LA STATUE D ' É R 0 S
Le printemps de Paris a des grâces de convalescente et des sourires d'accouchée ; à l'éréthisme hivernal, une débilitation lasse succède; le vieux Pan victorieux règne sur la ville de l'Artifice et, dans les jardins de banlieue l'arbuste, jactant comme un soldat de conquête, le brin d'herbe entre le pavé des cours, témoignent fièrement du renouveau de la terre.
Encadré par la baie cintrée de l'atelier et semblable à une aquarelle impressionniste, le jardinet au gazon clair-semé s'avivait du poudroiement d'un soleil pâle. Près d'un pommier tout étoilé de ses fleurs blanches, la couleuvre familière promenait son méandre vibrant.
Nebo, les bras croisés, le torse rejeté en arrière, un pied sur le barreau de la selle étudiait, avec tension
d'espritj une statue qu'il venait d'humecter. En maillot gris, la chemise de dentelles bouillonnant sur le hautde-chausses comme les canons des Eraste et des Valère, il semblait, entre les murs blancs de la salle, un quattrocentiste ; mais l'œuvre se datait de la fin d'une civilisation et de la décadence d'une race. Les métopes du Parthénon, non plus que les bronzes florentins n'avaient parrainage de cette terre où l'idée, violant la forme et faussant le pouce, avait modelé littérairement, au mépris de la plastique pure. Effort métaphysique d'unrêveur audacieux, pentaculant un concept par un corps humain, écrivant un mythe abstrait en ronde-bosse.
Nu et debout, un bras à demi-étendu en geste commandeur, l'autre mollement appuyé à la hanche; version sculpturale du Précurseur à mi-corps du Louvre ; cependant plus de nerfs sous moins de chair avec exacerbation de l'ironie souriante. Ici l'expression sphingienne ne se confinait pas au coin des yeux, au coin des lèvres : tout le corps souriait à toutes ses jointures, à tous ses plis, à tous ses méplats ; une ironie attirante déshabillait ce nu, l'aggravant de mystérieux et mauvais trouble ; cette statue avait un indéfinissable clair-obscur malgré son modelé précis, et dans l'admiration qu'elle enlevait on sentait du péché. Point d'hésitation hermaphrodite aux formes mêmes, c'était bien un mâle et, cependant, au caractère bi-sexuel de l'émotion, on eût dit la moitié d'un corps de jeune homme et la moitié d'un corps de fille, juxtaposés verticalement, avec un art merveilleux. Tandis que le dextre se dressait fièrement en sécheresse Mantégnienne, au biceps précis, à la hanche droite, au jarret dur ; le senestre, Oorrégien, hanchait, mollissant
avec abandon. Cette hybridation heureus6 témoignait d'une si prestigieuse habileté; si ténu, le point qui séparait l'œuvre de lumière du grotesque avortement, qu'on avait peur que la vision énervante , soudaine métamorphose ! ne se résolût en cauchemar. Dans cette idole bi-frons, androgyne hiératique qui pouvait faire jaillir le « je t'aime » aux lèvres de la vierge et à celles du guerrier, quelque chose de monstrueux sommeillait.
L'artiste, aussi immobile que son œuvre, semblait lui parler. En subissait-il la fascination?
Son visage reflétait des pensées d'au delà, dépassant le chef-d'œuvre réalisé, en défi des Normes.
— Vous avez bien tardé à me rappeler d'exil », dit une voix que l'émotion rendait basse et Nebo, se retournant, vit devant lui la princesse Kiazan, en toilette de printemps, toute blanche.
— Chère flatteuse! » s'écria le jeune homme attendri et serrant les deux mains gantées qu'elle lui tendait.
Nebo est donc votre patrie d'élection...?
lisse regardèrent longuement, comme au retour des séparations, de cet examen qui est une reprise de possession, où l'on compare son souvenir et le présent, heureux de se retrouver les mêmes.
Ils avaient changé, pourtant, ou mieux échangé. La jeune fille, plus alanguie, l'œil humide, le geste lent, se sentimentalisait ; et le Platonicien , le teint avivé, cavalier d'allure et le sourire moins amer, rajeunissait. Magnétisme réciproque du coudoiement et de la fréquentation, ils se revoyaient : Nebo plus mâle et Paule féminisée.
Il jeta un pan de velours sur un escabeau, l'y assit^ etj restant droit devant elle :
— En ces. quatre mois de vacances, mon écolière, avez-vous songé aux enseignements du périple?
Paule leva sur lui un franc regard et, posant sa main sur le bras de l'artiste pour arrêter le mouvement d'humeur qu'elle prévoyait :
— J'ai songé au pilote. Ne froncez pas le sourcil ; laissez à cette minute sa douceur, sa sincère expression à ma pensée. Aussi bien, ce résultat vous l'attendiez ou je ne vous comprends pas. L'étudiante s'est bien remémoré les leçons, mais elle n'a retenu par cœur que le maître... Oh ! la pudeur n'écoute point quand l'amour n'est pas en tiers !... Oui, le périple aboutit à Nebo, port où, l'ancre jetée, ma pensée mélancoliquement bercée, quatre longs mois banals, a regretté les nuits héroïques. Mon seul plaisir a été, m'esseulant, de me raconter des histoires analogues à nos aventures où vous interveniez à la fois compatissant et justicier, et toujours Saint-Georges en habit noir î Je n'aime pas votre étonnement de tout à l'heure... Sur le fond hideux des mœurs du temps, vous vous détachez unique et, aux yeux de la femme comme à ceux de l'androgyne, vous existez seul ; car vous avez la Bonté et vous avez la Force, Doux-Puissant.e. Oui ! faites-moi vos yeux les plus tendres, car vous êtes exaucé, Nebo ; j'ai médité les grandes paroles dont vous m'avez dès l'abord étourdie; elles sont restées sur moi, elles ont^ieuri en moi ; votre influence me féconde, votre contact m'élève ; vous êtes pour moi l'excitation vers le monde supérieur; marcher à vos côtés, c'est grandir. Magicien, la métamorphose s'opère et vous aurez bientôt la petite Diotime demandée... mais... » et sa voix câlina, a il ne faut plus m'exiler de vous si longtemps. »
Nebo sourcilla, en voyant la femme invinciblement absorbante qui jetait son emprise.
