‹ L'Ingénieur Social Dans L'EntrepriseChapitre 1 sur 46 · SL · texte numérisé non relu

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La question sociale à depuis longtemps intéressé et inquiété les industriels. Jusqu'ici cependant elle ne semblait pas se mettre seule au premier plan de leurs préoccupations. Mais à l'heure actuelle, elle paraît prendre une ampleur et une importance considérables et l’on peut prévoir qu'un jour elle se posera, exigeant une solution immédiate. Alors la poussée des « masses » n’imposerat-elle pas un dénouement qu’il reste difficile de prévoir ? Pour éviter ce danger, certains voudraient éveiller l'attention des chefs d'industrie, les inciter à devancer les événements et à préparer « l'harmonie universelle » dans la mesure des contingences possibles.

En France en particulier, depuis longtemps, les apôtres de doctrines nouvelles ne manquaient pas. La litérature sociale était abondante. On cherchait en étudiant ce qui se faisait à l'étranger, la solution pratique de ce grave problème. Parmi ceux qui observaient les méthodes des autres peuples, citons M. Cheysson. Ce fut lui qui, un des premiers tenta de vulgariser les conceptions américaines. |

Il traduisit, étudia, compulsa de nombreux documents où les théoriciens du nouveau monde, proposaient des solutions à cette importante question. Dans ses recherches il trouva ces deux mots « social engineer » qu’il traduisit : « ingénieur social ». Il inventa ce néologisme technique pour différencier une fonction qu’il considérait comme nouvelle ; cependant la langue française possédait un terme qui aurait aussi bien convenu : celui de chef du personnel.

Du reste, ce terme d'ingénieur social fut considéré parfois comme impropre. Nous verrons même que des industriels ne peuvent l’admettre. M. Cheysson créa ce mot, pour désigner une personne nettement déterminée qui, dans l’industrie américaine, s’occupait de la condition des ouvriers. Mais depuis lors aux Etats-Unis, la fonction de l'ingénieur social a beaucoup évolué. Toutes les tâches qui, autrefois incombaient à lui seul, sont aujourd'hui réparties entre plusieurs agents. Cet ensemble forme le service social. Par conséquent en étudiant le champ d'action du service social, nous envisagerons l’activité de l'ingénieur social dans toute sa complexité.

Nous croyons maintenant qu’il serait intéressant de considérer rapidement le développement international de ce service.

Pour bien comprendre la genèse de ce mouvement, il faut remonter au début du x1x° siècle, à la révolution industrielle, à l’époque où les grands ateliers firent leur apparriion et modifièrent si complètement les conditions du travail.

Depuis la fin de l'Empire Romain, on n'avait vu

pareille transformation. Les conséquences de ce changement furent désastreuses pour les ouvriers ; leurs conditions devinrent des plus misérables. La classe ouvrière était condamnée à un labeur écrasant et gagnait péniblement le pain de chaque jour. Elle avait beaucoup de mal pour peu de jouissances.

Les ateliers, à cette époque étaient dangereux, insalubres et sales. Les descriptions que nous en font certains écrivains semblent incroyables. En voici une parmi tant d'autres : & Ici voltige une épaisse poussière de coton ou de chanvre qui s'attache à la gorge et provoque la toux, les simples visiteurs ne peuvent respirer dans ces tristes asiles, et pourtant les ouvriers y passent leurs journées. Ici une eau noire couvre le sol où la chaleur lourde fait . monter le thermomètre à 34 et 409 ». 1 Les maladies professionnelles faisaient dans les rangs des ouvriers de terribles ravages. La tuberculose par exemple décimait les polisseurs d’acier et les ouvriers qui faisaient la pointe des aiguilles. À Sheffield pas un n'atteignait trente ans. Dans ces ateliers étroits, mal éclairés, les machines montées sans précautions étaient dangereuses et causaient de nombreux accidents. On y circulait entre de larges courroies, entre des volants lancés à grande vitesse, à côté de trappes béantes. Il semblait que ceux qui devaient pénétrer dans ces lieux, fussent toujours exposés à être broyés par quelqu'engrenage ou frappés par une courroie destinée à se rompre.

