U)E SAINT-JACQUES
in 2010 with funding from
University of Ottawa
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Une leçon de charité.
Godefroid sortit, après avoir salué cet homme aussi singulier qu'extraordinaire.
Rien en lui ne sentait , n'indiquait
un médecin, pas même ce cabinet nu,
et dont le seul meuble qui frappât la
vue était cette formidable caisse de
• Huret ou de Fichet.
Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour acheter, avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon qu'il fit partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant Tadresse.
Puis il alla rue Ghanoinesse, en passant par le quai des Augustins, où il espérait trouver encore ouvert un des magasins des commissionnaires en
librairie ; il en vit effectivement un où il eut une longue conversation avec un jeune commis sur les livres de jurisprudence.
Il trouva madame de la Chanterie et ses amis de retour de la grand*messe; et, au premier regard qu'elle lui jeta, Godefroid répondit par un hochement de tête significatif.
— Eh bien ! lui dit-il, notre cher père Alain n'est pas avec vous ?
— Il ne viendra pas ce dimanche-ci,
répondit madame de la Chanterie ; II. 2
vous ne le verrez que d'aujourd'hui en huit...
A moins que vous n'alliez où il vous a donné rendez vous.
— Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu'il ne m'intimide pas comme ces messieurs , et je comptais lui faire ma confession.
— Et moi ?
— Oh ! vous, je vous dirai tout ; car j'ai bien des choses à raconter.
Pour mon début, j'ai trouvé la plus
extraordinaire de toiiles les infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe ; puis des figures d'une sublimité qui dépasse toutes les inventions de nos romanciers les plus en vogue.
— La nature , et surtout la nature morale, est toujours au-dessus de l'art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures.
— Mais , voyons , dit madame de la Ghanterie, venez me raconter votre expédition dans les terres inconnues où vous avez fait votre premier voyage.
Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l'abbé de Vèze était resté pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de la Chanterie seule avec Godefroid , qui , sous le coup des émotions qu'il venait de ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits détails avec la foice , avec l'actijn et la verve que donne la première impression d'un paieil spectacle et de son cadre d'homme et de choses.
Il eut un grand succès, car la douce et calme madaine de la Chanterie pleura, (juelque accoutumée qu'elle fût à descendre dans l'abîme des douleurs.
— Vous avez bien l^it, dit-elle, d'envoyer raccordéon.
— Je voudrais faire bien plus , répondit Godefroid , puisque cette famille est la première qui m'ait fait connaître les plaisirs de la cbarité ; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus grande partie des bénciices de son grand ouvrage.
Je ne sais si vous avez a sez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même d'entreprendre une pareille affaire.
D'après les renseignements que je
Tiens de prendre , il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur serait alors de vingtquatre mille francs.
Gomme nous devons préalablement payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent le manuscrit , c'est donc douze mille francs à risquer.
Oh ! madame, si vous saviez quels regrets amers j'ai eus en venant du quai des Augustîns ici d'avoir dissipé si follement ma petite fortune ! car l'esprit de la charité m'est comme apparu.
J'^i l'ardeur de l'Initié , je veux embrasser la vie de ces messieurs , et je serai digne de vous.
J'ai béni plusieurs fois depuis deux jours le hasard qui m'a conduit ici.
Je vous obéirai en tout , jusqu'à ce que vous me trouviez capable d'être un des vôtres.
— Eh! bien, mon enfant, reprit madame de la Ghanterie après avoir réfléchi, écoutez-moi, car j'ai bien des choses importantes à vous révéler.
Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du malheur.
Oui, souvent le malheur a de la poésie : car, pour moi, la poésie est un certain excès dans le sentiment , et la douleur est un sentiment.
On vit tant parla douleur!...
— Oui, madame, j*ai été pris du déiïion de la curiosité. ,
Que voulez vous?
Je n'ai pas encore l'habitude de pé-
nétrer au cœur des existences malheu reuses, et je n'^ vais pas avec la tranquillité de vos trois pieux soldais du Seigneur.
Mais, sachez-le bien, c'est après l'épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre œuvre !..
— Ecoutez, mon cher ange, dit madame de la Ghanterie , qui prononça ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, nous ne forçons point les mots ici.
Ce qui est in!<^rdit n'occupe pas même notre pensée...
Donc nous nous sommes interdit d'entrer dans des spéculations.
Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des bénéfices, c'est une affaire, et les opérations de ce genre nous jetteraient dans les embarras du commerce.
Certes, ceci me semble assez faisable, nécessaire même.
Croyez-vous que ce soit le premier cas qui se présente ?
Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver ainsi des fanailles, des maisons !
Or, que serions-nous devenus avec des affaires de ce genre ?
Nous aurions été négociants..
Commanditer le malheur, ce n'est pas travailler soi-même, c'est mettre le
malheur à même de travailler.
Dans quelques jours vous rencontrerez des misères plus âpres que celle-ci, ferez-vous la même chose ?
Vous seriez accablé !
Songez, mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un an, se charger de notre comptabilité.
Vous aurez la moitié de votre temps pris par la tenue de nos livres.
Nous avons aujourd'hui près de deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, pour ceux qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiifre de leur dette...
Nous ne demandons jamais, nous attendons.
Nous calculons que la moitié de l'argent donné se perd.
L'autre moitié nous revient quelquefois doublée. . .
Ainsi , supposez que ce magistrat meure, voilà douze mille francs bien aventurés.
Mais que sa fille soit guérie, que son petit-fils réussisse, et qu'il devienne un jour magistrat...
