LE MIRAGE ÉTERNEL I
Accoudé à la fenêtre du cabinet particulier, Nebo froissait avec humeur un télégramme. Il se retourna avec un tressant d'agacement quand deux garçons entrèrent, achevant d'apporter sur des réchauds d'argent les mets d'un dîner galant où l'on ne veut pas que le service vienne couper le baiser et contraindre le tête à tête.
— Si Monsieur veut bien regarder si rien ne manque.
— A vous de voir cela », fît-il avec humeur, et, le rappelant: « Trois Cliquot et l'addition dès maintenant.
Puis il se remit à la fenêtre, aspirant la fumée de sa cigarette par saccades ; un va et vient, gai et causeur, animait à perte de vue ce point de la vie boulevardière, et aux terrasses des cafés, les haussements de ton de gens qui ont très bien dîné, les claires toilettes des filles en chasse, et la perpétuelle cohue des voitures vibraient en une étrange symphonie de vie excitée et amusante. Neuf heures sonnèrent, et au bout d'un instant, Nebo referma la fenêtre et tira les rideaux.
— Voilà la note acquittée », dit le garçon. Nebo paya :
— Avez-vous bien indiqué qu'il va venir une dame demander M. Nebo? qu'on ne la laisse pas se morfondre et tâtonner aux portes : voici un louis pour du zèle à ce sujet.
Le Platonicien se jeta sur le sofa de velours rouge, large comme un lit, gardant toujours la môme face ennuyée et plissée d'une inquiétude étrange. On frappa, et en même temps une femme, la tête et le visage caché jusqu'aux yeux par une dentelle blanche, le corps perdu dans une sorte de domino de soie noire, entra comme un coup de vent, fermant la porte à clé.
— Enfin, me voici, pardonnez-moi mon retard, Nebo, et laissez-moi tout d'abord me débarrasser ; j'étouffe. » Prestement elle ôta sa mantille, déboutonna son domino, et parut en toilette de bal, souriante et heureuse de l'étonnement du jeune homme.
— Ma chère Paule », dit Nebo, dont l'humeur désarma devant cette ravissante beauté, « vous me traitez comme un salon, et, de la part d'une femme, la plus grande flatterie, c'est de prendre pour un seul la peine d'être belle, qu'elle ne ménage jamais quand beaucoup d'yeux en doivent juger.
— Pour être franche, je vais au bal, ce soir, un bal obligatoire au point de vue mondain , mais ayant jugé ma toilette très réussie et ma personne très en beauté, je vous ai apporté mon premier aspect comme au plus digne de l'apprécier, et au seul à qui je veuille plaire.
La princesse Riazan ne se flattait pas en se déclarant très en beauté : une robe de bleu très pâle et semé
de points argentins transparaissait sous des dentelles anciennes d'un blanc presque roux; plus décolletée que d'habitude, des nœuds de ruban, frangés d'argent, à l'épaule, et une étoile en brillant piquée dans les cheveux, simplement tordus etroulés en casque, éveillait l'idée d'une séduction irrésistible. Et telle était la magie de la jeune fille qu'à son seul aspect, l'humeur de Nebo était tombée:
— Votre télégramme est venu à midi, j'aurais pu ne pas rentrer à temps et vous seriez venue ici, quand même ; c'était fort imprudent.
— Je suis trop jolie pour être grondée», dit-elle avec une charmante conscience d'elle-même, « du reste, je pressentais vous trouver.
— Si j'avais couru le risque moi-même, votre vue le valait; mais le danger pesait sur vous, et c'est par sollicitude que je blâme.
— C'est bête ; je m'en rends compte, après avoir vu tous les loups sur les pierres de fer et de bois, comme on dit, je me sens toute chose, style Buttes-Chaumont, .émue, ravie d'être seule en face de vous, mon professeur.
— Seule en face de moi ! vous avez eu cette émotionlà plus de vingt fois, si c'en est une ; ou bien est-ce l'idée du cabinet particulier qui évoque en votre esprit d'amoureuses réminiscences ?
— Vous n'y êtes pas, vous y serez plus tard : versezmoi à boire, ô Platon.
Et elle gardait son beau bras, tendu pendant que Nebo faisait sauter un bouchon.
