‹ L'infortune du Poète GilbertChapitre 19 sur 19 · SO · texte numérisé non relu

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y à de sûr, c’est qu'il sentait dans ses entrailles un feu continu dont le lail seul pouvait tempérer l'ardeur, Un jour, il cffraya ses amis en leur disant que, rendu furieux par la douleur, il venait d'avaler la clef de l'une des portes de son appartement, » Ce sont de faibles indications et il serait peut-être présomplueux de vouloir trop préciser un diagnostic rétrospectif, quand tant de points du diagnostie el quelquefois le diagnostic lui-même restent en suspens, en présence du malade. L'opinion du chanoine Fernet me semble pourtant assez recevable. Gilbert sentait un feu continu dans ses entrailles. Il est fort possible qu'il ait eu des idées hypochondriaques : « Les idées hypochondriaques du mélancolique sont absurdes, injustifiables », trouve-t-on dans Gilbert Ballet. Et qu'il ait avalé sa clef de son propre mouvement, égaré par ces idées, cela n'est pas impossible non plus : « La tendance aux automutilations et au suicide est presque de règle chez les mélancoliques, qui fournissent les 6/10 des cas de mort volontaire observés chez les aliénés », lit-on dans le même Trailé de Pathologie mentale de Gilbert Ballet. Il reste à déterminer si la clef a pu causer directement la mort et par quels dégâts. Rappelons-nous qu'une autopsie fut faite. Ceux qui nous en parlent, nous décrivent même les lésions anatomiques dues à la clef, mais en quelques mots et en gens qui ne sont pas de notre profession. Voyons pourtant ce qu'ils racontent. Le chanoine Fernet : « Après sa mori, on l’ouvrit, et, au grand étonnement des speclateurs, on vil la fatale clef qui s'était arrêtée à l’œsophage et y était restée suspendue. » Grimm : « Ayant fait ouvrir son Corps, on à découvert la vérité d’un si singulier phénomène. La clef s'est trouvée accrochée par une de ses dents aux membranes de l'æsophage, près de l’orifice supérieur de l'estomac, » Dans la préface des œuvres de Gilbert (édition de 1788), « à l'ouverture de son cadavre, on trouva la clef engagée dans læsophage, et arrêtée par l'anneau à un des cartilages arythénoïdes qu'elle avait peu endommagé. » François de Neulfchâteau : « A l'ouverture de son eorps, on trouva la elef engagée dans les tendons de l'æsophage. » La clef n’avail donc pas passé. Elle avait pu franchir en partie l’isthme du pharvnx, mais l'anneau qui venait le dernier n’en vint pas

à bout. I1 s’immobilisa derrière le larynx, au niveau des carli-

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lages arythénoïdes qu'il lésa légèrement. Le spasme de l'œæsophage sur celte clef, le volume de celle-ci comprima cons- {amment ou par intervalles les voies aériennes, déterminant une suffocalion douloureuse avec de l'anxiété, Comme la clef restait fixée, l'œsophage rétracté sur elle, qu'il ne vint à personne l'idée qu'elle pouvait avoir réellement été avalée el qu'on n'essaya pas de la retirer, sa présence ne fut pas sans dommage pour le tube digestif : elle en ulcéra la paroi, c'est du moins ce que peuvent faire supposer ces mots : « accrochée par une de ses dents aux membranes de l'æœsophage », « engagée dans les tendons de l’œsophage ». C'est ce que ne nous interdisent pas de croire nos connaissances médicales actuelles. Les corps étrangers de l'œsophage, un certain volume, quand ils séjournent dans le conduit, produisent fréquemment une inflammation de ses parois el finissent par les ulcérer. Comme ils se trouvent au niveau de l'aorte et des gros vaisseaux du médiastin, ils ulcèrent l’un d'eux à son tour et le malade est emporté, soit par de pelites hémorragies successives, soit par une hémorragie foudroyante. C'est ce qui sera arrivé pour l’infortuné Gilbert. Et cet épisode terminal élait en germe depuis longlemps : avantageusement doué, mais intelligence brillante plutôt que belle, ayant du cœur, de la reconnaissance et même de la générosité, n'offrant jamais l’occasion d’être blâmé, pour sa condiute, Gilbert put avoir des relations, des protecteurs et des amis. Mais, au fond de son caractère, il y avait un orgueil insurmontable, aussi connu de ceux qui l’approchaient que sa franchise. Plus au fond peut-être encore, un manque d'équilibre et de pondération expliquant à la fois et cet orgueil, et son impulsivité, el son irritabilité, et sa violence, et ses fâcheries, el sa tristesse, el cette tendance permanente à se croire des ennemis partout et en lout, tendance certainement fortifiée par les difficultés réelles et les ennuis qu'ii rencontra dans la vie. Ge vice de jugement, qui n'allait pas toutefois jusqu’à infirmer lous ses dires, même dans sa dernière maladie, était une prédisposition native à des troubles plus sérieux de l'esprit, qu'un accident put en effet déclencher. C'était l'arrêt de mort du poète,