Quand l'ouvrier sortait de cette atmosphère, pouvait-1l trouver chez lui quelque confort compensateur ? Hélas,

4. Levasseur, Histoire des Classes ouvrières et de l'Industrie en France, de 1789 à 1870, page 701.

dans les grandes villes, les ateliers étaient souvent des palais à côté du taudis qu’il habitait. Voici pris au hasard dans un petit traité publié en 1849, par M. M. Blanqui, de l'Académie des Sciences morales et politiques, une description de logements ouvriers : © On n'entre dans ces maisons que par des allées basses, étroites et obscures où souvent un homme ne peut se tenir debout. Les. allées servent de lit à un ruisseau fétide chargé des eaux grasses. et. des. immondices de toute espèce qui pleuvent de tous les étages. et qui séjournent dans de petites cours mal pavées. en flaques pestillentielles. On y monte par des escaliers en spirale, sans garde-fou, sans lumière. Le foyer domestique des malheureux habitants de ces réduits se compose d'une litière de paille effondrée sans draps mi couvertures et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès écorné qui sert à tous les usages. Les enfants les plus jeunes couchent sur un sac de cendres, le reste de la famille se plonge pêle-mêle, père et enfants, frères et sœurs, dans cette litière indescriptible comme les mystères qu’elle recouvre ! ».

Mais si ces descriptions se rapportent à la France, elles pouvaient aussi bien s'appliquer aux conditions des classes laborieuses dans la plupart des pays industriels. Cette misère devait d'autant plus peser aux ouvriers que la richesse générale s’accroissait. Les grandes banques et le commerce étaient très prospères. Le luxe de certains patrons était parfois éclatant. Ceux-ci du reste, soit grisés par la fortune, soit absorbés par les problèmes de produc-

1. M. Branqur, Des Classes ouvrières en France pendant l'année 1848 (Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques). Paris, 1849.

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ion se désintéressaient de l'ouvrier. Les relations per: sonnelles dans l'industrie entre patrons et ouvriers étaient rompues. La séparation s'était accentuée encore avec l'apparition des grandes firmes dans lesquelles un personnel dirigeant salarié n’était responsable que devant la masse des actionnaires. Ce fut alors l'apogée du principe de liberté et de la loi de l'offre et de la demande s’appliquant au travail. L'isolement de l’ouvrier était accompli.

Cependant, en face de cet isolement, les ouvriers commençatent à se grouper. Ce fut l’origine du mouvement syndicaliste. Ce mouvement eut pour effet de hâter le développement d’une timide législation protectrice du travail, encouragée du reste par certains patrons clairvoyants.

En effet, avant l'apparition des syndicats, quelques chefs d'industrie se rendant compte du danger avaient voulu réagir. Pour cela ils coopérèrent à la législation et tentèrent par leurs propres moyens d'améliorer les conditions matérielles de leurs employés. Citons parmi ces précurseurs Daniel le Grand, propagandiste et inventeur de la législation internationale du travail et dans le domaine des réalisations pratiques, Jean Dolfus à Mulhouse et enfin Robert Owen. Ce dernier réalisa à New Lamark l'idéal humanitaire de son époque. A côté de ces « bons » patrons, quelques chefs d'école ont attiré l'attention du public sur les questions sociales. En France ce sont Saini- Simon et Fourrier qui, par leurs idées parfois utopiques, ont le mieux ouvert la vote à la législation.

Voilà donc quels étaient les éléments qui avaient amené ce développement international de la législation ouvrière, législation, qui, du reste, se ressemblait dans la majorité des pays européens. Mais incontestablement le trait le plus commun fut la création d’inspecteurs du travail.