— Regardez-donc, Nebo, mes veines, ce réseau bleu sous la peau blanche, je trouve ça joli, on dirait qu'il y a un peu de ciel enfermé sous ma peau.
— Mademoiselle Narcisse, vous vous inventez les plus jolis madrigaux, pour me reprocher ma pauvreté de concettiste.
— Je ne vous reproche rien, mon ami ; mais ce soir je suis pleine de tendresse pour ma délicieuse personne; si vous saviez comme je m'aime, Nebo.
Elle but d'un trait, et en posant son verre :
— Je m'aime à m'embrasser dans une glace.
— Embrassez-vous dans mon esprit qui vous reflète, lui, sous votre double splendeur de femme et d'androgyne.
— Oh ! laissons l'androgyne pour ce soir; mes pectoraux sont trop visibles et cela sonne faux; quand je suis en travesti, j'ai votre sexe chéri ; je me sens femme ce soir jusque dans la façon dont je vous regarde.
— Eh bien, princesse, de cette façon de me regarder quel jugement résulte ?
— Oh ! bien compliqué, mon ami : donnez à boire.
— Paule, je ne suis pas pour les demi-gaietés ; buvez peu ou beaucoup.
Elle éclata de rire, et tendant une huître qu'elle venait d'ouvrir :
— Ah ça ! qui trompe-t-on ici ? je sais ce que vous pensez, et vous croyez savoir ce que je pense; et, ce qui est peu androgyne de votre part ; plus j'ouvre mon jeu, plus vous fermez le vôtre : votre préoccupation est telle, que vous venez de presser de la mie de pain, croyant presser du citron. Résignez-vous à céder ce soir à Diotime ; ce soir, rien ni personne ne me résistera: je me sens irradiante, jeune homme aux explications fluidiques— - rendez-moi vo^ cartes, vous avez perdu.
Nebo, se levant, prit la main de la princesse et la baisa. Une rougeur de plaisir monta au visage de Paule.
— Voilà la paix signée », dit le Platonicien; « voici maintenant ma préoccupation, dans sa réalité : en me mandant de vous attendre en cabinet particulier, vous vouliez, de votre autorité, faire l'expérience du souper fin avec le seul homme qui ne vous déplût pas ; voilà pourquoi j'ai essayé d'être désagréable pour vous punir d'avoir été dissimulée. Jusqu'ici, vous aije jamais refusé rien ? Pourquoi ne m'avoir pas dit : « Nebo, ce soir vous me ferez la cour, je tiens à cette comédie ». En ce cas, j'aurais préparé une contenance, et les galanteries compatibles avec la nature de notre amitié.
— C'est précisément cette préparation que je voulais éviter, mon maître ; j'ai prévu que l'humeur que j'allais vous causer vous ôteraitla faculté de me servir une comédie ; j'aime mieux vos froideurs vraies que de fausses chaleurs; et vous voyez que j'ai réussi. O Verrochio, comme Léonard, dans le Baptême du Christ, peignit un des anges plus beau que ceux de son maître, telle, sur le rôle de votre initiation sentimentale, j'ai machiné ma petite scène, et, croyez-m'en, celle qui m'en apprendra le plus long.
Il sortait une telle décision de l'accent de ce discours, que Nebo, toujours souriant, avait peine à déguiser l'atroce douleur de se débattre contre un entraînement trop doux.
— Oui » , reprit Paule, en arrangeant la dentelle de son corsage, « dans un moment, je vous poserai une question où il n'y a qu'une réponse ; et, de cette réponse» jaillira plus de lumière que de toutes nos cliniques.
1,'lNITIATION SENTIMENTALE
— Vous m'accusez, princesse, de vous avoir fait prendre le chemin le plus long au lieu de la traverse ; pour la première fois vous vous émancipez, non pas de ma direction intellectuelle, mais d'une certaine gratitude que vous me devriez, si je ne vous devais pas moi-même toute la joie de ma vie et tout le sourire de ma pensée.
L'émotion qu'il mit à ces derniers mots touchèrent la princesse au cœur :
— Je suis votre joie, dites-vous, Nebo ; mais je ne suis pas une joie sans mélange ; vous êtes toujours juste, toujours bon, mais vous voyez en moi quelque chose qui n'est pas moi.
