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ÉPILOGUE

ÉROS -BASÏLEUS

Sous l'air pesant et chaud, le vieux parc dormait un lourd sommeil, aux agitations languides ; le ciel d'outremer foncé jusqu'au noir, irradiait de la torpeur, et d'appétissantes effluves sourdaient du sol. Tantôt lançant sa poudre d'argent, tantôt disparaissant derrière des nuées épaisses, la lune semblait un astre en insomnie qui s'endort un instant et bientôt se réveille, lui-même obsédé par le magnétisme d'une nuit d'été.

Minuit sonna et d'une petite porte du mur apparut un personnage de Shakespeare, en maillot gris, au haut de chausses, tailladé de satin blanc ; sa fine taille serrée dans un justaucorps de velours noir, le cou très nu, coiffé d'une toque à longue plume et l'épée au côté. Un moderne en veston eût taché de laideur dissonnante, ce magnifique décor d'un rendezvous d'amour. Après s'être orienté, le personnage avança résolûment ; puis, son pas subitement ralenti, il ramena ses bras sur sa poitrine ; on eût dit le fantôme d'Hamlet errant dans un bois d'EIseneur.

Tout à coup, il recula devant sa pensée comme devant un objet d'effroi, un grand moment immobilisé dans son hésitation ; puis, tirant son épée, il fit le geste de couper l'air en croix autour de lui, la rengaina et, lors, hâta son pas d'une allure d'homme qui se résout à une démarche dont les conséquences effrayent.

A un pavillon du château, une forme blanche se dessinait dans une baie éclairée.

— Est-ce toi, Roméo », modula une amoureuse voix.

— Non, belle Paule, ce n'est pas Roméo, le doux tourtereau, c'est l'amer Hamlet, l'âme troublée, l'esprit en désordre, qui a choisi le pied de ton balcon pour y venir enterrer ses rancœurs, sa lassitude des luttes stériles, et brûler en ton honneur, détestable holocauste, son vieux cœur qui battit autrefois glorieusement et, mieux qu'un cadran Apollonien, marquait l'idéal de toutes les heures humaines.

— J'ai plus de douceur à t'offrirque tu n'as d'amertume à m'opposer, mon doux Hamlet ; viens désordonner ma chevelure, blonde et parfumée ; la brise d'amour fait de chacun de mes cheveux une harpe éolienne ! ce concert apaisera tes esprits comme la Harpe de David apaisa ceux irrités du roi Saùl ; jetez, au pied de mon balcon, ce lest de haine contre l'injuste sort, vos rancunes contre l'Hier trompeur, vos méfiances envers l'énigmatique Demain. Brûle ce quia vieilli de ton cœur; je t'en donnerai du mien jeune et que tu fais saigner en le refusant, et quoique nous ne puissions respirer par la même poitrine, demandons l'heure à ma jeunesse que la vie n'a pas encore fanée; elle marque, cadran Phœbien, l'heure idéale du baiser.

— Vous êtes bien charitable pour une vierge ; le mendiant d'amour est parfois un voleur ; vous lui donnez le baiser, mais il peut vous prendre ce que le coroner ne lui fera pas rendre ; vous aurez beau faire crier sur toutes places d'Elseneur ce que vous aurez perdu, nul ne l'aura trouvé, et cependant le voleur ne l'aura pas gardé. Ah! bénigne vierge, ne vous faites jamais tourière, vous ouvririez trop facilement au diable! Non, Madame, le cloître ne vous vaudrait rien ; qu'est-ce qu'il vous faut ? un souffle, l'effleurement d'une âme, deux mots, ceci », il fit un geste d'envoyer un baiser, a ou bien, ma commère, il vous faut un compère, pas essoufflé, qui vous étreigne délicate envie. Eh ! qu'attendez-vous sur ce balcon? qu'un ange y descende ou qu'une brute y monte?

— Vous êtes piquant, monsieur, vous êtes piquant; c'est un mauvais jeu de meurtrir la main qui vous caressse. Votre chien vous lèche et vous le repoussez en lui disant : retire-toi, je pourrais te faire abattre : une fleur odorante et pure penche vers vous son calice et dit (f respire-moi », vous menacez la douce fleur de la briser ; le cloître ! oui bien, pour que vous m'y confessiez, mon révérend d'amour; j'ai l'âme pleine de votre image, est-ce donc une souillure? je serais une chute pour un ange, un animal me profanerait ; mais vous, cher Hamlet, vous êtes l'hôte pour lequel j'ai mis la maison en fête; mon souffle déridera votre front et mes lèvres sauront épanouir les vôtres.