On se rendit compte qu’ils étaient absolument nécessaires pour obtenir une application efficace de la loi.

C’est à peu près à ce moment qu’on vit apparaître aussi dans les pays anglo-saxons un employé du patron dont le rôle était de s'occuper des questions intéressant le personnel et que l’on a appelé le « welfare worker ». Les welfare workers étaient les premiers ingénieurs sociaux ou plutôt travailleurs sociaux. Ils s’occupaient de l'hygiène à l’atelier, organisaient des infirmeries, des réfectoires, des vestiaires et surveillaient en général toutes les œuvres destinées à améliorer les conditions des ouvriers à l'usine et chez eux. La création des welfare workers eut un rapide succès, leur nombre augmenta assez vite.

Cependant, tout en se développant, cette institution se modifiait et se perfectionnait. Le travailleur social étendait son champ d'action, il essayait de fournir au salarié les moyens d'accroître ses qualités professionnelles, d’augmenter son bagage scientifique et par conséquent d’améliorer sa condition sociale. Les moyens dont il disposait pour arriver à ces buts étaient nombreux et variés. Il organisait des cours professionnels ou généraux, des cercles où l’on discutait pratiquement toutes les questions qui pouvaient intéresser l'ouvrier, des cliniques et dispensaires où l’on enseignait les notions de l'hygiène les plus élémentaires. La création des welfare workers fut incontestablement un progrès vers l'amélioration de la condition de l’ouvrier.

Ces efforts ont eu leur récompense. L’agitation en faveur de conditions matérielles meilleures a diminué, notamment dans la décade qui à précédé la guerre. Mais il fallut ce grand bouleversement pour voir, tout au moins en Europe, les travailleurs sociaux se répandre dans les

usines. C’est en effet, de cette époque que date l'institution obligatoire des « welfare superintendants » dans les usines de munitions en Angleterre et la création de L'Association des « Surintendantes » en France. Dans la période de prospérité qui à suivi la guerre, le nombre des ingénieurs sociaux s’est beaucoup accru.

C’est pendant cette période de prospérité, qu’il est le plus intéressant de suivre le développement des ingénieurs sociaux, car on distingue alors la formation de deux tendances. Les uns, continuateurs des précurseurs, s’occupèrent surtout du bien-être. Ils surveillèrent l'hygène, les conditions du travail et organisèrent des récréatons pour les loisirs des ouvriers. Les autres s’occupèrent surtout des aptitudes professionnelles. Mais ces derniers en étudiant cette question, furent amenés à considérer le travailleur dans ses rapports avec son occupation quotidienne. Ils voulurent alors le mettre à même d'y trouver le maximum de satisfactions et en lui procurant un travail adapté à ses aptitudes. Ils aboutirent ainsi par une évalution progressive, à la question de l'orientation projessionnelle et de la sélection.

Donc, pour nous résumer : nous avons vu que depuis quelques années les ingénieurs sociaux de la seconde tendance s'occupent de formation professionnelle et de sélecion ; mais depuis, certains ont su franchir un autre stade, s'imposer à la direction et y faire pénétrer un esprit nouveau.

Nous croyons devoir arrêter. ici notre vue d'ensemble, car l'ingénieur social n'est pas encore arrivé à ce stade dans tous les pays. Cette tendance à introduire le travailleur social parmi le personnel dirigeant s’est surlout manifestée en Amérique.

En Angleterre, les ingénieurs sociaux ne sont pas encore parvenus à accéder à la direction. En France, ils en sont à leurs débuts et l'on peut même dire que l'ingémieur social « seconde tendance » n'existe pas encore,

Nous voudrions donc étudier maintenant l'évolution du service social telle qu'elle s'est accomplie dans ces différents pays. Nous envisagerons tout d'abord les Etats- Unis et l Angleterre, les seules nations où le développement du service social ait eu vraiment quelque ampleur. Puis, nous nous attacherons à rechercher en France des av de services sociaux.

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