— Ne voyez-vous pas en moi aussi quelque chose qui ne peut-être moi ?
— J'étais douée ; j'ai rencontré un maître tel que vous, j'ai vu ce que nulle vierge n'a vu ; j'ai l'acuité de perception d'un être pur encore, enfin mon cœur est en jeu, et vous voulez, vous, qu'il ne voie pas aussi loin que votre génie ?
— Que voyez-vous donc Paule ?
— Je vois que vous vous forcez à ne pas être tendre, de peur que cette tendresse ne vienne à compromettre votre rêve ; eh bien ! moi, au lieu de ruser, je viens à vous loyalement et je vous dis : frère Nebo, c'est vous qui compromettez notre fraternité, en redoutant que la petite Diotime vous tombe dans les bras ; c'est vous quiperdrez à jamais votre chimère, si vous la rebutez »; et, croisant ses bras : « en honneur, est-ce pas vous qui avez eu les toutes premières appréhensions au début du premier périple? Vous tremblez de regarder avec douceur et, tenez, tout à l'heure, vous avez évité ma main. Serait-ce donc vous qui tomberiez en amour
sexuel, alors que je reste fermement votre sœur ? mais une sœur qui, dans un élan, puisse embrasser son frère. A tout prix, Nebo, il faut qu'elle disparaisse, cette gêne où nous sommes : et vous le sentez comme moi.
En l'écoutant, Nebo avait repris son assurance.
— Le compliqué n'engendre pas le simple, et je me sens ennuyeux, ce qui est pis que coupable : à vous de me donner le ton ; si tendre qu'il puisse être, il ne le sera pas plus que le sentiment que je vous ai voué. Je puis vous dire que je vous aime, je ne mentirai pas ; je puis boire dans votre verre et manger dans votre assiette, et je suis sûr que ce sera meilleur ; et, tenez, je vais bouleverser le service et m'installer tout près de vous »; et quand, à l'étonnement de la princesse, il se fut assis à côté d'elle :
— Vous vous attribuez un héroïsme grand, en ne vous garant pas de moi ; mais je ne présente pas cet attrait positif, immédiat de vue et de contact que vous me présentez. Me voici, promenant mes yeux sur votre gorge ; autant dire que je regarde dans un foyer d'abstraction. Si je baisse la tête, les lèvres les premières, je vous baise le sein: quel air avonsnous alors.
A ce discours, la gorge de la princesse battit le corsage.
— Ce n'est pas de l'amour que je me garde, c'est de la force rayonnante qui s'émane de votre beauté et de votre jeunesse ; quand j'ai respiré de l'acide prussique sur la Butte, j'étais tout aussi imprudent que je le suis à fixer vos épaules.
Et le Platonicien ne détachait pas ses yeux de la gorge palpitante.
Alors, d'une douceur de voix indicible, elle murmura en lui touchant les yeux:
— Vous me regardez trop, Nebo.
— Trop ou pas assez, c'est toujours ainsi, chère princesse ; qui commence par l'un finit par l'autre.
— Est-ce une prophétie? » dit Paule. » Vous avez promis que vous boiriez dans mon verre.
— Je bois à vos idées, princesse.
— Prenez garde de boire votre condamnation.
— En quoi la fameuse question me condamnet-elle?
— Elle ne condamne pas le Nebo qui boit dans mon verre, elle condamne le Nebo d'avant.
— Nous sommes déjà à notre ère vulgaire; avant votre verre nous étions héroïques, après votre verre nous voilà modernes.
— Pourquoi railler même une puérilité, quand elle est la manifestation gauche, mais respectable, du sentiment.
— Je ne raille point, ce serait impie ; vous êtes ce soir un chef-d'œuvre, je ne suis qu'admiration, avec une pointe d'impatience.