Eh ! bien, s'il a de l'honneur, il se
souviendra de la dette, et il nous rendra Targent des pauvres avec usure.
Savez vous que plus d'une famille, tirée de la misère et mise par nous sur le chemin de la fortune par des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu les sommes doublées et quelquefois triplées...
Voilà nos seules spéculations !
D'abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous devpz vous en préoccuper) , que la vente de Fouvrage de ce magistrat dépend de la bonté de cette œuvre, Tavez-vous lue ?
Puis, si le livre est excellent, combien d'excellents livres sont restés un, deux ou trois ans sans avoir le succès qu'ils méritent, combien de couronnes mises sur des tombeaux !
Et je sais que les libraires ont des façons de traiter, de réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le plus difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens.
Monsieur Nicolas vous parlera de ces difficultés , inhérentes à la nature des livres.
Ainsi, vous îe vojez, nous sommes raisonnables , nous avons i'expérience de loutes les misères, comme celle de tous les commerces; car nous étudions Paris depuis longtemps...
Les Mongenod nous aident; nous avons en eux des flambeaux ; et c'est par eux que nous savons que laBanque de France a le commerce de la librairie en suspicion constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est mal fait...
Quant anx'quatre mille francs néces-
— i25 — saîres pour sauver cette noble famille des horreurs de l'indigence, car il faut que ce pauvre enfant et son grandpère se nourrissent et puissent s'habiller convenablement, je vais vous les donner. . .
Il est des souffrances, des misères, des plaies que nous pansons immédiatement, sans hésitation, sans chercher à savoir qui nous secourons : religion, honneur, caractère, tout est indifférent; mais dès qu'il s'iigit de j^rêter l'argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de l'industrie, du commerce...
Oh I alors nous cherchoris des garanties, avec la rigidité des usuriers.
Aussi, pour le surplus, bornez votre enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire possible.
Ceci regarde monsieur Nicolas.
Il connaît des avocats, des professeurs, auteurs de livres sur la jurisprudence; et, dimanche prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner.
Soyez tranquille, si c'est possible, cetle difficulté sera résolue.
Cependant, peut-être seraît-il bon que monsieur Nicolas lût l'ouvrage de ce magistrat...
Si cela se peut obtenez-en la communication...
Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu'il croyait uniquement animée par l'esprit de charité.
L'Initié plia le genou, baisa l'une des belles mains de madame de la Chanterie en lui disant :
— Vous êtes donc aussi la raison !
— Il faut être tout, dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce particulière aux vraies saintes.
— Comment , deux mille comptes !
s'écria-t-il.
Mais c'est immense !
— Oh ! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu , répondit-elle , à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois
mille autres familles qui ne nous rendront jamais que des actions de grâce.
Aussi sentons-nous , je vous le répète , la nécessité d'avoir des livres.
Et si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle financier.
Nous sommes obligés de tenir un journal, le grand-livre, des comptescourants et un livre de caisse.
Nous avons bien des notes, mais nous perdons trop de temps à chercher...
Voilà ces messieurs, reprit-elle.
Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d'abord à la conversation, il était abasourdi par la révélation que madame de la Chanterie venait de lui faire d'un ton qui prouvait qu'elle voulait le récompenser de son ardeur.
— Deux raille familles obligées ! se disait-il ; mais , si elles coûtent autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc des millions semés dans Paris ?
Ce sentiment fut un des dermers
niouTèments de l'esprit du mondé qui s'éteignait insensiblement chez Godefroid.
En réfléchissant , il comprit que les fortunes réunies de madame de la Chanterie, de messieurs Alain, Nicolas, Joseph et celle du jugePopinot, les dons recueiUis par l'abbé de Vèze et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient dû produire un capital considérable; et que, depuis douze ou quinze ans , ce capital , accru par ceux d'entre les obligés qui se montraient reconnaissants, avait dû grossir à la façon des boules de neige , puisque ces
charitables personnes n'en distrayaient rien.
11 voyait clair peu à peu dans cette œuvre immense , et son désir d'y coopérer s'en accrut.
il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du Montparnasse ; mais madame de la Chanterie, craignant la solitude du quartier, le contraignit à prendre un cabriolet.
En descendant de voiture , quoique les volets fussent si soigneusement fermés , qu'il ne passait pas une ligne de
lueur, Godefroid entendit les sons de l'instrument ; et , qaand il fut sur le palier , Auguste , qui sans doute guettait l'arrivée de Godefroid , entr'ouvrit la porte de l'appartement et dit :
— Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous olFre une tasse de thé.
Succts de Godefroid.
Ah
En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de faire de la musique : le visage étincelait et les yeux brillaient comme deux diamants.
— J'aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords ; mais je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée.
Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de l'instrument ; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade, dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de Fagilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils était »\lé
lui acheter, et qu'elle avait composées dans quelques heures,
Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin.
C'était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une douceur mélancolique.
Monsieur Bernard avait salué Godefroid par un regard où se peignait an sentiment inexprimé depuis longtemps.
Si les larmes n'eussent pas été à ja-
mais taries chez ce vieillard desséché par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été niouilié.
Cela se devinait.
Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contenoplant sa fille dans une indicible extase.
— Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle.
Le célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures.
— Et il m*a promis, ajouta-t-il, à l'oreille de monsieur Bernard, de me dire la vérité.
Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l'entraîna dans un coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.
— Ah ! quelle nuit vais-je passer !
C'est un arrêt définitif! lui dit-il à l'oreille.
Ma fille sera guérie ou condamnée !