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seriez utile, Si votre amitié vous porte à risquer volre emploi, que je vous conseille de garder, dans le cas où vous pourriez le regrelter, venez. Ayez un air un peu propre. Une fois ici vous ne manquerez ni de linge ni d'habits, j'en ai assez pour vous tenir décemment. GizBerT, Avocat. »
Comme elle est instructive, celle lettre! Quel anéantissement elle révèle! non pas seulement parée qu'il y est dit que les médecins ont réduit Gilbert à l'enfance. Mais, cet « esprit affaibli », cette incapacité de lire, d'écrire rien, de faire même aucun exercice de corps un peu conslant, ce besoin de Gilbert d’avoir quelqu'un avec lequel il puisse soil se promener, soit vaquer à ses jeux d'enfant, cette situation que la sienne où il est abandonné à la bonne foi de sa gouvernante, n'ayant pas la force de s'occuper un instant, la manière avec laquelle tout cela est décrit fait toucher du doigt la langueur d'un corps et d’une âme. Il a besoin, Gilbert, de quelqu'un qui veille à le faire soigner et à sa dépense. I] n'en est pas capable, il est inerte comme une chose; mais il faut que celui-là soit un homme doux, complaisant, pauvre Gilbert! et qui n’achève pas, il dit n’achève pas, de le faire périr par une humeur aigre et bourrue. En cet état, il ne veut pas d'histoires. « Ne vous offensez pas, mon frère, si je vous parle ainsi », dit-il. Il assure ce frère de sa tendresse. Il le voudrait bien près de lui, sa présence lui serait sûrement très utile, mais pour rien au monde il ne voudrait qu'il risque son emploi. La pensée, que dis-je, la présence de la mort est constamment en son esprit : « Vous pouvez vivre ici fort à votre aise avec moi, quand même je vivrais encore un an ». « Dans le cas où si vous venez, il me serait arrivé un accident avant volre arrivée », «si je meurs, il est chargé de payer mes delles là-dessus ». « Peut-être si j'eusse vécu, aurais-je, dans la suile, pu vous tirer de votre situation, el si, par un miracle que je n'espère pas, je recouvre ma santé. ». « Quand vous ne viendriez point, si je meurs plus tôt que je ne le crois moi-même... » Puis, soudain, au milieu de ces sentiments mélancoliques, il dénonce « la scélératesse des médecins qui l'ont tué » et qui « s'efforcent de persuader que chez lui l'imagination est plus affectée que le corps ». [1 attribue l'affaiblissement de son esprit aux « saignées du
pied à la longue diète qu’on lui a fait faire. » À ces paroles, on se rappelle celles de tout à l'heure de François de Neufchâteau, de Fréron, de Bachaumont, de Grimm: on voit surgir L Gilbert entouré de fantômes, le Gilbert persuadé que les philosophes avaient soulevé tout le monde contre lui, y compris sans doute les médecins, et qu'on en voulait à sa vie, le Gilbert redoutant la vengeance de quelques grands qu'il avait voués trop publiquement à l’exécration des honnêtes gens, et qu'on persécutait un peu par sa faute. A ce lableau clinique, il faut ajouter que Gilbert garda la conscience de son état. L'analyse qu'il en fait l'établit, Il semble bien l'avoir gardée jusqu'à la mort, au moins par intervalles. Il répondait à Ferrand, lui disant : « Monsieur de Gilbert, répondez-moi done. » — « Gilbert tout court, monsieur Ferrand; la clef m'étouffe. » Et s’il reçut à son heure suprême les sacrements de l'Eglise, comme le dit le chanoine Fernet, on peut admettre que ce fut avec toute sa connaissance, comme cela ressort de la lettre adressée par son ami Salun aux auteurs du Journal de Paris, le 17 octobre 1780 : « Jusqu'au moment de sa mort, il avait sans cesse à la bouche les paroles consolantes que nous fournit la Religion, et ceux qui l’environnaient dans ses derniers instants l'ont vu fermer les yeux à la lumière avec toute la résignation d'une conscience calme et tranquille. » A ces paroles, joignons celles de Bachaumont : « Il est mort très chrétiennement, les paroles de l'Ecriture à la bouche, ce qui donnerait lieu de penser qu’il était créant véritablement. »
Complétons notre information : Gilbert fut mis à l'Hôtel- Dieu dans la salle Saint-Louis, au premier étage des bâtiments du Pont-au-Double. On réservait cette salle aux aliénés curables qu'on traitait, raconte M. Marcel Fosseyeux, dans son volume sur l’Hôtel-Dieu de Paris, aux XVIr el XVIe siècles, « par les bains, douches, saignées, purgations el vésicatoires aux jambes ». Gilbert y fut envoyé pour prendre des douches. D'après le chanoine Fernet, on n'aurait pu lui en donner à cause de la violence progressive de ses douleurs. « D'après un mémoire des médicaments fournis par l’apothicaire François, on constate que Gilbert, dans sa dernière maladie, ne prit guère que de la tisane, du petit lait et du
ES
dans la thèse de
sirop de violettes », lit-on en note (p. 278),
Laffat sur Gilbert.
Au total, un traitement insignifiant, un malade rangé parmi les aliénés curables, un anéanlissement absolu, la conscience conservée mais la raison allérée par des idées de persécution, dont le sujet rapportait peut-êlre l'origine à lui-même. On se demande s’il n'y a pas lieu de conclure de ce tableau que Gilbert a fait des phénomènes mélancoliques, de la mélancolie pure. Faut-il y ajouter que Gilbert, quand il fut à l'Hôtel-Dieu, s'accusait lui-même. « Il faisait sa confession à haute voix; et comme un autre fou avait la manie de crier les arrêts du Parlement, Gilbert criait de son côté que c'était lui qu'on allait pendre. » C’est possible, l’autoaccusalion rentre dans la mélancolie. Mais Laharpe seul fait ce récit et l’on sait comme il est suspect.
Quoi qu'il en soit, ce diagnostic de mélancolie semble bien convenir au poèle Gilbert, si l’on rapproche de ce qui vient d'être dit de lui ce qu’on lit dans le traité de Pathologie Mentale de Gilbert Ballet, au sujet de la mélancolie : « Les causes physiques sont représentées par le surmènement, les fatigues de divers ordres, surtout lorsque celles-ci coïncident avec une alimentation insuffisante, les traumatismes, particulièrement les traumatismes opératoires. Elles n'ont pas, à beaucoup près, la même influence que les causes morales. Très souvent, en effet, on retrouve à l'origine de la lypémanie, du chagrin, des préoccupations longues ou longtemps prolongées, des déceptions de carrière (p. 315); certains mélancoliques ressemblent étrangement à des persécutés (p. 312) ; les malades se reprochent de négliger leurs affaires, le soin de leur maison (p. #95)... », et page 307, on apprend que les mélancoliques ont des appréhensions vagues de devenir fous ou de mourir.
Admettons donc que Gilbert fut un mélancolique. Cela n'explique pas encore dans quelles circonstances la clef fut avalée. Deux hypothèses nous sont offertes par ses contemporains. Pour Grimm, « il avait imaginé d’avaler la clef de sa chambre pour empêcher ses ennemis de le surprendre ». Le chanoine Fernet donne une autre explication : « Il se croyait empoisonné, soit que la chose fût vraie, soit que ceble idée prit source dans le désordre de son esprit. Ce qu’il