L ' 1 X I T I A T 1 0 X SE NT I M E NT A L E
bien un singulier à double polarisation; parmi les romanciers, les uns en sont encore à la bourde du dualisme, et les autres, comme M. Zola, simplifient la question en supprimant un des deux termes. Or, pour moi, phénomène psychique et phénomène physique sont deux erreurs en anthropologie : il n'y a que des phénomènes physico-psychiques. Malheureusement, la psychologie n'est pas constituée en science et la physiologie parfaitement ignorée des écrivains. M. Zola, le romancier à prétentions scientifiques, saitil que l'ouvrière qui a les ovaires sains chantera en travaillant ? que le blasement vient de l'affaiblissement testiculaire et le parlage sempiternel, de l'irritation glandulaire. Pour le physiologiste, l'ouvrier paresseux a les muscles du bassin trop gros, l'intrépidité est une irritation du plexus solaire et la mollesse du caractère dépend de plus ou moins de calcaire dans les os. Qu'est-ce que l'entêtement? L'induration des membres du cerveau. Modestie ou vanité dépendent de la santé du coccyx, et la plèvre relâchée donne l'humilité d'un saint Labre. Quand l'orifice cardiaque est sain, on est serviable ; le plus ou moins de prétentions tient du fonctionnement des vaisseaux lymphatiques. L'épaisseur du péricarde donne l'insensibilité à Gobsek ; on est sociable comme Gaudissart d'après l'état des hypocondres. La fausseté d'une cousine Bette correspond au rétrécissement de l'orifice du cœur, et le bavardage de la nourrice, dans Roméo et Juliette, à sa dilatation ! La libéralité est liée à l'aorte pulmonaire ; la politesse s'engendre de la sanité de la glotte et du larynx. L'avarice de Grandet ne va pas sans la dureté des sphincters. On est juste ou injuste suivant que la valvule du cœur ferme bien ou mal. La
tuméfaction de la glande thyroïde coïncide avec l'outrecuidance du colonel Bridau, et la veine-porte relâchée détermine la lenteur du cousin Pons. Le courage ou la peur siège aux intestins ; le calme et la colère, dans la bile ; la tristesse ou la gaité, aux reins, et Poiret est un employé ponctuel parce que sa rate est bonne... »
— Assez de dissection, vous n'êtes plus le Nebo que j'aime, en ce langage de carabin transcendental. Allezvous me dire, si je m'entête : « Princesse, les membranes de votre cerveau s'indurent », et quel amoindrissement de la dignité humaine en pensant que, l'orifice du cœur rétréci, je deviens menteuse; ou qu'il se dilate, et je bavarderai ! »
— Et comptez-vous pour rien la Volonté, la faculté sainte, qui dompte les lois organiques et ploie le corps à sa discrétion? Quand M°'^ de Sérizy tord les barreaux de la Conciergerie, quand Sombreval s'élance hors du séminaire de Ooutances , c'est l'àme qui chevauche l'instinct. Les forces sentimentales défient la mensuration ; leur thaumaturgie a lieu chaque fois qu'un être croit ou qu'il aime immensément. »
— Expliquez-moi, Nebo, avant toute chose, le phénomène sentimental par excellence. Qu'est-ce aimer? »
— Aimer? une aliénation consentie, une désorbitation voluptueuse ; c'est devenir le satellite de qui a pris sur vous ascendant astral, suivant Paracelse. Tout homme est attiré par un nord qui est sa destinée : une femme intervient , qui le fait dévier, comme l'aimant , l'aiguille aimantée. L'attraction sexuelle est un phénomène magnétique, une fascination douce ou un envoûtement douloureux. Il n'y a pas de sortes en amour, il ne saurait différer qu'en
degré et en objet, et Stendhal s'est mépris en donnant pour générateur à l'amour, l'admiration. Vous avez entendu au cabaret, Ligneuil confesser à la fois son amour et son mépris pour sa maîtresse? Les gens d'une haute culture s'avouent la laideur ou la sottise d'une femme aimée. »
— Et la fameuse cristallisation? interrogea Paule.
— S'appelle scientifiquement : auto-magnétisation. Voilà un M. Charcot qui ne veut pas avouer que l'hypnotisme est une magnétisation dont le malade fait tous les frais fluidiques ; il place entre les deux yeux du sujet un point brillant qui détermine un strabisme convergent, irradiant du fluide qui se réfracte sur le sujet même.