— Boiriez-vous au gobelet de l'ivrogne? Et vous voulez tremper vos lèvres dans mes lèvres ; ce que c'est que la vertu! Dieu-Puissant, voici une enfant aussi pure qu'au jour de sa naissance, aussi impolluée que l'aube, qui penche sa bouche de pucelle pour boire

à ma coupe bourbeuse et mal lavée des orgies vulgaires. Songe, avant d'avancer vers moi ces rebords purpurins de ton âme, que j'ai fourragé des baisers aux lèvres viles, aux lèvres qui se payent le baiser un penny. Toi, jeune fille, que la soif pousse au bord d'une mare infecte, vas embrasser les pieds d'ivoire de ton crucifix, et immole ton désir à Celui qui s'est immolé pour nous tous, infâmes oublieux.

— Mon bon Seigneur, pourquoi me tordez-vous le cœur? je m'agenouille et vous salue, et vos paroles piétinent ma pudeur ; quel soin jaloux prenez-vous donc de moi, que j'oublie de prendre? Puisque vos lèvres maudissent leurs fautes, le passage des miennes les purifiera. Si l'impur vous a souillé, que toute ma pureté suffise à désouiller ; et je serais heureuse d'être l'eau de cette ablution d'amour, l'holocauste de cette rénovation. Viens, mon doux Hamlet, j'aspire à toi, ne sens-tu mon souffle qui t'attire? sur cette échelle élance-toi et que je sois, ce soir, ton Paradis.

Et une échelle de soie se déroula jusqu'aux pieds du fantôme Shakespearien : le balcon était à la hauteur du premier étage, élevé.

— Tu l'auras voulu, ô folle ! n'accuse ni ton ange gardien de négligence, ni ta duègne d'oubli, ni Hamlet de ton destin : tu me convies à ta beauté, tu m'ouvres ton âme... voile donc ton crucifix, cache tes heures, retourne contre le mur le portrait de ta mère ; je ne suis pas l'Amour, Paule, l'Amour c'est un rêve; je suis la luxure, et puisque c'est la chair qui appelle, me voici, écho animal à ta voix d'animalité. Déchire ta robe, je vais faire saigner tes flancs et briser le sceau que Dieu avait mis sur ta beauté pour la défen-

dre des baves du péché. Ta virginité te gêne, je monte t'en délivrer ». L'ironie était si acerbe, l'accent mordait si violemment que l'ombre du balcon se rejeta en arrière, comme salie par la voix qui montait vers elle, insultante.

Grimpant la frêle échelle, il atteignit bientôt le balcon, l'enjamba, et marchant droit au lit :

— C'est là, l'autel du sacrifice, ma belle victime », et plus semblable à un furieux qu'à un amant, le bras étendu, il montrait la couche.

— « Grâce! Nebo », dit Paule, « vous me torturez », et elle roula sur un canapé.

Les cheveux dénoués et flottant sur les épaules, vêtue d'une longue robe de mousseline, sous laquelle transparaissait sa poitrine, les bras presque nus par la fente des manches, haletante et hagarde, derrière Nebo qui, les bras croisés, regardait toujours le lit, pilongé dans une méditation douloureuse. Qu'allait-il résulter de cette comédie ; ni l'un ni l'autre ne le prévoyait. Paule ne s'avouait pas ce qu'elle voulait, sinon entendre Nebo lui parler d'amour ; Nebo cherchait comment sauver son rêve de cet étrange péril. Chez tous les deux, les costumes, les paroles pastichant Shakespare, avaient momentanément faussé l'individualité; ils n'eussent point juré qu'ils n'étaient pas dans un pavillon de chasse du pays d'Ardennes, personnages vivants du poète saxon. Téméraires, au jeu dangereux de l'imagination, l'imagination exaltée les dominait. Nébo dans son rôle voyait la possibilité d'une défense plus vive et Paule, par le sieHj sauvait un peu mieux sa pudeur. Une anxiété poignante les secouait ; en ce duel étrange, chacun combattait pour sa Chimère. Nebo faiblissant, son

grand œuvre avortait pour toujours ; Paule ne faisant pas faiblir Nebo, renonçait pour toujours aussi à cet amour qui lui enflammait le sang et qu'elle sentait gronder et grandir en elle à chaque minute.

Elle se leva, posant son bras nu sur le cou nu du Platonicien, qui tressaillit ; ce seul tressant lui donna de l'espoir.

— Mon gentil Hamlet, l'air de cette nuit rafraîchira votre front brûlant ; descendez au jardin, je vous y vais rejoindre, et puisque votre amertume ne se dissipe pas à ma prière, nos deux tristesses se donneront la main sous la lumière argentée, moins pâle que nous.

