CHAPITRE IV
LA DIGITALE ET LA DIGITALINE SONT EN GÉNÉRAL MAL TOLÉRÉES PAR L’'ESTOMAC
» Quand le cœur doit être soutenu, c’est à la digi- « tale qu'il faut s'adresser : bien maniée, elle donnera « des résultats merveilleux et souvent même inespé- « rés, mais à une condition expresse : c'est qu'elle « soit tolérée par l'estomac. »
Or, tous les cliniciens, depuis Withering, ont remarqué précisément que cette tolérance si ardemment désirée pour leurs malades, était bien loin d’être parfaite ; cette incompalibilité entre organe el médicament les avait tellement frappés qu'ils étaient allés jusqu'à faire jouer à cette influence un rôle primordial dans l’action physiologique de la digitale.
Bégin et Girard, dans leur thèse inaugurale, soutinrent l’un et l'autre que le ralentissement du pouls n'élait dû qu'à l'état inflammatoire de l’estomac.
Sandras combattit cette assertion en faisant remarquer que souvent on observe une « gastrile » Sans que le pouls soit ralenti.
Forget et Joret, à leur tour, insistèrent sur ces troubles digestifs et R. Pfaff affirma que la digitale et la digitaline se comportaient relativement à l'estomac de la même manière que le tartre stibié.
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A l'exemple de beaucoup d'auteurs, de Kreysig et de Zehetmeyer en particulier, il insiste sur la nécessité d'apporter une grande prudence dans leur emploi thérapeutique.
Nous sommes donc forcé d'admettre avec tous les
observateurs que cette intolérance existe — à un degré plus où moins parfait, ilest vrai — et s'exerce manifestement et principalement sur l'estomac, soit par action directe, soil par action réflexe.
Directement, la digitale ou la digitaline peuvent produire, même à doses faibles, mais répétées, de la sécheresse de l’arrière-bouche, des nausées, des vomissements et de la diarrhée accompagnée ou non de coliques et d’épigastralgie.
Gubler prétend qu'elles pourraient provoquer une irritation de l'estomac allant jusqu’à l’ulcération de la muqueuse.
Quant à l'intolérance réflexe, elle est plus grave encore, car elle tient à un commencement d'intoxication : on la rencontre chez certaines personnes pré-
disposées qui ne peuvent — sous l'influence de susceptibilités individuelles bizarres — supporter le médicament.
Nous estimons que cette intolérance spéciale n'est qu'une manifestation du pouvoir d'accumulation que possèdent, à un haut degré, la digitale et surtout son glucoside, la digitaline : celles-ci, administrées pendant plusieurs jours sans effet, pourraient à un moment donné, impossible à prévoir, agir subitement, comme si toutes les doses prises auparavant s'étaient donné rendez-vous dans le but de produire une action com-
SES mune el simullanée sous forme d’une véritable décharge digitalique.
Tels sont les méfaits que la digitale ou la digitaline peuvent occasionner sur des organes normaux. Quelles sont les perturbations qu'elles peuvent engendrer chez un malade dont le tube digestif fonctionne mal ? Nous allons le chercher.
La différence d'action de la digitale ne dépend pas seulement de la dose employée, mais aussi de l'affection à laquelle on lapplique. |
Or, un état gastro-intestinal grave peut produire des phénomènes d’intolérance tels qu'ils réclameront la suppression du médicament : l'exagération des troubles digestifs ne ferait qu'accentuer les troubles circulatoires. Depuis les recherches de Potain sur ce point, on connait la fâcheuse influence qu'exercent les désordres du tractus intestinal et de ses annexes sur le cœur droit, dont ils déterminent assez promptement la dilatation.
Prenons, par exemple, un malade atteint de foie cardiaque, d'asystolhie hépatique confirmée : avec une glande hypertrophiée, dure et douloureuse, 1l éprouve une sensation pénible de barrement dans l’hypocondre droit. Les phénomènes dyspeptiques sont très accusés ; l'appétit est perdu. Des nausées, des vomissements. des alternatives de diarrhée et de constipation ont remplacé les fonctions normales : les hémorragies intestinales sont fréquentes.
Or, donnons, dans ce cas, de la digitaline à dose thérapeutique, ce qui est bien indiqué, d'autant plus que les urines sont rares, peu abondantes et que la
a ART ee percussion el la palpation ont décelé un épanchement ascitique ou pleurétique. Que se passera-t-1l ?
Au lieu de soulager, la digitaline — parce qu'elle ne sera pas absorbée — restera Imefficace. Elle pourra même devenir dangereuse, car, à l’auto-intoxication résultant d’une insuffisance hépatique, s’adjoindra un empoisonnement digitalique d'autant plus redoutable que le foie sera dans l'impossibilité de neutraliser ou transformer les poisons médicamenteux.
C'est donc dans ces cas de congestion hépatique avec relentissement sur le cœur droit que l'injection hypodermique de digitaline sera indiquée.
Et l'on y sera d'autant plus poussé que l’on devra (toujours avoir présentes à l'esprit les conséquences fatales pouvant résulter — sur un foie malade et en si mauvaise posture — d’un embarras gastrique causé par une thérapeutique intempestive ou mal dirigée.
En supposant encore que, chez certains individus, la digitaline ne produise pas de troubles bien nets dans le cas d’affection gastrique concomitante à la cardiopathie, combien l'injection hypodermique aura-t-elle peu de chances d’être le point de départ de malaises gastro-intestinaux. Combien cette éventualité sera-t-elle moins à craindre qu'avec les solutions, même en supposant que l'estomac ait été préparé à les recevor par l'administration préalable d'aromatiques, d'amers ou de toniques, conseillée par certains thérapeutes.
