‹ L'initiéChapitre 2 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

— Prenez courage, répondit Godefroid» et après le thé, venez chez moi.

— Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises. A ce développen^ent de forces succédera l'abattement.

Il fit enlever rinstruii)ent par Auguste et présenta la tasse de thé destinée à sa fille avec toute la p^liiii^ne d'une nourrice qui veut prévenir rirjj-r patience d'un petit enfant.

— Comment est-il ce médecin ? de-

nianda-t-elle déjà distraite par la perspective de voir un être nouveau.

Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité.

Quand les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices étranges, des fantaisies violentes.

Elle voulait voir Rossini; elle pleurait de ce que son père, qu'elle croyait tout-puissant, refusait de le lui amener.

Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père.

Monsieur Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites chez Halpersohn, tant il avait craint d'exciter chez sa fille des espérances qui ne se seraient pas réalisées.

Vanda restait comme aftachée aux paroles qui sortaient de la Louche de Godefroid, elle était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant

- ^5 — son désir de voir cet étrange Polonais devint ardent. ,

— La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux, dit l'ancien magistrat.

Aujourd'hui, par exemple, outre ce médecin, nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poëte Mickievicz, Towianski l'inspiré, Chopin au talent surnaturel.

Les grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants tronqués.

— Û6 — — Oh ! cher papa ! quel homme vous êtes !

Si vous mettiez par écrit tout ce que nous vous entendons dire, seulement pour m'amuser, vous feriez une fortune... car, figurez- vous, monsieur, que mon bon vieux père invente pour moi des histoires admirables lorsque je n*ai plus de romans à lire, et il m'endort ainsi.

Sa voix me berce et il calme souvent mes douleurs par son esprit...

Qui jamais le récompensera !...

- 47^ Auguste , mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de ton grand-père.

Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et ce regard, où débordait une compassion longtemps compriiuée, fut tout un poème...

Godefroid se leva, prit la maind'Aisguste et la lui serra.

— Dieu, madame', a mis deux anges près de vous!... s'écria-t-il.

— Oui, je le sais.

Aussi rac reproché-je souvent de les faire enrager.

Viens, cher Augustin, embrasse la mère.

C'est un enfant, monsieur, dont seraient fières toutes les mères.

C'est pur comme l'or, c'est franc, c'est une âme sans péché ; mais une âme un peu trop passionnée, comme celle de la maman.

~ /l9 - Dieu m'a peut-être clouée dans un lit pour me préserver des sottises que commettent les femmes... qui ont trop de cœur... ajouta-t-elle en souriant.

Godefroid répondit par un sourire et par un salut.

— Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il a fait le bonheur d'une pauvre infirme.

— Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur Bernard qui l'avait suivi, je crois pouvoir vous

assurer que vous ne serez point dépouillé par ce trio de braves gens.

J'aurai la somme nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif au réméré...

Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à lire... non pas à moi, je n'aurais pas assez de connaissances pour en juger, mais à un ancien magistrat d'une intégrité parfaite, qui se chargera, d'après le mérite de l'œuvre, de trouver une honorable maison avec laquelle vous contracterez équitablement. . .

Je n'insiste pas là-dessus.

En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-t-il en tendant un billet de banque à l'ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos besoins les plus pressants.

Je ne vous en demande pas de reçu, vous ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit parler qu'au cas où vous retrouveriez quelque aisance. . .

Je me charge de satisfaire Halpersohn. . .

— Qui donc êtes-vous ?.. dit le vieillard qui tomba sur une chaise.

— Moi, répondit Godefroid, rien ; mais je sers des personnes puissantes à qui votre détresse est maintenant connue et qui s'intéressent à vous...

Ne m'en demandez pasidavantage.

— Quel est donc le mobile de ces gens ?.. dit le vieillard.

— La religion, monsieur, répliqua Godefroid.

— Serait-ce possible!., la religion...

— Oui, la religion catholique, apostolique et romaine...

— Eh ! vous appartenez à l'ordre de Jésus ?, ,

— Non, monsieur, répondit Godefroid.

