinvollure avec laquelle sont écrites les lignes ci-dessus montre bien ce peu de sympathie et n'engage pas à les croire sur parole. Par bonheur, un certain nombre de contemporains de Gilbert, pas toujours de ses amis, semblent avoir parlé de lui sans grande passion.
Palissot, un de ses compatriotes aussi, mentionne sa mort assez laconiquement : « Ce jeune homme, dans un accès de folie, eut le malheur d’avaler une clef et mourut à l'Hôtel- Dieu. »
« Il eut, il y a quelques mois, lit-on dans le Nécrologe des Hommes célèbres de France de 1781, le malheur d'avaler une clef, accident si peu vraisemblable que l’infortuné eut la douleur de se voir traiter comme un cerveau en délire. Il est mort à Paris dans les angoisses inexprimables d’une longue et cruelle agonie, âgé de 29 ans le 16 novembre 1780, Il a été enterré dans l’église de Saint-Pierre-aux-Bœufs. »
Métra, dans sa « Gorrespondance secrète politique et littéraire », écrit avec un peu plus de passion, le 48 novembre 1780 ; «Un de nos poètes persiques nommé Gilbert, qui s'était acquis une réputation éphémère par une satyre malhonnête
intitulée Le dix-huitième siècle, et qui, depuis, pour avoir du pain el se meltre à l'abri des coups de bâlon, a pris le petit collet, est devenu fou et, dans un de ses accès, il a avalé la clef du grenier dans lequel il logeait. 11 ne manque pas de protecteurs pour avoir beaucoup et indistinetement déelamé conire les philosophes modernes et surtout contre ce bon J.-J. Rousseau, qu'il confondait fort spirituellement avec eux. On l’a transféré à l'Hôtel-Dieu, où il est soigné très attenüivement. » Le 25 novembre 1780, dans la même correspondance de Métra : «A propos de fous, M. Gilbert, dont je vous ai annoncé l’élrange accident, n'a pas été si heureux que ce paysan prussien, dont on conserve le portrait à la Haye, qui, avant avalé son couteau, vécut encore huit mois après avoir eu l’estomac ouvert. M. G.. n'a pu digérer la clef qu'il avait avalée et est mort vendredi dernier (Mélra commet l’inexacüitude de prendre le jour de l’inhumation de Gilbert pour celui de sa mort) sur le lit d'honneur des poètes de son espèce, c'est-à-dire à l'hôpital. « L'abbé Sabatier, de Castres, à qui Gilbert avait dédié en 1774 sa satyre Le Siècle, parle ainsi, dans l'édition de 1781, de ses Trois siècles de la Liltéralure française (tome IT, p. 400-402), après avoir dit que Gilbert élail un écrivain plein de promesses : « Nés de parents pauvres et obscurs, doué d’une âme fière, incapable des bassesses qui procurent des protecteurs, il fut presque toujours aux prises avec le besoin et le désespoir et aurait peut-être succombé à ce dernier si des gens de letlres que son courags et les talents qu'il annonçait avait intéressés à son sort n'eussent attiré sur lui les bienfaits de quelques grands. Il avail oblenu par leur crédit une pension du Roi lorsqu'il a été enlevé aux letires de la manière la plus malheureuse. On sail qu'il est devenu fou des suites d’une chule de cheval, qu'il est mort peu de temps après pour avoir avalé dans sa démence la clef de son logement. »
En une ligne, le Courrier de l'Europe du 22 novembre 1780 annonce que Gilbert « vient de mourir des suites d'une chule de cheval qui l'avait fait tomber dans la démence ».
