Ida TarBezz, Opus cit
un moyen de développer l'esprit de corps, mais ont une |influénce psychologique très salutaire. Un:‘'seul exemple permettra de mieux comprendre cé que nous voulons dire. Nous lemprunterons encore au livre que nous avons tant cité de Mrs: Tarbell. Elle y rapporte en effet, une enquête qu’elle fit dans une blanchisserie et raconte. la conversation: qu’élle: engagea avee la personne chargée de s'occuper des ouvrières (la surintendante). Celle-ei prétendait que sa principale préoccupation était d’organiser perpétuellement quelque distraction pour les ouvrières, car l’expérience, disait-elle, lui enseignait que ces dérnièrés ne faisaient pas un travail suffisant si elles ne pouvaient pensér à quelque chose de distrayant. F
Cette surintendante organisait alors des’ réunions dansantes ainsi que des représentations théâtrales avec une troupe composée exclusivement d'employés. Elle estimait que durant les heures de labeur les ‘ouvrières pensaient à ces jeux et que cela pouvait contrebalancer en grande partie les conséquences néfastes du travail en grande série. |
Mrs Tarbell tint à interroger une ouvrière pour savoir ce qu’elle pensait de ces innovations: Voici les déclarations de cette jeune fille : « Vous ne sauriez combien la vie a changé pour moi depuis que Miss A., (la surintendante) est arrivée ici et nous a montré comment organiser des clubs et des tas de choses » Continuant son récit elle déclara être rédactrice et directrice du journal d’usine, et ajouta : « Vous voyez, maintenant je puis penser au journal et à ce que jy mettrai pendant que je fais mon travail ; avant je n’avais rien à penser et j'étais si fatiguée chaque soir ! » Mrs Tarbell lui posa
une autre question : « Faites-vous autant de travail ? — Plus, répondit-elle, et, tirant son carnet de paye pour appuyer son aflirmation, elle ajouta : e’est plus facile, toutes les camarades le disent aussi ».
Nous n’avons examiné jusqu'ici que les œuvres sociales contribuant à l’augmentation du rendement ou à la formation de l'esprit de corps. Examinons maintenant celles qui, tout en aidant à former l’atmosphère de l’usine moderne, permettent surtout à la direction de se rapprocher du personnel et de communiquer avec lui. Nous voulons parler des journaux ou revues d’usine qui sont très répandus aux Etats-Unis car les patrons américains excessivement pratiques, ont vu tout le parti qu’ils pouvaient tirer de ces publications. Il faut reconnaître du reste qu’ils ont su s’en servir avec tact, ce qui a été un des éléments de leur succès.
Les chefs d'industrie, connaissant à fond l’art de la publicité, (car, dans le Nouveau Monde, la publicité est devenue un art), se sont servis des revues pour faire de la propagande en leur faveur. Ils ont compris qu’au moyen de leurs articles, que la grande majorité des ouvriers lisent attentivement, ils pouvaient plus sûrement toucher le cœur de leurs employés. Du reste, il leur est ainsi plus facile de faire entendre des paroles qu’ils auraient eu quelque gêne à exprimer de vive voix. Les formules de cordialité et de camaraderie qu’un patron n’ose pas adresser à un subordonné, ils les rendent en quelques phrases appropriées dans la première page de la revue. C’est un moyen de faire connaître au personnel qu'ils s’intéressent à son sort, ainsi un courant de sympathie peut s’établir.
Les patrons utilisent aussi la revue pour expliquer
des décisions qui peuvent paraître arbitraires et injustes, alors qu’elles sont nécessitées par des conditions économiques inéluctables ou par l’obligation de maintenir la discipline. Ils tentent de faire comprendre au personnel le mouvement des affaires et font tous leurs efforts pour le tenir au courant de la marche de l’entreprise. Mais à côté de ce rôle, que nous qualifierons : rôle de propagande patronale, la revue d’usine a encore beaucoup d’autres utilités.
On l’emploie souvent pour essayer d’éduquer le personnel et lui inculquer des notions d’hygiène. Nous avons vu que l’on essayait de faire de l’usine un centre d'éducation, pour cela, les agents des services médicaux font des conférences pour attirer l’attention des ouvriers sur la nécessité d’observer les règles d'hygiène qui sont commentées et développées dans les revues.