— Ma mélancolie, c'est la rage de mon âme, et ce que je puis arracher de moins souffrant pour vous l'offrir, belle et insuffisante consolatrice d'une douleur qui ne saurait guérir, sans que le monde change et tourne en sens inverse.

Et Nebo, qui n'avait qu'à étendre la main vers le lit pour glacer le baiser aux lèvres de la jeune fille, enjamba le balcon. Il s'aperçut, trop tard, qu'il perdait tout le fruit de son inspiration, en descendant dans le parc.

Il craignait un élan de Paule, impossible à repousser sans grossièreté ; elle vint doucement, lui prit lamain^ et la main de Nebo tremblait dans celle affermie par l'espérance de sa belle adversaire.

— N'est-il pas doux, cher Hamlet, d'écouter son cœur dans ce silence plein de mystère? n'est-il pas doux de sentir près de soi un écho à sa douleur ? ne veux-tu, mon aimé, que je sois la répondeuse d'un éternel amen aux fantaisies de ta tristesse, aux paroles même de la souffrante injustice ? » elle lui en-

toura le cou de son bras et posa l'autre main sur le cœur de Nebo comme un tendre défi de mentir plus longtemps à ce qu'il éprouvait.

— Viens sur ce banc, que la lune éclaire, asseoir la lassitude de nos âmes, tristement enchaînées à ce corps lourd et infirme.

— Par la triple Hécate ! vous ne prendriez pas plus de soins pour l'aveugle de Oythère ; est-ce que le battement de mon artère vous semblerait la corde même de mon âme, que vous la grattez de toute votre beauté comme d'un archet, pour en tirer je ne sais quel ut ? est-ce celui d'en bas ou celui d'en haut, magicienne de la concupiscence dont les doigts, par distractions feintes, traitent mon cou comme clavecin ; pour la note que vous voulez, mademoiselle, c'est le point d'orgue, et une longue tenue ; vous dites « oui ». Oh ! pour une vierge, c'est grave, allons, mettez la pédale ! Sans cela vous n'obtiendrez que des notes aigres comme des cris d'orfraie, fausses comme vous même, cher Ange, qui ouvrez vos ailes toutes grandes pour vous mieux épanouir dans la fange !

Ils s'étaient assis sur le banc ; Paule appuya sa tête sur l'épaule du Platonicien.

— Mon amour ne se lassera pas plus que ton indifférence ; je m'enroule à toi comme un lierre.

La tension d'esprit, la chaude atmosphère fermèrent les yeux de Nebo un instant. Rapide comme une femme qui a son amour à sauver, Paule agrafa sa bouche à la bouche d'Hamlet ; une secousse violente les traversa : le choc de leurs deux électricités ; ils restèrent ainsi longuement, tremblant de tous leurs membres ; et quand la princesse, suffocante et pâmée, les bras coupés par la violence de la sensation, relâ-

cha son étreinte, Nebo redoubla la sienne, et, appuyant ses deux pouces sur le front de la jeune fille, il la frappa de sommeil, puis la coucha commodément sur le banc où elle s'était affaissée : « Je t'ordonne de te réveiller dans cinq minutes. » Et il se sauva comme un fou.

Quand il se crut assez loin pour défier les recherches de la princesse réveillée, il se prit la tête dans les mains. Que se passa-t-il dans ce cerveau prodigieux, fêlé par un baiser de femme? Il ne bougeait pas, pétrifié dans ce coin d'ombre ; un grand moment s'écoula... soudain il dressa la tête aux sons d'un piano : il passa la main sur son front pour lever les voiles qui s'étaient abaissés sur son esprit ; on jouait une marche triomphale, c'était Paule qui chantait sa victoire et épandait la joie d'avoir vaincu; lors, Nebo se leva, aussi prêt à fuir qu'à aller recombattre, quand une ombre s'allongea devant lui ; un nuage qui éclipsait la clarté lunaire venait de s'écarter, et en se retournant, il vit, hallucinante vue ! la statue d'Eros qui se dressait, souriante, de tout son corps ; Dieu réel de cette nature pâmée qui l'entourait.

Furieux et, dans sa rage, se vengeant sur l'effigie de son ennemi, il tira son épée et, d'un revers terrible, décapita l'icône, dont la tête roula.

A cet instant, la lune sortant tout entière des nuages frappa les lettres d'or du socle :

ERGS BASILEUS

L'épée échappa de sa main. Béant d'épouvante, devant la Force mystérieuse qui le foudroyait, lui. Maître des Forces et Maître du Mystère, sentant les mailles d'or de sa cotte héroïque se rompre, il cria dans la nuit, d'une voix terrifiée, avec un geste fou :

EROS-BASILÈUS!

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