Une longue lettre, que je me permeltrai de citer tout entière vu son intérêt, a paru dans un article du journal L'Eclair, le 29 janvier 1905. Elle était de Fernet, chanoine de Saint- Louis-du-Louvre, ami personnel de Gilbert. Ce chanoine
l'avait écrite à propos d’une poésie de Clément, qui, dès 1785, prédisait d’un poète qu'il « mourra de faim comme Gülbert » pour démontrer que Gilbert n’était pas du tout mort de faim. L'auteur de l’article, qui n’a pas dit son nom, déclare l'avoir trouvée manuserile dans un petit recueli de poésies de Gilbert que Viollet-le-Due avait soigneusement mis de côté. «.…Quoique personne ne fût moins habile que Gilbert dans l’art de l'équitation, il a voulu monter un cheval anglais qui l’emporta au milieu de la rue d’Enfer et le jela sur une borne la tête la première. Lorsque la plaie fut guérie, les philosophes lui suscitèrent une persécution qui l’obligea de disparaître pour quelque temps. Ce nouveau coup troubla son esprit déjà fatigué de lhorrible secousse qui avait ébranlé son cerveau, et il ne larda pas à donner les marques d'un dérangement réel dans ses idées. Pour se dérober à ses ennemis, qu'il croyait toujours voir à sa poursuite, il résolu! de quitter Paris et de se retirer au village de Carrières, près Conflans. Il y Toua un joli appartement sur les bords de la Seine et prit un domestique avec lui. Ses ressources é aient plus que suffisantes pour ses besoins. M. de Beaumont (larchevôque) avait fait oblenir à Gilbert, comme homme de lettres, une pension de 1.200 francs sur les journaux, et il se disposait à solliciter pour lui de nouvelles grâces. M. Fabb® de Crillon, qui honora par ses visites el par sa plume un nom que les années ont lant illustré, lui faisait depuis plusieurs mois une pareille pension. Ce n’est donc pas le défaut de ressources pécuniaires qui le conduisit à l'Hôtel-Dieu. Ge fut le genre même de sa maladie, [l se croyail empoisonné, soit que la chose fût vraie, soit que celte idée prît source dans le désordre de son esprit. Ce qu'il y a de sûr, c’est qu'il senlail dans ses entrailles comme un feu continu dont le lait seul pouvait tempérer l’ardeur.
Un jour, il effraya ses amis, en leur disant que, rendu furieux par la douleur, il venait d'avaler la elef de l'une des portes de son appartement, Mais M. Moreau, alors premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu, rassura les esprits en déclarant, à l'inspection d'une clef semblable, que la chose n'était pas possible, Cependant, ce propos, tout dénué de vraisemblance qu'il parul, réveilla l’altention et fit naître des craintes pour l'avenir, On cru devoir s'occuper d'unè manière {oute parui-
culière de la santé et de la sûreté de celui qui l'avait tenu et qui le répélait souvent.
«€ M. Moreau, consulté par l'archevêque sur le parti qu'il y avait à prendre, dit : « Ce n’est que de l'esprit que ce jeune « homme est malade. Il n°y a pas de meilleur remède contre « cetle maladie que les douches, ni de meilleur endroit pour «les prendre que l'Hôtel-Dieu. I1 faut l'y faire transporter « uniquement pour cet objet; on verra ensuite ce qu'il y aura « à faire, »
« Le prélat suivit ce conseil, Ce fut M. l'abbé Puy, chanoine de Notre-Dame, qui alla le prendre et le conduisit à l'Hôtel- Dieu, dans la voiture même de M. de Beaumont. Les sœurs le placèrent à part et dans un lit seul et elles lui prodiguèrent leurs soins. Nouvelle consultation des médecins et chirurgiens en sa présence. Même incrédulité sur l'accident de la clef. Comme il souffrait beaucoup, on voulut attendre que les douleurs diminuassent pour lui faire prendre la douche; mais elles allèrent toujours en augmentant, et il expira au bout de huit jours, après avoir reçu les sacrements de l'Eglise. Après sa mort, on l'ouvrit, el, au grand élonnement des spectaleurs, on vit la fatale clef qui s'était arrêlée à