« Ainsi l'amoureux, en fixant son imagination sur l'être charmeur, produit un strabisme convergent de ses pensées et hypnotise, c'est-à-dire endort, tout autre sentiment que celui de son amour naissant. »
— L'être supérieur serait donc celui qui n'a pas dévié de son Nord?
— Prenez garde, Paule ! L'homme sans passions et l'homme devenu passif déchoient de même ; il n'y a point de gloire à être impuissant ou à se châtrer ; endiguer sa force passionnelle, la canaliser vers un but idéal ; la gouverner, enfin, en un emploi héroïque : voilà le grandiose ! »
— La supériorité supposerait donc la tentation? »
— Vous soulevez ici le mystère de l'originel péché. Eh bien ! ouvrons la Genèse ésotériquement.
« Au milieu de l'Eden était une stèle de bois écrite, relative à la science du bien et du mal. Dieu dit à l'homme : « Alimente ton esprit de ce qui est figuré sur toutes les stèles du jardin, sauf celle du
bien et du mal; car tu mourrais à la vie Edenique. »
« Adam se tint pour averti ; mais la femme plus curieuse, à peine née, écouta le plus subtile des Séraphins lui disant : « Oui, vous serez chassés du jardin et mènerez une vie misérable si vous lisez la stèle défendue; mais à ce prix, vous serez immortels, d'une immortalité supérieure et vous aurez la science divine. « Et la femme, ayant lu la stèle, la fît lire à Adam. Le sort en était jeté ; ils avaient préféré la douloureuse initiation à l'Eden paisible. Dieu leur donna des corps pour la vie végétative et l'existence terrestre commença. »
— Quelles variantes au catéchisme! L'arbre du bien et du mal, une table de bois gravée ; la pomme, une formule métaphysique et le premier péché, l'acte le plus saint de l'humanité. »
— Ne croyez pas le péché originel spécial au premier couple ; nul ne peut naître sans le commettre. Dieu ne nous jette pas malgré nous dans la vie, nous y entrons de plein gré. L'instinct de l'âme encore fondue au foyer de l'Absolu, si cette expression se peut tolérer, c'est d'arriver, fût-ce à travers mille maux, à l'individualisation : or, la personnalité éternelle est un bienfait si incommensurable, que Dieu ne saurait l'accorder que sous condition de le mériter ultérieurement par la souffrance ; ainsi, la maladie et le désespoir sont les faibles et arriérés payements de cet inestimable : l'entité éternelle. »
— Cette vie maudite par la plupart des vivants, a été consentie par eux et dépasse un tel prix ; vous me confondez, Nebo ! »
— Oui, Paule, « Etre », voilà la seule importance, puisque Dieu se définit l'Être ; mais l'entité ne saurait
trouver le bonheur que dans la conscience et l'amour d'elle-même.
« Dieu s'aime et se manifeste à lui-même par la création, tandis que l'homme a sans cesse besoin de faire la preuve de sa personnalité par autrui ; et comment s'aimerait-il ? Sa beauté, imparfaite et brève ; sa force, à la merci d'une intempérie ; son intelligence si facilement obscurcie ne lui laissent d'aimable que le double reflet d'absolu qu'il renferme : la Conception et la Charité.
(( L'homme, imitateur de Dieu, c'est-à-dire créateur, saint, élevant son cœur jusqu'à la cause ; artiste l'exprimant en une œuvre, sera toujours rare et l'ensemble humain, impuissant à prier de l'esprit et à s'afïirmer dans le monde des formes, demeure exclusivement passionnel.