— Ma question, la voici » et, tandis que le Platonicien allumait une cigarette, elle, s'inclinant vers lui, un coude sur la table, et l'autre bras sur l'épaule de Nebo :
— Vous m'avez saturé d'horreurs, vous avez savamment gradué les nausées imaginables et me voici dégoûtée du monde. Je suis persuadée que Ton aime mal, peu, et que l'amour en lui-même n'est rien qu'un phénomène attractif, beaucoup moins important dans l'économie providentielle que la gravitation des sphères. Je ne crois pas à l'amour, mais je crois en un
être, et cet être c'est vous. Je vous ai dit que j'en saurais plus, avant un moment, que je n'en avais appris sous votre Mentorat, et vous me compreniez si bien que vous faisiez l'innocent. Ne m'interrompez pas, je suis d'accord avec vous sur tous les points; vous m'avez montré la lanterne magique ; ce soir, j'ai eu l'audace de l'allumer et j'y ai vu clair. En venant ici sans autre idée qu'être avec vous, en vous faisant baiser ma main, en provoquant votre regard sur moi, j'ai senti que c'était là, la véritable initiation. Vous ne me faites pas une mine engageante, avec ce sourire contraint et ces yeux détournés ; le souffle de la princesse Riazan vous offusque presque; et cependant la fîère petite s'obstine, s'humilie, parce qu elle préfère avoir son bras sur votre épaule qu'elle agace, que les lèvres de n'importe quel homme sur sa chaussure. Et maintenant, répondez-moi : l'amour n'est rien en lui-même, mais celui qui l'inspire devient tout! Jusqu'à lui et hors de lui, il y a le sacrement, le désir et le péché ; mais lui, c'est l'initiateur, et l'idole et l'archange.
— Princesse », s'écria Nebo, avec une flamme subite dans les yeux en lui prenant les deux mains : « vous jouez-vous de moi ou bien si je rêve? Vous m'aimeriez? vous m'aimeriez jusqu'à vous donner? » et sa voix, chantante et habilement troublée, baissa.
— Paule, si c'est un jeu, il est cruel; ne tentez pas ma fraternité, elle ne tiendrait pas devant vos charmes; Paule, Paule, c'est la femme que j'aime en vous, je le vois maintenant; désabusé, j'abandonne mon rêve. Oui, tu as vaincu, beauté toute-puissante, Ame du ciel, mon Ame », et Nebo avait glissé aux genoux de la princesse ; alors la jeune fille, d'un geste fébrile, saisit la tête du Platonicien à deux mains, et.
l'élevant avec effort, la baisa d'un baiser où toute son âme passait.
— Vous avez perdu, à votre tour, Paule », dit Nebo en se redressant subitement.
La princesse cria.
— Prenez garde, on va croire que je vous viole » et l'ironie de ce mot sur la situation fouetta la princesse comme d'une cravache.
Elle se dressa :
— Monstre!
Nebo lui prit les deux mains, les baisa doucement.
— Le monstre », dit-il, « c'est le fantôme de volupté qui se dresse toujours entre deux âmes pour les faire tomber aux rets de la chair: le monstre, c'est la Bête qui s'était attablée avec nous. J'ai voulu faire paraître à vos yeux, pour vous mettre en garde contre lui, ce mirage éternel qui égare les plus purs esprits ; un ami intime quelques paroles vibrantes, et tout s'oublie; mais je vous aime trop pour vous laisser jamais la dupe de nos sens.
Me pardonnez-vous, Paule, de vous avoir fait mal pour sauver notre gloire?
— J'ai voulu lutter avec vous, je suis battue; mais vous auriez pu frapper moins fort; vous m'avez, en la même minute, fait communier avec l'extrême volupté et l'extrême douleur. Enfin, nous sommes tous deux dans notre rôle ; j'accepte même les duretés de votre enseignement, accordez-moi d'avance une grâce.
— Elle est accordée.
— Je pars dans trois jours pour le château de Saint-Fulcran; ma tante a besoin absolument de changer d'air ; je vous demande de venir une nuit dans le parc, en costume d'Hamlet ou de Roméo;
vous y verrez, du reste, votre statue placée dans un bosquet, suivant votre désir.
— D'où que vienne cette idée, j'y souscris. »
— Merci, Nebo, je ne me souviens plus de tout à l'heure, puisque vous accordez cela. Cette idée me vient d'un passage de Jean-Paul Richter, qui complète votre enseignement :
« Heureux celui dont le cœur ne demande qu'un cœur et qui ne désire ni parc à l'anglaise, ni opéraséria, ni musique de Mozart, ni tableaux de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de romans, ni leur accomplissement. »