Quant à l’éducation sociale qui tient tellement au cœur des patrons américains, la revue contribue à l’affermir. En annonçant la réunion des clubs ou sociétés qui gravitent autour de l’usine, elle leur fait ainsi une propagande efficace. C’est en effet dans ces clubs que les ouvriers apprennent à se connaître et que s’élabore la famille industrielle. La revue, en donnant le compte rendu des réunions, tâche d’attirer ceux qui sont susceftibles de s’y intéresser.
Les sociétés sportives profitent aussi de cette publicité ; leurs matchs et les exploits des athlètes sont longuement commentés. L’on voit figurer en bonne place la photographie des équipes et des champions. L'esprit de corps a trouvé là un bon moyen de propagande. Un match de football gagné est une véritable victoire pour l’usine.
Cette façon de comprendre l'esprit de corps peut surtout passionner les jeunes, mais pourrait avoir moins d’attrait pour les personnes plus âgées. Les patrons ont alors fait intervenir un nouvel élément psychologique, l’esprit de famille.
L'existence des familles des ouvriers d’une grande usine, est perdue dans l’anonymat ; bien peu se connaissent par leur nom. Les directeurs des revues, qui sont souvent les ingénieurs sociaux, pour établir des hens entre le personnel, ont entrepris de combattre cet anonymat ; c’est pourquoi ils publient des nouvelles concernant les événements familiaux des membres du personnel : naissances, décès, mariages. Les ouvriers, amenés à s'intéresser aux familles de leurs camarades, considèrent alors que leur existence se revêt de dignité. Grâce à la revue, l’usine devient un centre attractif auquel l’ouvrier s'intéresse ; les succès sportifs passionnent les jeunes, la chronique familiale touche les autres ; tous prennent part aux événements qui s’y rapportent. Les prix que remportent les produits dans les expositions sont cités, chacun en est fier et en prend sa part.
Ainsi tout événement retrouve son écho dans la revue. Mais elle consacre aussi ses colonnes à des comptes rendus qui sont loin de laisser indifférente la majorité du personnel. On y trouve, abondamment commentées, les délibérations des comités d’usine (dont nous avons parlé rapidement, mais que nous étudierons plus loin). Les réponses et les questions des représentants ouvriers ainsi que des représentants de la direction y sont toujours en bonne place. |
Naturellement les revues ne sont pas toutes composées
d’une façon identique, leur contenu varie suivant les maisons, l’industrie, les circonstances, etc. Mais ce qui détermine principalement leur « substance », c’est la façon dont elles sont dirigées. On peut grouper. les modes de direction sous trois chefs principaux. Les revues dirigées et soutenues exclusivement par les Compagnies ; d’autre part, celles dont la direction dépend d’un comité mixte composé d'ouvriers et de représentants de la direction, enfin celles dirigées uniquement par les ouvriers. Dans le premier cas, ces périodiques ont un but de publicité, ils vantent aux acheteurs éventuels la qualité des produits, leur diversité, etc. Les revues les plus nombreuses et en tous cas les plus populaires sont celles qui sont administrées par un comité paritaire. C’est le système qui semble donner les meilleurs résultats. Le Comité n’est qu’un simple Conseil d’administration, il a sous ses ordres des fonctionnaires qui rédigent les articles ; c’est dans ces journaux que l’on trouve le plus de nouvelles concernant l’usine et les familles ouvrières, les sports, les matches, etc.
Quant aux revues uniquement dirigées par les employés, peu nombreuses, elles sont principalement satiriques et potinières. Leur « copie » consiste en de petites histoires « drôles » qui se trouvent dans la plupart des publications anglo-saxonnes. Cependant les victoires sportives de l’usine y sont mentionnées et souvent glorifiées ! Quelques autres renseignements y figurent aussi, telles les réunions des clubs ou comités ainsi que les distractions inscrites au programme des fêtes.
Ces fêtes de famille dont nous avons trop rapidement parlé ont été un des meilleurs moyens, imaginés
par les patrons et les ingénieurs sociaux pour développer l'esprit de corps. Nous avons vu combien les industriels désiraient le développer chez eux pour lutter contre le Labor Turnover. Nous ne pouvons qu’admirer l’enchainement logique de toutes les œuvres qui y concourent. Parmi celles qui sont le plus en usage, nous avons déjà cité les réunions dansantes. Mais les ingénieurs sociaux organisent encore d’autres distractions qui ne sont en fait que des occasions de rencontre.