« Soit qu'il s'efforce, ambitieux, à gouverner ; avare, à thésauriser ; gourmand, à reporter toute sa sensibilité à l'épigastre ; cette foule qu'il entraîne, cet or qu'il entasse ; ces mangeailles, où il s'animalise, sont de détestables preuves de son entité. L'homme général ne peut demander qu'à l'amour une enivrante affirmation de lui-même, et, lorsqu'il entend une femme dire entre ses bras : « C'est le ciel » ou : « Tu es mon Dieu » ; il trompe un noble désir et satisfait inférieurement un appétit d'essence supérieure. Il n'y a qu'un seul sentiment, Paule, et générant de tous les autres : l'orgueil ; moyeu de la roue passionnelle autour duquel tous les autres rayonnent, et je définis les passions de coupables affirmations de la personnalité humaine. »
— Oh ! définir ainsi, c'est absoudre. »
— Non pas, c'est voir le déterminisme à travers le phénomène et dégager, par exemple, des formes folles
de l'amour l'auguste besoin d'expansion qui l'engendre. »
Paule l'interrompit :
— La passion n'est-elle pas disparue de la société actuelle? »
— Ah ! Eros suit la mode, et, comme Almaviva n'a jamais profilé l'ombre de sa cape, relevée par une épée, dans votre rue; comme les éperons d'argent de Silvio n'ont jamais étoilé l'herbe nocturne à votre château, parce qu'enfin la société n'est plus décorative et que vous voyez l'amour à la lumière des féeries poétiques, vous croyez l'homme changé? Sous le plastron du mondain, sous la redingote quakrement boutonnée, la vieille boîte à musique moud les éternels vieux airs. L'Amour s'affirme à chaque faits divers par le vitriol et le couteau ; plus de roi, ni de cour de France, et cependant l'avocat, qui a éraflé la pourpre de plus près, meurt d'une femme. Les lois sont faites par la majorité ; la majorité par la Chambre ; la Chambre par les passions locales. Vous êtes dupes des romantiques ; ces artistes admirables ont rythmé la passion, paillonné le péché et pourpré le crime ; et ces portraitslà ne ressemblent pas aux originaux.
« On n'aime plus, pensez-vous ; on aime autrement, princesse; l'amour est une fatalité, boulet au pied gauche ou au pied droit; acoquiné par le spasme ou par le désœuvrement, l'homme, pour des raisons différentes, éternise ses mêmes errements. L'impuissance prématurée se généralise, soit ; est-ce que l'impuissance ôte le désir ; et le désir ôté, ne resterait-il pas la vanité, et enfin, à défaut, la routine sempiternelle ?
« Voyez l'histoire : la goutte d'eau qui fait verser la
coupe de l'événement est toujours sentimentale. La prise d'Alger, un coup d'éventail ; et Rosbach réplique à une épigramme. Ma pauvre princesse, vous ne savez pas l'histoire; où l'enseigne -t-on, du reste? Quel manuel expliquera l'implacabilité de Richelieu par sa constipation et sa gravelle?En quel pensionnat formulera-t-on le tort de Marie Leczinska vis-à-vis de Louis XV. Napoléon, l'aventurier, épousa une aventurière pour obtenir le commandement d'Egypte, et l'épopée impériale commencée par de la prostitution, se continue par le brigandage et un thugisme occidental. Que voit là l'élève ? des régiments qui évoluent des bornes-frontières que déplacent des diplomates. L'histoire est une si épouvantable école de perdition que, d'avis unanime, on a prononcé le huis-clos. On n'enseigne que les verdicts, c'est-à-dire les traités; les débats on les tait ; les dépositions des témoins on les étouffe. Nul ne voit que la Saint-Barthélemy, étrangère à la religion, est un mouvement démocratique contre les féodaux, et le public a été stupéfait à l'étalage des pièces du procès révolutionnaire, cassé par Henri Taine. A votre étonnement, chère princesse, je vois clair que vous êtes aussi ignorante qu'un ministre de l'instruction publique et la dupe des cahiers d'une élève de Saint-Denis : vous n'apercevez pas le roman dans l'histoire. Cependant, Ninus est mort pour avoir joué dans la réalité un opéra-comique, la reine d'un jour ; Ilios, a été réduite en cendres pour venger un cocuage; un mari se vante de sa femme après boire et Rome tombe en république ; un décemvir s'éprend d'une grisette et le décemvirat croule ; Curius, au lieu de donner à une fille des sensations, lui raconte ses petites affaires et Catilina échoue ;
Octave refuse le jambage à Fulvia : guerre avec Antoine ; Titus reçoit l'empire comme prix Montyon pour ses égards envers son vieux père ; Commode périt pour avoir laissé traîner un papier. Sous Constance, un impôt est supprimé parce qu'une femme avait dû se prostituer, avec l'assentiment de son mari, pour le payer; Jove lit tout haut une lettre d'Honorius : de là le sac de Rome par Alaric. Toutes les victoires de Bélisaire sont oubliées parce que, étant cocu, il ose être mécontent, comme M. de Montespan. »
— Avons croire, la véritable histoire des peuples serait le roman de quelques individus. »
— Rien autre ; le Tonkin est le roman d'ambition de M. Ferry, et la guerre du Péloponèse n'eut pas d'autre raison que de conserver le portefeuille d'alors à Périclès. Comme ces jeunes filles qui perdent leur plus grande illusion en voyant un prêtre aller à la garde-robe, le public niais se figure les premiers rôles historiques exempts des besoins auxquels les coryphées sont soumis! Suivant son génie, Thomme oriente sa passionnalité, il la sanctifie ou Théroïse, mais elle demeure virtuelle sous le froc et sur le trône même.