Soyez sans inquiétude: ces personnes n'ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et de rendre votre famille au bonheur.

— La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu'une vanité ?

— Eh ! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte charité cathoHque, la vertu définie par saint Paul !..

Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands pas dans la chambre.

— J'accepte, dit-il tout-à-coup, et je n'ai qu'une façon de vous remercier, c'est de vous confier mon ouvrage.

Les notes, les citations sont inutiles

à un ancien magistrat ; et j'ai pour deux mois de travaux encore à copier mes citations, comme je vous l'ai dit...

A demain, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.

— Aurais-je fait une conversion ?. ,, se dit Godefroid, qui fut frappé de l'expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait prise h sa dernière réponse.

La visite d'Halpersolto.

Le surlendemain, à trois heures, un

cabriolet de place s'arrêta devant la

maison, et Godefroid en vit sortir Hal-

persohn, enseveli dans une énorme pelisse d'ours. Pendant la nuit, le froid

~ 60 — avait redoublé, le thermomètre marquait dix degrés.

Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre où son chent de la veille le recevait, et Godefroid aperçut une pensée de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard.

Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les affaires ; et, il est si naturel de supposer le gé-

nie uni à la bonté,qu'il eut un nouveau mouvement de dégoût.

-~ Monsieur, dit il, je vois que la simplicité de mon appartement vous inquiète ; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière d'agir.

Voici vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, ajouta-t-il en tirant de son portefeuille les billets que madame de la Gbanterie lui avait remis pour dégager Touvrage de M. Bernard; mais, dans le cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous olï'rirais, pour garants de l'exécutioa

de nos conventions, messieurs Mongenod, banquiers, rue de la Victoire.

— Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les cinq pièces d'or dans sa poche.

— Il ira chez eux, pensa Godefroid.

— Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant comme un homme qui connaissait le prix du temps.

— ^ Venez par ici, monsieur, dit Go-

- 6S — defroid en passant le premier pour montrer le chemin.

Le juif examina d'un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels il passa, car il avait le coup d'œil de Tespion; aussi vit-il fort bien les horreurs de Tindigence par la porte de la pièce où couchaient le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard était allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de son chenil.

Il salua noblement Halpersohn , et

ouvrit avec précaution la chambre de sa fille.

— Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.

Et il se rangea pour laisser passer llalpersohn qui conservait sa pelisse.

Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie ; mais l'étonnement d'Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les juifs d'Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre une

excessive misère apparente et des richesses cachées.

En marchant de la porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et en arrivant à son chevet, il lui dit en polonais :

— Vous êtes Polonaise?

— Non pas moi, mais ma mère.

— Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousée?

— Une Polonaise.

— De quelle province?

— Une Sobolewska de Pinska,

— Bien.

— Monsieur est votre père?

— Oui, monsieur»

— Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...

— Elle est morte, répondit monsieur Bernard.

— Était-elle très-blanche? dà Halpersohn avec un léger mouvement d'impatience d'être interrompu.

— Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures.

Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la malade, tout en regardant le portrait de Vanda ïarlowska, née comtesse Sobolewska.

— Racontez-moi les désordres causés par la maladie !

Et il se uni dans la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes que dura le récit alternatif du père et de la fille.

— Quel âge a madame ?

— Treate-huit ans.

— Ah ! bon, s'écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir.

Je n'assure pas de lui rendre l'exercice de ses jambes, mais pour guérie, elle le sera.

Seulement il faut la mettre dans une maison de santé de mon quartier.

— Mais, monsieur, ma fille n'est pas transportable.

— Je vous réponds d'elle, dit sentencieusement Halpei'sohn, mais je ne TOUS réponds de votre fille qu'à ces conditions. . .

Savez-vous qu'elle va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable, et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois?...

Vous pouvez venir »voir madame, puisque vous êtes son père. ''

— Est-ce sûr ? denianda monsieur Bernard.

— Sûr ! répéta le juif.

Madame a dans le corps un principe, une hnmeur nationale, il faut l'en délivrer.