l'œsophage et y élait reslée suspendue. On la garde dans cetle maison comme un monument authentique du fait à Jamais mémorable dans les annales de la chirurgie, et dont il n’y avait jamais eu d'exemples. Le poète inforluné a élé enterré dans l'églisé de Saint-Pierre-aux-Bœufs. D’après ce délail, que je puis vous cerlifier comme avant presque toujours élé le témoin oculaire de ee qu'il contient, il paraît que M. Clément (l'auteur des vers sur Gilbert) a été mal instruit, et il aime trop la vérilé pour ne pas lui sacrifier les vers dont il s’agit. J'ai profité avec plaisir de l’occasion que me présente son erreur pour rappeler le nom d'un poèle qui fut mon ami et dont je ne puis m'empêcher d'arroser le tombeau de mes
larmes. »
Un dernier passage, que j'emprunte à la correspondance littéraire de Grimm (tome X, p. 367-369 de l'édition de 1830). Grimm écrivait de Gilbert, en décembre 1780 : «Il était tombé depuis quelques mois dans une maladie de vapeurs qui a fini par troubler entièrement sa raison. Ii était persuadé, comme Jean-Jacques, que les philosophes avaient soulevé tout luni-
ste
vers contre lui el qu'on en voulait à sa vie. Dans un de ses aceès de délire, pour empêcher ses ennemis de le surprendre, il avait imaginé d’avaler la clef de sa chambre et, ce qui paraîtrait presque incroyable (si le fait n'était pas attesté par ious les chirurgiens de l'Hôtel-Dieu, où il a été transporté quelque temps avant sa fin), c’est qu'après avoir avalé réellement cette grosse clef, il n’en a pas moins encore vécu quinze jours ou trois semaines. Rendu à lui-même par les remèdes qui lui avaient été administrés, il parlait souvent de celte clef, mais on prenait ce qu'il disait pour un reste de folie, et ce n'est qu'après sa mort, qu'ayant fait ouvrir son corps, on à découvert la vérilé d’un si singulier phénomène, La clef s’est trouvée accrochée par une de ses dents aux membranes de l'œsophage, près de l’orifice supérieur de l'estomac. »
Ce qui frappe, à la lecture de ces différentes pages, c'est cette histoire de clef, Il n'est pas douteux que Gilbert ail avalé une clef. Toutes les citations que j'ai faites s'accordent là-dessus. L'accord est moins complet sur le genre de clef. Laharpe avait dit «la clef d’une cassette » et François de Neufchateau l'avait répété. Pour un autre, c’est «la clef de son logement » ou bien c'est «la clef du grenier dans lequel il dogeail », «la clef de l’une des portes de son appartement», «la clef de sa chambre ». Grimm, qui se sert de ces derniers mols, à le droit d'être écouté. Quand il juge Gilbert dans sa correspondance littéraire, il signale ses défauts, mais il reconnaît son talent s'il regrette l'emploi qu'il en fait. Get esprit pondéré ne semble pas avancer quelque chose à la :égère. Il a sûrement (âché de contrôler ce qu'on disait. Il invoque le témoignage de tous les chirurgiens de l'Hôtel-Dieu. Ge n'est qu'ensuite qu'il revient à la clef et qu'il insiste pour affirmer que Gilbert a «réellement avalé cette grosse clef», C'était justement parce qu'elle était grosse, celte clef, que les médecins n'y ont pas cru. Ils soignaient déjà Gilbert depuis quelques mois, ils s'efforçaient de persuader que chez lui « l’imaginalion était plus affectée que le corps »; ils l'avaient «réduit à l'enfance ». C’est ce que le poète écrit à l'un de ses frères dans une lettre datée du 13 juillet 1780, à Conflans- Saint-Honoré, Ils éfaient avertis que ce genre d'accident était possible, puisque pour le prévenir ils conseillaient de mettre
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Gülbert à l'Hôtel-Dieu. Ils n'auraient pas pris pour des paroles de fou celles de Gilbert se plaignant que l'accident était arrivé si la clef qu'on leur montra pour leur donner les dimensions de celle qu'il prétendait avoir avalée n'avait pas été si grosse. Ils n'en revenaient pas quand l’autopsie l'eut mise sous leurs veux. El, pour que la chose servit de leçon, -— car ils avaient oublié, ce qu'on ne doil jamais en médecine, science exp“rimentale, que « Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. »