Cette innocuité sur le tube digestif est telle que chez des lapins tués par injection sous-cutanée de digitaline
pet à hautes doses, M. Rosenthal n'a pu trouver, à l’autopsie. trace de lésions.
Dans la fièvre typhoïde, affection où l'intolérance gastro-intestinale est portée à son suprême degré, Huchard*, et avec lui de nombreux praticiens, rejettent l'emploi de la digitale ou de la digitaline parce que, disent-ils, ces médicaments tendent à exciter le pneumo gastrique déjà irrité par le poison typhique.
Nous admettons cette opinion, tout en ajoutant cependant que l'hyper excitation passagère provoquée par l'administration de la digitale reconnaît d’autres facteurs : l’état de délabrement extrême où se trouve plongé tout le tube digestif dans la dothiénenterie est à considérer et doit entrer en ligne de compte : car, si la digitale a souvent maille à partir avec une muqueuse saine et intacte, 1l sera naturel de voir cette incompatibilité exagérée devant un intestin congestionné, ulcéré et même perforé.
L'action produite sera celle d'un acide sur une plaie et le tractus intestinal, réagissant à sa manière. expulsera rapidement la digitale dans une débâcle, au risque de donner une impulsion nouvelle à un processus diarrhéique quelquefois sur le point de s'étendre.
D'autre part dans les cas graves, quand ie rythme fœtal a remplacé le rythme normal chez ces nombreux typhiques dont le cœur affolé par le poison de l'Eberth
! Rendu compte du Congrès de Madrid, Progrès Médical, 16 mai 1903.
? Huchard, /?evue générale de clinique et de T'hérap.(déc. 1887, jauvier-avril 1888.
bat la générale, quand la syncope mortelle est imnunente, que faire puisqu'on ne peut employer la digitale? — On s'adresse en toute confiance à la caféine : avec elle, dit-on, action rapide, élimination facile, innocuité presque absolue, absence complète de symptômes d’intolérance.
Sans vouloir discréditer ce précieux auxiliaire de la digitale dans certains cas, nous citerons cependant l'opinion de Constantin Paul! qui refuse à la caféine sa triple action, c’est-à-dire de favoriser la diurèse, de tonifier le malade et de fortfier la fibre cardiaque.
Il l'accuse au contraire d’être mal supportée par les malades qu'elle agite au lieu de calmer et dont elle augmente l'oppression.
« C'est peut-être, dit-il, un agent diurétique, soit: mais Je lui ai toujours reconnu des qualités excitantes nuisibles aux cardiaques. Je ne saurais trop le redire, ce médicament n’est qu'un stimulant du cœur dont l'action sur cet organe est le plus souvent mauvaise. Je ne reconnais qu'un médicament diurétique, c’est la digitale. »
Arnozan?, sans aller si loin, dit cependant que la caféine n’est qu'un « médicament de circonstance » et, chez les affaiblis et les convalescents, il a souvent vu apparaître, sous son influence, des troubles psychiques variant de la simple divagation aux actes les plus incohérents, si bien qu'il lui était très difficile de juger si ces accès relevaient du remède ou de la maladie.
! Soc. de Thérap., 28 mai 1888.
À # L « 4 à. 0 Arnozan, Précis de thérapeutique, 1903.
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C'est donc encore dans ces cas que l'injection de digilaline sera indiquée : dans un cas de fièvre typhoïde, nous avons ublisé ce genre de traitement et nous n'avons eu qu'à nous en féliciter.
Cependant, nous ne rejettons pas catégoriquement la caféine du traitement des cardiopathies : dans les formes adynamiques de la dothiénentérie par exemple, l'excitation qu'elle provoque sur les centres nerveux devra être mise à contribution pour relever l’état général ; dans les formes ataxiques, au contraire, — cardiataxie de Gubler — les injections sous-cutanées de digitaline devront être employées.
La caféine relevera la tension du pouls en excitant les centres vaso-moteurs et la digitaline en actionnant directement le muscle cardiaque lui-même.
Tout ceci prouve, une fois de plus, qu'il est absolument impossible, quoique cela ait été tenté trop souvent, de renfermer une action aussi complexe, aussi variée que celle de la digitale et, partant, de la digitaline, dans le cadre étroit d’une médication.
Dans de telles conditions, la médecine ne serait qu'une dépendance des mathématiques où des formules invariables, des équations thérapeutiques seraient appropriées et définies pour le traitement de chaque affection.
Or, il est facile de prévoir quels seraient les résultats fournis par de tels procédés. Quelle influence, en effet, exerceralent le fer ou ses composés, sur une anémie palustre ou syphilitique !
Nous dirons done avec Huchard: « La digitale n’est pas seulement un diurétique (Cullen-Constantin Paul),
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un sédatif (Trousseau-Pidoux), un contro-stimulant (Rasori), un hyposthénisant cardio-vasculaire (Giacomini), c'est tout cela simultanément et, prendre arbitrairement l’une de ces actions pour parquer la digitale dans un groupe médicamenteux défini, c’est méconnaitre la mulüplicité des applications auxquelles se prête ce médicament qui n’esl pas un, mais qui est multiple et qui montre avec tant d’autres la vacuité des classificalions quand elles ne prennent pas pour base la fina-
hté thérapeutique. Sie