« Le sauvage qui dispute une femelle à un rival est le même homme que le mousquetaire tirant son épée parce qu'on a offert le bras avant lui. La déchéance d'une espèce ne change pas plus ses conditions biologiques que l'avachissement de l'individu ne l'exempte des lois régissant sa série. »
— L'homme « supérieur y>, répondit la princesse, garde donc en lui les éléments de redevenir ordinaire. »
— La supériorité humaine n'a que deux types, Paule, l'exterminateur ou l'enchanteur ; celui qui
IG
donne la mort, celui qui annonce la vie éternelle : Nimroud et Orphée. L'un piétine, vole et massacre les peuples ; il écrit son nom avec du sang, et la foule ne l'oublie pas ; Bonaparte, le thug, n'a-t- il pas sa colonne dans la ville qui se croit la plus civilisée.
« L'autre, hiérophante et poète, sublime recruteur de la légion idéale, raccoleur insigne de toute spiritualité dit à l'humanité féroce la parole d'amour, et, après l'avoir bafoué, on le tue et on l'oublie. Le grand drame terrestre se joue entre les descendants de Nimroud et les fils d'Orphée ; et la masse n'oscille pas, comme le chœur antique, entre les deux puissances ; elle aime l'odeur du sang versé, elle aime la guerre, le lupanar et le suffrage universel, les trois immondices humaines.
« La sueur des peuples mouillera le mortier de mes constructions, et sa charogne fumera mes terres. »
« Voilà le Credo de Nimroud, d'Alaric, de Oharles- Quint, de Bonaparte, de Bismarck.
« Les descendants d'Orphée ne pensent pas qu'ayant plus de droits, ils aient moins de devoirs ; ils attribuent d'abord le bonheur à la canaille ; car la canaille seule peut être heureuse ; ils se réservent la suprême aristocratie de la douleur.
« Au peuple le catéchisme ferme, précis et satisfaisant; à nous les vertiges sinaïtiques de l'ésotérisme ; à nous les longues méditations de la gnose, au peuple les carrousels et les feux d'artifice; à nous les veillées austères; au peuple la Bête à deux dos et ses assouvissements; à nous le rêve des amours impossibles ; à lui la santé et tous les fruits de la terre ; à nous la fièvre et la stèle de la science du bien et du mal. »
— Votre descendance d'Orphée vient de luire dans
vos yeux, Nebo, et quoique nulle merveille n'en témoigne, votre génie m'apparaît ; mais, si fraternel que soit notre lien, impavide nocher, il y a dans votre éducation Kironnienne de la princesse Paule un besoin d'expansion, le désir d'un compagnon à votre taille, une tendresse qui donne beaucoup et veut mêmement recevoir et l'invention d'une Eurydice. » '
— Comme le grand Cytharéen, pilote d'une expédition dans la Colchide des passions, j'ai fait vibrer votre atmosphère; et votre âme, comme l'Argo qui restait immobile sur la plage, descendit dans les flots de la Curiosité ; je vous ai tiré, Androgyne inconscient, de l'inaction argonautide à Lemnos ; et maintenant, ayant apaisé par cette statue la colère de Rhée Erotide, je vais évoquer la triple Hécate pour qu'elle nous éclaire la forêt obscure des sentiments humains; comme le Thrace couvrait de ses chants la voix des sirènes, je vous empêcherai d'entendre les voix chuchoteuses du péché : nous voici encore sur les rives stygiennes ; pourrai-je vous ramener à la vie androgyne ; Eurydice, Eurydice, ne vous retournerez-vous pas, avant d'avoir franchi la dernière épreuve de l'initiation? »
Et le visage du rêveur s'attrista d'un pressentiment.
— Chassez ce doute injurieux j), fit vivement la princesse, « et laissez-moi m'étonner qu'à l'instar du Thrace, fils d'Apollon, vous n'accomplissiez pas une œuvre de lumière. »
Les traits de Nebo se tendirent, exprimant une de ces fiertés qu'on ne désarme pas.