EL leur faute avait coûté la mort de Gilbert, — pour que la chose, dis-je, servit de leçon, ils firent garder la elef à l'Hô'el-Dieu, comme nous gardons encore aujourd'hui des pièces anatomiques à litre d'enseignement. Laharpe à parlé d'une clef de cassette. Il aura fait comme les chirurgiens. On lui aura dit : «Gilbert a avalé une clef de celte grosseur. » Il aura retenu l'événement, mais il aura pensé, l'incrédule : «On cxagère toujours!» et, le racontant à son our, il aura réduit les dimensions de la clef à celles d'un: clef de cassetle pour la pouvoir faire avaler. Ce n’est pas une preuve que je donne, c’est une explicalion. Si l’on veut bien se reporter aux récits de la mort de Gilbert et au témoignage suivant, on recueillera les symptômes principaux des corps étrangers volumineux de l'œsophage : la douleur et la suffocation. Peutôlre faut-il rappeler avec François de Neufchateau le geste de Gilbert portant la main à son cou pour désigner l'endroit où la clef s'était arrêtée. En 1866, l’Intermédiaire des Chercheurs el des Curieux agilait la question de la mort de Gilbert, I] reçut d'un certain docteur J.-F. P. cette communication Ce docteur disait avoir été (rès lié avec un vieux chirurgien de Paris, mort vingt ans plus tôt à l’âge de 9% ans, le docteur Suberbielle, Suberbielle affirmait qu'il avait vu à l'Hôtel-Dieu, où il était alors attaché, Gilbert ayant avalé sa clef, et il donnait des détails qu'on n'invente pas. A cette époque, Ferrand était chirurgien de l'Hôtel-Dieu. C'est dans sa salle qu'on avait mis Gilbert, qui se plaignait, n'écoulait rien, et quand Ferrand tâchait de le séduire par de bonnes paroles, le croyant seulement atteint de délire, et lui disait particulièrement «Monsieur de Gilberl, écoutez-moi donc; répondez à mes questions... », Gilbert répondait : «Gilbert tout court, monsieur Ferrand, La clef m'étouffe! » Suberbielle a raconté cent
fois cette anecdote et ne croyait pas dire quelque chose qui fût sujet à contestalion. Suberbielle avait 28 ans en 1780 el Ferrand était alors effectivement à l'Hôtel-Dieu, comme adjoint de Moreau.
Il s'agit maintenant de savoir à quel moment Gilbert avala cette grosse clef. Laharpe prétend vingt-quatre heures avant sa mort. Le Nécrologe des Hommes célèbres de France dit : «quelques mois ». François de Neufchateau, «cinq semaines ». Aucun de ceux-là ne semble dans la vérité. Grimm va nous éclairer. Il affirme, sur le témoignage des chirurgiens de l'Hôtel-Dieu, que Gilbert vécut encore quinze jours ou trois semaines après avoir avalé sa clef. Or, on se rappelle que trois semaines, c'est exactement la durée du séjour de Gilbert à l'Hôtel-Dieu, d’après les registres de cet hôpital : du 24 octobre au 16 novembre. Et l’on ne peut que rapprocher cette constatation de ce qu'on lit dans la lettre du chanoine Fernet. La voilà bien, la vérité. Gilbert avale sa clef. Il en parle. Ses amis s’en effraient. M. Moreau le voit. Il prend ses paroles pour celles d'un aliéné. Mais, à la réflexion,-on se dit : «Il finirait bien tout de même par avaler une clef ou quelque aulre objet à sa portée.» Alors, l’Archevêque de Paris, qui s'intéressail à lui, demande : « Que faire? » Et, d'accord avec le premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu, le fait transporter à cet hôpital. Tous ces événements se passèrent, au plus, en quelques jours. On voit qu'il n’y a rien là de ces allées et venues à l’aube, en chemise et redingote, entre la maison du curé de Charenton et celle de l'archevêque. Tout s’est passé dans l’intimité, comme en famille, sans rien de ce scandale ridicule, mais possible, évoqué par Laharpe.