Quand vous viendrez, vous me Tamènerez , rue Basse Saint-Pierre , à Chaillot, maison de santé du docteur Halpersohn.

*— Mais comment?

— Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux hôpitaux.

— Mais le trajet la tuera.

*— Non.

EtHalpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où Godefroid le rejoignt dans Tescalier.

Le juif, qui étouffait de chaud, lui dit à Toreille :

— Outre les mille écus, ce sera quinze francs par jour; on paie trois mois d'avance. , .^^j ^^^,

— Bien, monsieur.

.y.cîci

Et, demanda Godefroid, en montant sur le marchepied du cabriolet où le docteur s'était élancé, vous répondez de la guérison ?

— J'en réponds, répéta le Polonais.

Vous aimez cette dame ?

— Non, dit Godefroid.

— Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne vous le dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et si vous faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette darae,.,

Godefroid lui répondit par un seul geste.

— Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique polonaivse qui produit tous ces ravages, j'en ai vu de plus terribles exemples.

Or, moi seul aujourd'hui sais comment faire sortir la plique de manière II. 6

à pouvoir la guérir, car ou n'en guérit pas toujours

Vous voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé.

Si cette dame était une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille francs, enfin tout ce que je demanderais !. . .

Mais c'est un petit malheur.

— Et le trajet!... n

— < Bah ! elle aura Tair de mourir, mais elle ne mourra pas!.,.

Elle a de la vie pour cent ans, une fois guérie.

Allons, Jacques s... vite, rue de Monsieur !... et vite!... dit-il au cocher.

Et il laissa Godefroid sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder s'enfuir le cabriolet.

— Qu'est-ce donc que ce drôle d'homme vêtu de peau d'ours?... de-

manda la mère Vauthier à qui rien n'échappait.

,,p,, Est-ce vrai ce que m'a dit le cocher du cabriolet, que c'est le plus fameux médecin de Paris?

— . Et qu'est-ce que cela vous fait, mère Vauthier ?

• — Ah, rien du tout ! reprit-elle en grimaçant.

— Vous avez eu bien tort de ne pas v6us mettre de mon côté, dit Godefroid en i-eveiiant à pas lents vers la maison ;

vous auriez plus gagné qu*avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n'aurez rien.

— Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant les épaules.

Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout 1

La procédare.

/:'!i!li*5'nr*r:.

XVIÏ.

II fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer de sa fille et la transporter à Ghaillot.

Godefroid et l'ancien naagistral fi-

~ 82 ~ rent la route chacun d'un côté du brancard couvert en coutil rayé de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au matelas, tant le père craignit les soubresauts d'une attaque de nerfs.

Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé vers cinq heures, à la chute du jour.

Godefroid paya sur quittance les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé ; puis, quand il descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint par monsieur

Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté très- volumineux, et qui le tendit à Godefroid,

— L'un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre volumes.

Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui confie pour toute cette semaine.

Je vais rester au moins huit jours dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à l'abandon.

Je connais mon petit-fils , il peut garder la maison, surtout aidé par vous; d'ailleurs , je vous le recommande.

Si j'étais encoi'é'^é que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...

'^ — Oh ! ce n'est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant monsieur Bernard.

''**'iDu moment où vous avez en moi cette entière confiance, je puis vous

dire que votre censeur est Tancien président Lecainus de Tresnes.

~ Oh ! de la Cour royale de Paris !

Prenez! allez! c'est l'un des

plus beaux caractères de ce temps-

Lui, et feu Popinot, le juge au tribunal de première insta'nce ont été des magistrats dignes des plus beaux jours des anciens parlements.

Toutes mes craintes, si j'en avais conservé, seraient dissipées...

El oùdemeure-t-il?

Je voudrais l'aller remercier de la peine qu'il aura prise.

— Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de M. Nicolas...

J'y vais à l'instant.

Et votre compromis avec vos coquins?...

— Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la cour de la maison de santé.