MO CDIDIUIT

J'ai présenté le poèle Gilbert sous les différents aspects qu'il a pris dans mon esprit : le Gilbert de la légende, le Gilbert de l’histoire, le Gilbert des médecins. Le Gilbert de la légende, c’est un portrait magistral, fait à coups de pinceau vigoureux, d'autant plus émouvants et persuasifs qu'ils semblent avoir été donnés avec plus de sûreté. Le Gilbert de l’histoire, c'est un squelette maigre mais utile, exprimé seulement par des chiffres et dépouillé de la chair, où vient jouer l’admirable mobilité de l'âme. Le Gilbert des médecins, c’est celte âme avec ses facultés heureuses et ses défauts, avec son essor et ses chaînes, avec ses bonds el ses faux pas. Elle a des faiblesses ef sur sa route il v a des obstacles. J’ai plaint Gilbert avec la légende; j'ai failli le traiter d’imposteur avec l’histoire. À présent, j'annonce avec la médecine que c'était un fou, que c'était un aliéné. Quel affront à ta mémoire, Ô Gilbert, et comme je dois l’ensevelir dans l'indifférence ou le mépris. Eh bien non! Toi-même, fu ne prendras pas ces mots pour des termes infâmants. Les poètes n’en ont pas peur, j'invoquerai leur langage. J’invoquerai le langage de Léon Vaiade, qui mettait dans le même groupe :

« Les poètes, les fous, les buveurs et tous ceux Dont le cerveau fêlé loge un rayon de lune. »

J'invoquerai le langage de cet autre, encore inédit, mais qui ne craignait pas d'écrire :

« Je suis un de ces fous qui sont peu faits pour vivre. »

Oui des fous, des poètes ou quelque chose d’analogue, on découvre en eux certaines dispositions qui sont leur gloire et leur malheur. C’est en naissant qu'un astre les à formés poètes. Ces dispositions, laissons-les en parler :

« L'art peut faire des vers, le cœur seul est poète. » dit André Chénier. Musset réplique :

« Ah! frappe-toi le cœur, c’est là qu'est le génie, C’est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour. »

Ils se connaissaient bien. La sensibilité qu'ils ont plus exquise est tout leur secret. Ils sentent plus violemment ou plus finement que les autres, et la vie ne peut pas les affecter, les remuer, les caresser ou les bousculer de la même façon que les autres.

Toi, Gilbert, un vrai poèle, un poète tout court, car il n'y a pas plus de poètes de second ordre que d'arts mineurs, tu m'es apparu pendant l'étude que je viens de faire avec de ces dispositions intimes dont on doit souffrir. On à parlé de ta misère. Et tu fus malheureux. L'argent t'a manqué. Tes ennemis l'ont cherché des difficultés. Tu n'as pas toujours eu de chance. Mais {a misère était surlout en toi-même. Elais-tu né difforme dans {on âme comme on le naît dans son corps, où fus-tu un mutilé de la vie? Un peu les deux, je crois. Aussi, (u pouvais avoir, dans les derniers mois, des protecteurs qui s’intéressaient vraiment à toi, l'argent nécessaire, une maison commode, avec les soins qu'il le fallail. Tu laissais pencher ton front accablé. Tu n'élais pas abandonné, mais {a chambre te semblait vide, Tu l'imaginais encore qu'il est possible de rencontrer l'amitié sous la forme idéale qu'on rêve el qu'on espère à vingt ans. Elle n'était pas venue. Et cela l'éfait pénible, comme la pauvreté, quelques années avant, qui te semblait l'expression de l'indifférence ou de l'hostilité des autres, On a beau dire que lu n'étais malade que de l'esprit. Qui prétendrait qu'on ne souffre pas d'un rêve? Qui prétendrait qu'on ne souffre pas d'une chose dont'il ne souffre pas lui-même? Si je l’écoule gémir, à Gilbert, si je l'écoute réclamer {on frère ou tes amis, d’une façon poignante par sa douceur el sa résignalion, (u me fais loucher à La vraie misère, non pas à une misère qui tombe sous les yeux, la misère du poète, « mort de faim »; mais à celle misère, sur laquelle on n'arrive qu'avec le cœur, Ainsi jai pu, dans une longue élude, apprendre {out ce qu'il v avail de faux dans {a légende. Je ne l'ai pas retiré ma sympathie.

Paul MALLET.

Conelusions

De l'étude que je viens de faire, les conclusions qui peuvent intéresser la médecine sont les suivantes :

Le poète Gilbert est bien mort à l'Hôtel-Dieu, quoi qu'on en ait dit. Il y fut admis le 24 octobre 1780, sur les conseils de Moreau, premier chirurgien de l'hôpilal, et confié aux soins de Ferrand, son adjoint. Dans la Salle Saint-Louis, au premier élage des bâtiments du Pont-au-Double, il eut un li! pour lui tout seul, en privilégié qu'il élait. C’est là qu'il mourut. le 16 novembre 1780, à huit heures du matin.

Le poète Gilbert a tout l'air d'avoir été ce qu'on appelle en médecine mentale un prédisposé, Un accident banal, une chute de cheval, ajoutant son effet à celui de différentes sortes de misère, de soucis et de désillusions, put ainsi provoquer chez lui des phénomènes mentaux qui ne semblent pas avoir différé beaucoup de la mélancolie.

La cause directe de sa mort fut une grosse clef qu'il avait avalée, dans sa mélancolie, probablement sous linfluence d'idées hypochondriaques, et qui, s'étant immobilisée dans lœsophage, en raison de son volume, finit par en ulcérer les parois et sans doute bientôt après par ulcérer celles d’un gros vaisseau du médiastin voisin, déterminant une hémorragie foudroyante, ou peut-être de petites hémorragies successives, mais également falales.

Vu, le Président :

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