Reste à délerminer dans quelles circonstances et pour quelles raisons la clef fut avalée. Revenons à nos auteurs. Ce fut «dans un accès de folie», dit Palissot; «dans sa démence », affirme Sabatier de Castres; «dans un de ses accès », disent Laharpe et Métra, qui viennent de le présenter comme un fou; «dans un accès de fièvre », pour François de Neufchaleau, qui le montre ayant perdu la raison; « dans un de ses accès de délire » .sont les termes employés par Grimm, pour qui Gilbert est «tombé depuis quelques mois dans une maladie de vapeurs qui a fini par troubler entièrement sa raison », Le chanoine Fernet attribue la chose au
«désordre de son esprit », et il cite l'opinion du premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu, Moreau : «Ce n'est que de l'esprit que ce jeune homme est malade, » Toutes ces façons de parler se raménent à celle-ci, qui ne préjuge de rien, que Gilbert faisait des phénomènes mentaux et qu’ils sont la cause de son funeste accident. Et Salun, son ami, dans la dettre qu'il adressail aux auteurs du Journal de Paris, le 17 novembre 1780, et qu'on y publia le 22, formulait une opinion du même genre que toutes ces dernières : «I1 semble que le ciel se plaise quelquefois à réprimer l’orgueil de notre esprit par le trouble de notre raison. M. Gilbert, peu de mois avant de mourir, s'était forgé des fantômes qui répandaient sur ses actions une sorte de délire. Il s'imaginait que l'univers entier conspirail contre sa personne : {out lui faisait ombrage. Insensiblement, cette terreur insurmontable a desséché sa vie et l'a conduit au tombeau. »
Nous aimerions vérifier toules ces affirmations. Au moins nous donnera-t-on quelques explications valables de ces lroubles mentaux? En trouverons-nous nous-mêmes? Salun vient de les attribuer à «l'orgueil de l'esprit ». Laharpe a parlé d'une chute de cheval, le Courrier de l'Europe et Sabalier de Cas'res aussi. Le chanoine Ferlet y joint une perséculion des philosophes. La chute de cheval eut certainement lieu : Gilbert, dans une lettre écrite à l’un de ses frères de Conflans- Saint-Honoré, le 13 juillet 1780, — on la lira plus loin, — “crivait : « Sans ce trisle accident dont je suis la victime... » Un accident qui laisse un souvenir aussi vif el aussi désaoréable ne peut avor été qu'un accident violent ef brutal. Y a-t-il lieu d'en chercher un aulre que celui dont parlent lan! de ses contemporains? Reprenons da lettre de Ferlel « Quoique personne ne fût moins habile que Gilbert dans l’art de l'équitation, il a voulu monter un cheval anglais qui l'emrera au milieu de la rue d’Enfer et le jeta sur une borne la (ôte Ja première. » C’est cela : à l'époque où il habitait ruc d'Enfer, où il élait sorti de la misère, il prenait goût à la vie. [] avait un maîlre de danse, un maître d'armes (1). Il aura voulu, pour compléter son éducation, se mettre à faire de l'écuitation, en s'essayant du moins à monter à cheval;
(1) Voir Livre de comptes de Gilbert à la Bibliothèque Nationale.