— Oh ! difficilement satisfait ! » s'exclama la princesse. « Comment admirer sans souhaiter de jouir de l'objet admirable ? Près de vous, les petitesses de la femme me quittent; ni puérile, ni coquette, je me trouve de moitié sur le piédestal que vous a fait mon imagination, et vous m'en renversez ! »
— Non, chère âme, vous y resterez et bientôt plus affermie; mais je vous défends contre la joie et des attendrissements trop doux. A l'étude, Paule, de nouveau ! Le point exquis où nous sommes ne durera que si je vous plonge dans l'autre Styx. Pour voguer sur des eaux meilleures, la nacelle du périple déploie ses voiles. Après vos humanités, en philosophie ! Au sortir de l'éthologie, en psychologie, mon élève ! La toile tombée sur le spectacle des instincts va se relever sur le problème des sentiments. Ici, plus de hideurs matérielles ; la nausée ne jaillira que sous l'effort de la pénétration ; le mauvais lieu, c'est le jardin d'Armide, et le roucoulement de Roméo et de Juliette orchestre la grande horreur ! »
— Ah ! Nebo, quel triste courage est le vôtre... »
— Il faut tout savoir ou tout ignorer ; vous souffririez trop d'une demi-dépravation. »
— Que peut-il exister encore d'atroce que j'ignore ? Ne m'avez-vous pas promenée dans les coulisses du crime et du vice ? »
— Il y a encore les coulisses de la passion ; il faut qu'en lisant les Nuits, de Musset, vous voyez entre les lignes, afin que votre sensibilité meure comme est morte votre concupiscence. »
■ — Je vous suivrai pour être avec vous, non plus pour le spectacle : la curieuse est lassée. »
— Ce périple-là trouble plus que vous ne supposez ; purgatoire où l'on expie devant même qu'on pèche; en ce royaume, l'âme a plus de part et aussi l'aberration. »
— J'aurais souhaité mon éducation finie ! »
— Finie au vice et au crime ? Finie, alors que vous n'avez pas été tentée? Sont-ce des appeaux pour une âme un peu haute que le lupanar et le couteau? Il vous faut voir le café, tremplin du pouvoir, et le cabaret, antichambre de la gloire; la haute vie continuée sous l'habit diplomatique ; Sa Majesté le peuple faisant ses ordures sur le trône de saint Louis; la traite des blanches aux mains de dévotes et de contribuables décorés ; rÉrotic'-Offîce avoisinant le Foreign-Offîce : Don Juan de Montmartre copain du préfet de police ; l'armée du crime soldée par la politique ; le haut commerce, un proxénétat de Vénus Pandemos ; Rudenty ministre, et Cora avec une couronne fermée; Thamar jetant son éventail dans la balance où se pèsent les intérêts des peuples, et, dans une orgie de parvenus, la civilisation latine déshonorée et perdue par les prostitués qui la mènent à d'innomables horreurs. Finie? Eh! vous ne connaissez encore que l'humanité de la rue et de la borne ; c'est au salon que je vous montrerai l'homme passionnel et dans votre monde même. »
— La passion procède d'une idéalité incontestable, et l'opinion ne la condamne pas du même mépris que la débauche. »
— Parce qu'elle contient le feu d'enfer qui la fait expier; parce que le passionné, qui s'endort enguir-
landé d'enivrantes tubéreuses, se réveille chargé de fers ; parce que la tenaille, si subitement rouge, de la jalousie ou la glaçante indifférence sont des Euménides toujours proches.
a Un débauché rencontre une fille après boire, si la fille est saine, voilà la fornication impunie ; tandis qu'une passion s'achève en torture ; là est la raison de l'indulgence de l'opinion pour le romanesque. Figurez-vous deux chevaux emballés : le premier qui se calme est traîné par l'autre ; ils s'abattent et se blessent. Ainsi les amants s'étreignent, puis s'étouffent, et leurs baisers finissent par mordre. »
— La passion serait-elle donc folle ? »
— Exactement, mais si générale qu'on la qualifie plus poliment. Ecoutez bien, princesse : le dualisme né d'une fausse vue analogique a donné lieu à la grande erreur persane d'Arhiman ; à la fiction chrétienne de Satan, antagoniste de Jésus ; et, aussi, à la grande erreur psychologique : l'antagonisme du corps et de l'âme. L'absence de Dieu dans une âme, dans une œuvre, dans une époque : voilà le Diable, c'est-àdire, l'absence de lumière. La poésie a brodé là-dessus une Bestiaire en arabesque et en a affublé la métaphysique. Instinctivement, le corps et l'âme voudraient rester en bonne amitié ; car leur désharmonie produit de la douleur, et toute leur inimitié c'est leur différence. Par essence, le corps est pédestre comme l'âme est ptérienne. Ainsi que le figure le taureau ailé d'Assour empêché de déployer ses ailes par ses pieds lourds, gêné dans sa marche par son constant désir d'envolée : le tiraillement qui résulte de la tendance aquiline et de la nécessité taurique, s'appelle vie humaine. Croyez-moi, l'homme n'est pas un duel, mais