Ces réunions ne sont pas aussi efficaces pour créer des liens d’amitié que les sociétés dramatiques ; car, les ouvriers qui composent la « troupe » se connaissent toujours intimement. Les représentations ont un avantage, c’est qu’elles rapportent, de même que les concerts donnés périodiquement par les sociétés philarmoniques et les chorales. Les profits que l’on retire des représentations ou des concerts, sont, la plupart du temps, destinés aux œuvres en faveur des enfants du personnel. Chaque année en effet, à Noël, autour d’un grand sapin magnifiquement illuminé, tous les ouvriers sont conviés à assister à des distributions de jouets et de friandises offerts abondamment à leurs « petits ». D’autres fêtes enfantines réunissent encore, au cours de l’année, parents et enfants.
Puisque nous avons parlé des œuvres qui rapportent, citons aussi les réunions sportives. Les matches de football, base-ball, etc... très assidûment suivis font souvent de grosses recettes ; celles-ci sont destinées à alimenter les caisses des autres clubs, car il existe dans la plupart des maisons des clubs sportifs masculins et féminins qui se divisent en une infinité de sections.
La plupart de ces sections ont leur « club », nous
dirions en français leur cerele, où elles se réunissent l'hiver. Ces cercles sont en général installés dans des locaux somptueux où hommes et femmes, jeunes gens et Jeunes filles sont heureux de se retrouver quand ils ne peuvent, pendant les longs mois d’hiver où la neige cache les contours des courts ou des terrains de football, s’amuser et faire connaissance, en se renvoyant le ballon rond ou la balle feutrée. C’est aussi pour que ceux qui se-sont rencontrés au long d’une ligne de touche, puissent se revoir, en attendant que la fin des intempéries leur permettent de prendre leurs ébats que ces clubs ont été édifiés.
Les clubs sportifs d’hiver ont, paraît-il, été formés à la demande des intéressés eux-mêmes. C’est un symptôme qu’il faut absolument souligner, car 1l prouve que les patrons ont incontestablement réussi à introduire d’une façon digne d’éloges l’esprit de corps ou du moins l'esprit de famulle dans leurs usines. St les ouvriers demandent d’eux-mêmes à se réunir et à se revoir, c’est la preuve qu'ils s'intéressent les uns aux autres.
Une autre institution qui permet aux familles de se retrouver et que certaines compagnies ont adoptée, ce sont les maisons de vacances. Celles-ci situées à la campagne ou au bord de la mer, sont destinées à recevoir les ouvriers et leur famille pendant les congés que leur accordent les Compagnies. Cette pratique n’est pas toute nouvelle dans l’industrie américaine. Certaines maisons se sont avisées depuis longtemps qu'il était de leur devoir de donner des vacances au personnel. Ce premier mouvement fut à son début altruiste. Depuis, des études scientifiques sont venues démontrer que ces vacances étaient éminemment favo-
rables à l'augmentation du rendement. Elles rappellent beaucoup les permissions de détente que l’on donnait aux soldats pendant la guerre, leur durée est à peu près la même ; on accorde en général une semaine payée. (Certaines maisons proposent en outre, une semaine non payée). C’est en tous cas une semaine qui est très appréciée du personnel si nous en croyons Mr. William Green, président de l’Américan Fédération of Labor : « L’évidence prouve que les vacances payées sont une bonne chose (are a good business) ; nous devrions voir s'étendre cette coutume. Les vacances sont utiles à l’ouvrier physiquement et mentalement et certainement aident à de meilleures relations industrielles 1 ». La pratique des vacances payées s’est très rapidement développée dans les usines du Nouveau-Monde. En effet, une enquête faite par le bureau d’informations industrielles de la « Merchants Association of New- York », montra que sur 110 firmes sur lesquelles l’enquelles l’enquête avait porté, 100 donnaient deux semaines de vacances.
Pour organiser d’une façon équitable ces congés sans entraver la marche de l’usine, il est nécessaire d'exécuter un gros travail de préparation. Il faut en effet établir un roulement en tenant compte autant que possible des desiderata de chacun. Ce travail est accompli, par le service social, ou, dans les maisons peu importantes, par la surintendante ou le secrétaire social.
Ces agents sont, rappelous-le, à la base de toutes les œuvres que nous venons de passer en revue, ils les organisent, les dirigent et les font vivre. On se rend encore