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un jour, peut-être, en compagnie de son élève, le chevalier Webb, il sera monté sur son cheval ou sur un cheval que la lamille de celui-ci mettait à sa disposition, puisque c'était un cheval anglais, et il sera tombé. C'était sans doute à la fin d'avril ou au début de mai 1780, car le livre de comptes de Gilbert s'arrête au 29 avril 1780. Alors que sera-t-il advenu? Dans la biographie Michaud, on lit qu'il aurait été frépané. J’ai même vu, je ne sais plus où, que Ç'aurait été par Desault. Mais je n’en suis pas du tout sûr. Je préfère m'en rapporter aux textes de son temps. Or, le chanoine Ferlet dit, après avoir parlé de sa chute : « Quand la plaie fut guérie, les philosophes lui suscitèrent une persécution, etc.» Et Gilbert, dans la lettre où il parle de ce lriste accident dont il est la victime, parle aussi de «saignées du pied», de «longue diète» qu'on lui a fait faire. Il ne dit pas un mot de trépanation ni de quoi que ce soit qui puisse y faire penser. Ne relenons donc jusqu'à nouvel ordre que le traumatisme. Or, aujourd'hui, nous affirmons, comme les contemporains de Gilbert, la part importante qu'ont les traumatismes dans l’éliologie des affections mentales. Ils ne suftisent pas lout de même à produire celles-ci : on ne tombe pas nécessairement dans l’aliénation pour êlre tombé de cheval. Il faut des condilions préalables. Le caractère, les lendances de lindividu interviennent pour beaucoup. C'est ici qu'il serait peut-êlre intéressant d'interroger le psychisme et la psychologie de Gilbert. Auparavant, je signalerai que la famille de Gilbert fut assez vite en voie d'extinction, soit parce que les membres de cetle famille restèrent célibataires comme Gilbert lui-même, soil pour loute autre cause. En 1858, Salmon semble n'avoir plus trouvé de cette famille, composée à l'origine de cinq ou sept frères et sœurs, que deux foyers, celui de Mlle Françoise Pernot et celui de Paul Raguel. Un fait plus intéressant, s’il est exact, est celui que Laffay retient ainsi : « Pierre-Louis, le benjamin de la famille, avait cinq ans à la mort de sa mère el quatorze à celle de son père. Ses aînés durent prendre soin de son éducalion, et il leur donna assez de mal. 11 ne jouissait pas, paraît-il, de toutes ses facullés mentales.» Dans la famille de Gilbert, d’après Olivier, ce Pierre-Louis était le dernier enfant et le poète lavant-dernier. Enfin, je signalerai une maladie importante
Liste
qu'eut Gilbert du temps qu'il habitait au Collège de Rheims. On lit en effet, à la fin d’une de ses leltres à Baculard d'Arnaud : «Je vous aurais envoyé mon dernier chant d'Abel; mais, depuis dix jours, il ne m'a pas encore été permis de toucher une plume pour achever une vinglaine de vers que je veux redresser. Une maladie {rès sérieuse m ‘oblige de gurder le lit ou la chambre. I] faut bien que ma destinée s'accomplisse et que je sois malheureux de toutes les manières. J'ai l'honneur d’être, avec le plus profond respect, votre très bumble et très obéissant serviteur : Gilbert, au Collège de Rheims. — Je vous prie de m'honorer d'une réponse. » Une autre lettre, du même endroit, écrite au même, élait en ces termes : « Ma vie est-elle de quelque prix à vos yeux? Voulezvous me la sauver? C'en est fait, Monsieur; la funesie prophélie du poète malheureux s’accomplit si vous ne m'arrachez du tombeau. La plus terrible des maladies m'y traîne lentement depuis plus de six mois. Son terme approche, je le sens, et le plus faible retard dans vos secours peut les rendre inuiles. Je finis, car les larmes, les sanglots me suffoquent. Vous, Monsieur, qui avez un cœur, vous en devinez la cause. » Quelie est done celte maladie o sérieuse et si longue qui le frappait après l'automne de 1772, puisque le Poèle malheureux auquel il fait allusion, one au concours de l'Académie cetle année-là, ne parut qu'en septembre? Faut-il voir là l'origine de la légende qui, dit M. Fosseyeux dans son /nventaire des objets d'art de l'Assistance publique, l'a fait mourir poilrinaire, et dont je n'ai trouvé nulle autre trace? Cela se pourrait, mais je n’en sais absolument rien.