— Le nom de l'Hermès kaldéen ne peut pas s'écrire au bas d'une affiche électorale ; ce serait prostituer le
souvenir des dieux ; il y a cinq mille ans j'eusse porté la tiare ; il y a cinq cents ans j'eusse été peintre ou condottiere ; aujourd'hui le devoir de mes bras est d'être croisés ; « le devoir de mes lèvres, de cracher ; le devoir de ma charité, de maudire. Est-ce que les valets des pharaons voudraient être les ministres de maintenant? Toutes les voies sont corrompues; dans un pays où l'on voit sur le même édifice : Égalité et Défense de faire des ordures, vous voulez que j'œuvre? Savez-vous ce que ferait la France républicaine d'un Orphée ? Elle l'emmènerait en Colchide, sac au dos, comme pousse-caillou , et , après l'avoir livré aux jurons blasphématoires d'un caporal, elle le ferait périr dans un silos, au bon plaisir d'un adjudant. Ayant trente-six millions d'égaux, mon devoir c'est le mépris des lois! »
— Je commence peut être à vous comprendre, malgré votre, complexité, Nebo ; vos colères révélatrices me montrent une activité sans emploi, un héroïsme en disponibilité qui, en d'autres temps, eût mis à la conduite des peuples l'étrange puissance qui s'exerce sur la princesse Riazan, en pis aller... »
— Apparence que Cela ! Un seul pouvoir mérite la convoitise^ celui des princes de TEglise ; régner par le Verbe, gouverner les consciences, voilà vraiment le pouvoir désirable ; mais, j'en jure par Dieu même, entre le plébiscite qui fait un empereur et votre présence ici, je ne saurais hésiter, et vous savez que cette parole n'est pas d'un amant.
(( L'initié ne saurait plus avoir avec l'Etat que des rapports défensifs ; il faut se méfier des méchantes bêtes démocratiques, puis extravaser sa personnalité dans une œuvre ou dans un rêve. Il n'y a plus que trois
hommes en Occident: l'homme d'oraison, l'homme de méditation et le voyou; ôtez les moines et les artistes, il reste de la crapule seulement. Mais ces deux castes occupent de telles hauteurs que toutes les boues rejaillissantes ne les éclabousseront pas. » Paule regarda sa montre :
— Cher maître, en me conviant aujourd'hui, vous avez oublié que c'était le jour de la duchesse Vologda, ma noble tante, et je n'ai plus que de courts instants à vous donner. A quand ma première leçon sentimentale ? »
— Samedi soir. »
— Vous jouez de malheur ; il faut que je paraisse au bal de la princesse Dinska. »
— Je joue de bonheur ; c'est au bal de la princesse Dinska que je vous donne rendez-vouSc »
— Permettez-moi, Nebo, de vous avouer que je crois mieux connaître ce monde- là que vous, et je m'offre, à mon tour, à y. être votre Mentoresse. »
— Vraiment? » fît Nebo, ironique, « vous connaissez les assassins, les souteneurs, les bandits et les filles qui seront samedi chez votre ami Ywanowna. )»
La princesse regarda le Platonicien avec stupéfaction.
— Rêvé-je ou déraisonnez-vous? »
— Ni l'un ni l'autre : tout le crime et tout le vice qui a demandé quatorze nuits pour être passé en revue, sera réuni en même temps dans l'hôtel de l'avenue Kléber. »
— Vous raillez d'une énervante façon ; si vous disiez vrai, j'aurais déjà vu, au moins... »
— Princesse, il y a l'œil artiste et l'œil psychologique; on ne naît pas avec ces yeux-là, on se les fait.»
— Je voudrais être à samedi pour avoir raison d'une assertion telle. »
— Vous voilà redevenue curieuse ! » fit Nebo en un sarcasme doux. »
— Philostrate raconte », reprit-il, « qu'un disciple d'Apollonius de Thyane avait convié son maitre à son mariage. La mariée était jeune et belle ; on enviait l'heureux époux. A peine le hiérophante a-t il paru, a-t-il parlé, que la belle fiancée s'évanouit pour laisser voir la sorcière Canidie. Eh bien, votre société éblouissante d'aspect, vous apparaîtra l'infâme stryge qu'elle est réellement, à ma parole ; je dissiperai les prestiges et romprai les charmes, et vous resterez confondue et plus écœurée qu'à l'Erotic-Office ou aa Grand-Trimard. »
— ■ Votre affirmation me déconcerte », murmura Paule.
Depuis son arrivée, son attention se partageait entre les discours de Nebo et la statue singulière, qu'elle considérait avec une préoccupation croissante ; elle se leva et, s'approchant de la selle :
— Comment baptisez-vous ? »
— Elle est païenne. )>
Et, trempant un pinceau dans de l'or en coquille, il l'étendit au creux des lettres du socle :