Un cabriolet trouyé sur le quai de Billy, et ramené par un des commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher par la promesse d'un bon pourboire, s'il arrivait rue Chanoinesse à temps, car Godefroid voulait y dîner.

Une demi-heure après le départ de Vando, trois hommes vêtus de drap noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame-des-Ghamps, où ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l'escalier , accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du logement de monsieur Bernard.

— 88 ^ Comme ce jour était précisément un jeudi, le collégien avait pn garder la maison.

Il ouvrit, e! trois hommes vse glis" sèrent comme des ombres dans la première pièce.

— Que voulez-vous, messieurs? demandit le jeune homme.

— Nous somiues bien ici chez monsieur Bernard, c'est-à-dire chez monsieur le baron ?.. .

— Mais que voulez- vous?

, , — Ah! vous le savez bien, jeune honame, car on nous a dit que votre grand-père vient de partir avec un brancard cou vert. . ,

Ça ne nous étonne pas ! mais il est dans son droit.

Je suis huissier, je viens tout saisir ici.

Tjundi, vous avez eu sommation de

payer trois mille francs de principal,

plus les frais, à monsieur Métivier,

sous peine de la contrainte par corps

que nous avons dénoncée ; et comme

un ancien marchand d'ognons se con- II. 7

naiten cîhotiîes,ledébîtenr?ïprîsla clef âes champs pour éviter celle deClïcby,

Maïs SI nous ne l'avons pas, nous aurons pied ou aîle de son riche mobilier* car nous savons tout, jeune homme, et nous allons verbaliser...

— Voilà des papiers timbrés que votre ^rand-père n'a jamais voulu prendre, dit alors la Vaulhier en fourrant dans la main d'Auguste trois exploits,

— Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire.

La loi vous accorde ffuarante sotis par jotir; ce n'est pas à dédaigiier.

— Ah! je verrai donc ce qu'il y a dans la belle chambre!... s*écria la Vauthier.

— Vous n'entrerez pas dans la chambre de ma mère , s*écria d'une voix formidable le jeune homme en s'élançant entre la porte et les trois hommes noirs.

Sur un signe de l'huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui survint saisirent Auguste.

— Pas de rébellion, jeune homme !

vous n'êtes pas le maître ici ; nous dresserions procès- verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture !...

En entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes,

— Ah ! quel bonheur , disait-il , que inaman soit partie î cela Taurait tuée !

Une espèce de conférence se tenait

entre les praticiens, l'huissier et la Vau-

thier.

Auguste comprit , quoiqu'ils par-

laienl à voix basse, qu'on voulait surtout saisir les manuscrits de son grandpère; et il ouvrît alors ia porte de la chambre.

— Entrez, messieurs , et ne gâtez rien, dit^il. On vous paiera demain matin.

Puis il s'en alia tout pleurant dans le taudis, où, saisissant les notes de son grand-père, il les mit dans le poëie, qu'il savait être sans une étincelle de feu.

Cette action fut faite si rapidement

- 9ft — que l'huissier, gaillard fin, rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme en pleurs sur sa chaise, lorsqu'il se précipita dans le taudis, après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans l'antichambre.

Quoiqu'on ne puisse point saisir les livres ni les manuscrits, le réméré souscrit par l'ancien magistrat eût justifié cette manière de procéder.

Mais il était facile d'opposer des moyens dilatoires à cette saisie ; ce que monsieur Bernard n'eût pas manqué de faire.

De là, la nécessité d'agir avec sournoiserie.

Aussi; la veuve Yauthier avait-elle merveilieuseraent servi son propriétaire en ne remettant pas ses significations aux locataires ; elle comptait les jeter dans l'appartement en y entrant à la suite des gens de justice, ou dire, au besoin, à M. Bernard qu'elle croyait ces actes faits contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient absents.

Le procès- verbal de saisie prit environ une heure ; car l'huissier n'omit rien et regarda la valeur des ob-

jets saisis comme suffisante à payer la dette.

Une fois l'huissier parti , le pauvre jeune homme prit les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de santé; car l'huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier devenait responsable des objets saisis.