Gilbert était-il un «prédisposé »? Quelque chose annonçcait-il dans sa personne qu'il pourrait faire des lroubles mentaux à l'occasion d'émotions fortes ou de traumatismes? Interrogeons ceux qui l'ont connu, faisons-le parler Jui-même. Qu'allons-nous apprendre? En remontant au déluge, à son enfance, veux-je dire, ce qu'on apprend, c’est qu'il était d'une grande précocité : Très intelligent, il émerveillait son village par ses facilités. Je demanderai qu'on veuille bien écouter le sénateur Salmon l'expliquer dans les Mémoires de l'Académie impériale de Metz de 1859 : «L'intelligence de Florent élait vive et précoce. Son père le confia, pour la féconder, à un jésuite qui réunissait autour de lui, à Fontenoy-le-Château,
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quelques enfants du pays auxquels il enseignait les lettres latines. Ce prêtre n'avait pas eu de peine à démêler les heureuses facultés dont était pourvu le nouveau venu; aussi, avait-il pris plaisir à en hâter le développement; mais, quelque vite qu'il allât dans ses leçons, l'élève dépassait toujours le maître. En peu de temps, il avait fait de tels progrès qu'il ne rencontrait plus que des inférieurs dans la classe el que, dédaignant d'y disputer la croix à personne, c'élait lui qui la décernait à ses camarades en présidant à leurs luttes.» Le futur poète n'avait pas été le dernier à s'apercevoir de ses succès. Aussi, dit encore Salmon, « son ambition croissant à mesure qu'il s’imaginait grandir en instruction et en talent, tout enfant qu'il était, il crut que l'air et l’espace lui manqueraient, sur cette terre obscure où il accusait la fatalité de le retenir prisonnier; il rêva de la quilter pour aller au loin, s’il le fallait, en chercher une qui, l’élevant davantage, l’aidât à prendre son essor. Cette pensée finit par devenir son idée fixe.» Et bientôt cette idée fixe, trop concentrée, trop comprimée, brisa l'enveloppe qui l'avait contenue jusque-là, en ébranlant l'existence assez paisible encore de l'enfant, Ce fut le coup de tête que je laisse décrire à Salmon, puisqu'il alla chercher ces renseignements au pays même de Gilbert, sur les lèvres de ses neveux, «Un incident qui n’a rien que de simple et de vulgaire, et dans lequel la fière et impatiente susceptibilité de caractère du salyrique eu! une première occasion de se manifester, hâla le dénouement d’une situation qu'il commençait à supporter difficilement, Son père l'avait envoyé porter le repas du matin à ses deux frères aînés, qui labouraient un champ. Louis le chargea de veiller sur l’attelage pendant que lui et Mausuy allaient se reposer en mangeant. L'enfant, blessé d'une recommandation pareille et croyant sans doute que la main qui alignait des rimes dérogerait en tenant le fouet, répondit résolument qu'il n'était pas fait pour chasser le bétail. Le frère aîné répliqua, en souriant, que s'il croyait au-dessous de lui de faire ce que faisaient ses frères, il n'avait qu'à aller chercher ailleurs une occupation
digne de lui, — Si j'avais de l'argent, répartit Florent sans baisser le ton, je le ferais sur-le-champ. — En voilà! lui dit
de nouveau Louis, en lui mettant un écu dans la main. — L'enfant accepta le défi et l'argent, Il revint à la maison pater-
nr
nelle, fit un paquet de ses livres et prit le jour même la route d'Epinal sans rien dire à personne, Le lendemain, il arrivait dans celle ville et allait résolument y demander l'hospitalité à un commerçant avec lequel son père était en relations d'affaires. » Il] dut maintes fois plus lard montrer de cette brusquerie, se faire connaître par des actes impulsifs, car quelques-uns de ses contemporains semblent considérer la chose comme habiluelle chez lui au point d’en faire un caractère distinctif.
