CHAPITRE PREMIER L'HumanisAarTIoN DE L'INDUSTRIE
$ 1. L'esprit nouveau d br icaui S 1. L'esprit nouveau du patronat américain
Les ententes entre industriels. — L'attitude de l'Eglise et de la grande presse. — Les pionniers du patronnat. — Les campagnes en faveur de l'esprit nouveau. — La prohibition.
Nous avons vu qu'aux Etats-Unis le travailleur social devenait un des membres de la direction et que cela avait eu pour effet J’influencer l’état d’esprit du personnel dirigeant. Mais cette modification dans l’état d'esprit des chefs est-elle bien une conséquence de l'accession du travailleur social aux sphères de la direction ? Il est assez difficile de le savoir.
Malgré tout, un fait est certain : un esprit nouveau règne en Amérique parmi les chefs d'industrie. Certains « ayant fait oraison » se sont aperçus que diriger une usine c’était beaucoup diriger des ouvriers, c’est-à-
dire des êtres humains. Ils se sont rendu compte que jusqu'ici ils avaient fait erreur en s’attachant surtout à la technique mécanique et financière et bien peu à l’art de gouverner les hommes.
Etudions donc l’état d’esprit qui anime l’industrie américaine et envisageons surtout le point de vue social ou ce que M. Cestre a appelé « l’humanisation de l’industrie ».
On est tout d’abord frappé par le sentiment de quelque chos2: de nouveau : un éta: d’esprit qui est très différent du uôtre. Nous saisirons immédiatement cette différence en examinant par exemple quelques ententes entre producteurs. En Europe, celles-ci ont presque toujours pour but de vendre le produit au prix maximum. En Amérique, elles sont souvent établies en vue d’étudier des principes communs, tels que l’organisation scientifique de l’industrie ou l’organisation dite démocratique.
Voici par exemple l’ « Efficiency Society » qui fut fondée dès 1912 par un groupe de manufacturiers. Cette association proclamait des principes absolument inconnus alors dans les sphères du patronat européen : « Plus de loi d’airain des salaires. Plus de loi d’airain de la concurrence ».
Cet état d'esprit pénètre même les masses. C’est pourquoi les questions sociales sont souvent à l’ordre du jour, l’opinion publique s’y intéresse vivement. La presse elle aussi, cherche à l’initier à l’économie sociale, les grands quotidiens y consacrent de longues rubriques.
L'Eglise américaine, elle-même . entreprend des enquêtes qui ont pour objet ces questions. Différéntes associations religieuses telles que le « Federal Council
of churches of Christ in America » et l’ « Interchurch world movement » possèdent des sections qui s’occupent uniquement de l’étude et de la vulgarisation des problèmes sociaux. Ainsi le « Federal Council » a édité une brochure : What your church can do in social service and industrial relations, qui met à la portée de chacun les principes de l’organisation humaine de l’industrie.
Enfin, cette association a pour but de réunir de nombreuses églises de sectes parfois fort différentes afin d’unifier les efforts de propagande.
Mais tous ces efforts, qu'ils aient pour origine la grande presse ou l’Eglise, ont pour but une réorganisation de l’industrie.
La tendance r-ligieuse plus spécialement voudrait rendre « plus humaine » la direction des usines. Tous désirent la moderniser, cette moderuisation consistant principalement à envisager la présence d’un facteur nouveau : le facteur humain.
Cette tendance qu'ont les Américains à faire pénétrer dans l’industrie et même un peu partout « lesprit humain » se rencontre encore dans la littérature économique. On cherche de plus en plus à y introduire la psychologie. Ceux qui veulent faire cette assimilation admettent l'existence d’instinets dans la vie économique.
Parmi les auteurs qui professent ces idées, citons - Carter Goodrich et Mary Van Kleeck. Cette nouvelle école cherche à battre en brêche des théories économiques encore en honneur chez nous. Ainsi le principe du travail à bon marché a été combattu par eux et ils ont su convaincre la majorité des industriels.
En somme, l'attitude du patronat est aux Etats-
Unis fort différente de ce qu’elle est encore dans beaucoup de pays européens. Les chefs d'industrie tout en payant largement leurs ouvriers ont compris que ce n’était pas suffisant et qu’il y avait autre chose à faire.
Cependant, tous les patrons américains ne se sont pas ralliés de suite à ces conceptions. On cite les noms de différents pionniers, parmi eux : celui de M. Williams.
Ce « bon patron » fut un des premiers à adopter un système nouveau de rémunération du travail : le « square deal » (la part carrée). En même temps, 1l introduisait dans son usine certaines améliorations en faveur de ses ouvriers. Ces réformes l’ayant plemement satisfait, 1l voulut que son expérience put profiter à ses confrères et en excellent Américain, se mit à faire de la propagande.
M. Williams fit un adepte en la personne d’un de ses collaborateurs, M. Redfield. Celui-ci, attaché au service commercial, fut amené à voyager en Europe, et à visiter la France et l’Angleterre.
Ses voyages et les observations qu’il en rapporta lui permirent de conclure que les salaires élevés n’étaient pas des salaires chers, et que les bas salaires d'Europe étaient dispendieux et sans utilité. Jugeant sévèrement ces bas salaires, il ajoutait : « La production d’un ouvrier qui travaille pour une somme qui peut à peine le nourrir, l’habiller ou lui donner un logement est la plus coûteuse dans le monde du travail ». Il estimait de même que « faire travailler des ouvriers dans ces conditions, c’està-dire sans avoir la certitude qu’én augmentant leur effort, ils augmenteraient leur paye dans les mêmes proportions et sans avoir même le sentiment que ceux
qui étaient au-dessus d’eux s’intéressaient à leur sort, était excessivement onéreux pour le patron »,
Cependant les idées de MM. Williams et Redfield eurent quelque peine à pénétrer la masse des industriels. Malgré tout, à l’heure actuelle, ils ont compris que bien payer les ouvriers était finalement une bonne opération. Voici du reste ce que M. Siegfried a dit à ce sujet : « L’expérience, une expérience toute récente leur a par ailleurs appris qu’un travailleur bien rétribué devient très vite un précieux consommateur qui restitue ses salaires en clientèle. À ce degré, la prospérité, conséquence logique des hauts salaires, travaille elle-même à les faire monter encore car l’ouvrier enrichi travaille moins, tend à disparaitre de certains étages du marché de. la maind'œuvre, augmentant par là les chances et les possibilités de ceux qui y demeurent candidats aux emplois.
« Pareille situation ne deviendrait malsaine que si l'accroissement du salaire ne répondait plus à un accroissement du rendement. Il y a là une moralité dont le vieux continent devrait faire son profit 1 ».
La propagande que nous avons vu Mr. Williams entreprendre fut le début d’une série de campagnes inspirées par l’état d'esprit nouveau. Toutes prêchaient l'adaptation à la direction de l'esprit € humain ». Mais beaucoup ne restaient pas sur un terrain aussi métaphysique et préconisaient des’ applications pratiques découlant de ce principe. Une des premières campagnes fut celle en faveur de la lutte contre les accidents du travail ; c’est en effet, grâce à ces efforts de propagande