11 put donc quitter le logis sans avoir rien à redouter.

L'idée de savoir son grand-père

traîné en prison pour dettes rendit le pauvre enfant exacteinent fou, mais fou COQ) me les jeunes gens sont fous, c'est-à-dire qu'il était en pioie à l'une de ces exaltations dangereuses et funestes , où toutes les puissances de la jeunesse fermentent à la fois et peuvent commettre de mauvaises actions aussi bien que des traits d'héroïsme.

Arrivé rue Basse-Saint-Pierre , le concierge dit au pauvre Auguste qu'il ignorait ce qu'était devenu le père de la malade amenée à quatre heures et

demie, mais que l'ordre de M. Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père, voir cette dame d'ici à huit jours, sous peine de mettre sa vie en danger.

Cette réponse acheva de porter au comble l'exaspération d'Auguste.

Il reprit le chemin du boulevard Montparnasse en marchant dans son désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants.

Il arriva vers huit heures et demie

du soir, presqu'à jeun, et teHeiUent épuisé par la faim et par la douleur, qu'il écouta la Vauthier lorsqu'elle lui proposa de prendre part à son souper qui consistait en un ragoût de mouton aux pommes de terre.

Le pauvre enfant tomba quasi-mort sur une chaise , chez cette atroce femme.

Encouragé par le patelinage et les paroles mielleuses de cette vieille,il répondit à quelques questions adroitement faites sur Godefroid, et il fit en-

tendre que c'était le locataire qui , demain, allait payer les dettes de son grand-père, car on lui devait les changeoxents heureux survenus dans leur position depuis une semaine.

La veuve écoutait ces propos d'un air dubitatif en forçant Auguste à boire quelques verres de vin.

Vers dix heures, on entendit le roulement d'un cabriolet qui arrêta devant la maison, et la veuve s'écria ;

I!*— Oh ! c'est monsieur Godefroid.

Aussitôt Auguste prit la clef de l'appartement et monta pour rencontrer le protecteur de sa famille ; mais il trouva la figure de Godefroid tellement changée, qu'il hésitait à lui parler,^ lorsque le danger de son grand-père décida ce généreux enfant.

Voici ce qui s'était passé rue Ghanoinesse, et la cause de la sévérité répandue sur la figure de Godefroid.

Ce qu'étair nonsienr Bernard.

Arrivé à temps, le néophyte avait

trouvé madame de La Ghanlerie et ses

fidèles au salon, et il y avait pris à part

monsieur Nicolas pour lui remettre les II. 8

quatre volumes de VEsprlt des lois modernes.

Monsieur Nicolas j>orta sur-le-champ ce. volume manuscrit dans sa chambre et descendit pour dîner ; puis , après avoir causé pendafit là première partie de la soirée , il remonta dans l'intention de commencer la lecture de cet ouvrage. «

Godefroid fut très-étonné lorsque , quelques instants après la disparition (le îiiorisieur Nicolas , il fût prié par

- i07 - Manon , de la part de l'ancien président, de venir lui parler.

Il monta chez monsieur Nicolas , conduit par Manon , et il ne put faire aucune attention à l'intérieur de ce logement , tant il fut saisi par la figure bouleversée de cet homme si placide et si ferme.

— Saviez-vous ^ demanda monsieur Nicolas redevenu président , saviezvous le nom de l'auteur de cet ouvrage ?

— Monsieur Bernard, répondit Godefroid , je ne le connais que sous ce nom. '

Je n'ai pas ouvert le paquet...

— Ah ! c'est vrai , se dit monsieur Nicolas, je l'ai décacheté moi-même.

Vous n'avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?

Non.

Je sais qu'il a épousé par amour la fille du général Tarlowski ; que sa fille se nomme comme la mère , Vanda, le petit-fils Auguste, et le portrait que j'ai vu de monsieur Bernard est , je crois , celui d'un président de cour royale en robe rouge.

— Tenez, lisez ! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de l'ouvrage écrit en caractères dus à la calligraphie d'Auguste, et disposés ainsi :

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