« Fougueux Gilbert, au regard frénétique! » l'interpelle Palissot dans sa Dunciade. EL l'on peut lire, dans une satyre intitulée Les Mauvais Critiques, imprimée à Londres en 1778, c'est-à-dire avant qu'il fût sérieusement malade :
« Plus patient que le mordant Gilbert J’accorderais.…., etc, »
I semble qu'il perdait facilement, jusqu’à un certain point, la maîtrise de lui-même, qu'il manquait un peu du sens de la mesure, qu'il se laissait dominer par les choses, par les images, par les mots. Car, dans son Discours sur la manière de lire les vers, François de Neufchateau fait de celle de Gilbert un portrait suggestif :
Gardons-nous d’imiter dans sa folle lecture, Dans ses roulements d’yeux et ses contorsions Ce fanatique amant de ses productions,
Ce furieux rimeur qui, d’un ton ridicule, Comme un vrai possédé s’agite, gesticule, Tourmente notre oreille, épuise son gosier Et croit être sublime à force de crier.
Jadis sur son trépied la Sybille tremblante D'un Dieu même remplie était moins violente.
Ce souvenir d’un Gilbert frénétique était certainement resté très vif dans l'esprit de François de Neufchateau, car c'est sans doute ce dernier qui écrit dans le Journal de Nancy de janvier 1781 : « Son extérieur était dur, ses manières peu prévenantes, son caractère peu liant. Gette fin malheureuse n’a étonné aucun de ceux qui ont connu particulièrement M. Gilbert. Tous avaient prévu qu'il mourrait fou. Il fallait le voir lire ses vers. Il avait Île ton et les gestes d’un énergumène el d'un frénétique; sa voix devenait rauque, ses muscles se ten-
nes
daient, ses veines se gonflaient; il roulait des yeux hagards, enfin tout en lui élait effrayant. »
D'ailleurs, dans ses propres vers, il y a des traces de cette impulsivité :
« Si pourtant des destins cessaient de me frapper... Des hommes quelquefois l'injustice se lasse...
Je puis être du moins fameux par mon audace Oui, tremblez, fiers rivaux, détournez vos mépris. »
Ce «Oui, tremblez, fiers rivaux... » qui surgit tout à coup d'un état d'âme plutôt mélancolique n’est pas pour me con'redire.
Gilbert n'était pas seulement impulsif. Il était très irritable. On en a plusieurs exemples. Il avait pour ami Dorat. L'aimable Dorat, l’auteur des Baisers et de Mes Fanltaisies, ne devait pas être un compagnon insociable. Gilbert trouva le moyen de se brouiller avec lui. Plus tard, ils se réconcilièrent. Il faillit se brouiller aussi avec Baculard d’Arnaud, son premier et peul-être son plus bienveillant protecteur. Et quand il eut présenté son Poète malheureux au concours de l'Académie, l'ouvrage ne fut même pas mentionné, Gilbert riposta dans son dépit. Il fit imprimer son Poète malheureux. I prit le public à témoin et, dans une préface violente, il ne cacha pas son irritation.
On devine déjà, sous cette irrilation, un orgueil blessé; cet orgueil qui l'avait fait quitter cerlain malin la maison paternelle; «cet orgueil qu'on me reproche », écrit-il dans une leltre à d'Arnaud, — mais cet orgueil qu'il n'hésite pas à reconnaitre :
« Quel que soit mon orgueil, oui, j'aimerais à croire Que j'ai par trop d’audace irrité mon malheur. »
dit-il dans le Poêle malheureur. El, plus loin, dans le même poème, il montre bien que cet orgueii est au fond de son caractère, en rappelant ce qu'il pensait quelques années plus tôt :
« Mon sort est d'être grand, il faut qu'il s'accomplisse; Oui, j'en crois mon orgueil, tout, jusqu'à mes revers. Qui de ceux dont la voix éclaira l'univers
N’a point de l’infortune éprouvé l'injustice? »