‹ L'initiéChapitre 7 sur 8 · X\IX · texte numérisé non relu

X\IX

Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie, à la vieille porte jaune de l'hôtel

de la Ghanterie, rue Ghanoinesse, et demanda madame de la Ghanterie au concierge, qui lui montra le perron.

G'était heureusement à l'heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le baron dans la cour, par un des croisillons qui donnaient du jour à l'escalier; il n'eut que le temps de descendre, de se jeter dans le salon, où tout le monde se trouvait, et de crier :

— Le baron de Bourlac !. . .

En entendant ce nom, madame de

— 2àS — la Chanterié, soutenue par Tahbé de Vèze, rentra dans sa chambre.

— Tu n'entreras pas, suppôt de Satan ! s'écriait Manon qui reconnut le procureur-général et qui se mit devant la porte du salon.

Viens-tu pour tuer madame !

— Allons, Manon , laissez passer" monsieur. . . dit monsietir Alain.

IVfànôn s'assit sur une cbaise comme

- nii —

si les deux jambes lui eussent manqué à la fois.

— Messieurs , dit le baron d'une voix excessivement émue en reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les deux autres, la bienfaisance donne des droits à l'obligé !

— Vous ne devez rien, monsieur, dit le bon /Vlain, vvous devez tout à Dieu...

— Vous êtes des saints et vous avez

le calme dos saints, dit l'ancien oaagistrat.

Vous m'écouterez !..,

Je sais que les bienfaits surhumains qui m'accablent depuis dix-huit mois sort "'œuvre d'une personne que j'ai gravement offensée en faisant mon devoir; il a fallu quinze ans pour que je reconnusse son innocence, et c'est là, messieurs, le seul remords que je doive à l'exercice de mes fonctions.

— Écoutez ! j'ai | eu de vie à vivre,

mais je vais perdre ce peu de vie encorp si nécesssaire à mes enfants, sauvés par madame de la Ghanterie, si je ne puis obtenir d'elle mgn pardon

Messieurs, je resterai sur le parvis de INutre-Dauie, à genoux, jusqu'à ce qu'elle m'ait dit un mot...

Je l'attendrai là...

Je baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l'attendrir,

moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...

La porte de la chambre de madame ^ de la Ghanterie s'ouvrit , l'abbé de Vèze se glissa comme une ombre, et dit à monsieur Joseph :

— Cette voix tue madame.

— Ah ! elle est là !

Elle passe là ! dit le baron Bourlac.

— 2/i8 — ïl tomba sur .ses genoux, baisa le parquet, foiidit en lanues, et d'une voix déchirante, il cria :

— • Au nom de Jésus, mort sur la crois, pardonnez ! pardonnez ! car ma fille a soutier t mille morts !

i-e vieillard s'affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent mort.

En ce moment , madame de la Chanterie apparut comme un spectre

— 249 ià la porte de sa chambre sur laquelle elle s'appuyait défaillante.

— Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud, par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par J^^sus, je vous pardonne. . .

En entendant ce dernier mot, l'ancien procureur leva les yeux et dit :

— Les anges se vengent ainsi.

Monsieur Joseph et mon.'^ieur Nico- 11. 17

las relevèrent le baron Bourlac et le conduisirent dans la cour ; Godefroid alla chercher une voiture, et quand on en entendit le roulement, monsieur Nicolas dit en y menant le vieillard :

— Ne revenez plus , monsieur , autrement vous tueriez aussi la rnère, car la puissance de Dieu est infinie, ^k

mais la nature humaine a ses limites...

Ce jour-là Godefroid fut acquis à l'Ordre des Frères de la Consolation.

Page 1