HISTORIQUE
En 1785, Fourcroy, l'illustre chimiste qui a tant fait pour la médecine, s'écriait : « Pourquoi n'introdui- « rait-on pas sous la peau des substances actives qui « trouveraient là les conditions de l'absorption inté- « grale et qui détermineraient alors d’une façon plus « sûre tous les effets dont elles sont capables ? »
La méthode hypodermique était conçue, mais son ère ne date que du commencement du siècle.
Ce fut Lafargue de Saint-Emilion qui, le premier, transporta l’injection sous-cutanée dans le domaine de la thérapeutique.
En 1844, Ryndth, de Dubun, injecta à ses malades de l’acétate de morphine dissous dans la créosote et publia ses observations l’année suivante dans le Dublin Medical Press.
Ces tentatives passèrent inaperçues et Wood les ignorait complètement quand 1l se mit à étudier systématiquement les résultats fournis par les injections sous-cutanées de morphine. À partir de la publication
de son mémoire dans l’Edimbourg Medical and Surqi-
cal Press (1855), il fut suivi dans cette voie par un certain nombre d'hommes amateurs du progrès, par Ch. Hunter, entre autres. En France, Béhier, Courty, Gaudy furent les initiateurs de la méthode : Pravaz perfectionnait le manuel opératoire en construisant sa seringue.
La fortune du nouveau procédé était faite et l’on peut dire qu'il ne compta que des enthousiastes. Par sa simplicité, il séduisit même les plus réfractaires.
Mais, à mesure qu'elle pénétrait plus avant dans la pratique habituelle de tous les médecins, cette méthode poussa, comme c'était à prévoir, à des abus et, par suite, fit naître des dangers. Dans certains cas, des accidents sérieux survinrent: à la suite d’injections malheureuses, des observations d’érysipèle et de tétanos furent publiées. L’ergotine, l’éther, la quinine, la digitaline eurent leurs victimes. La méthode failht sombrer dans un mépris qui n'aurait eu d'égal que l'enthousiasme des premiers Jours.
Mais, elle se releva grâce surtout à une antisepsie plus rigoureuse des instruments, à une asepsie plus parfaite des solutions, à une connaissance plus complète des liquides injectables, à des véhicules mieux appropriés et, actuellement, tous les praticiens se complaisent à reconnaître l'excellence et la supériorité de l'injection hypodermique sur toutes les autres voies d'absorption.
Ce furent les Anglais qui, les premiers, administrèrent la digitaline sous la peau, pour le traitement de l'épilepsie : ils ne retirèrent, d'ailleurs, de ce procédé, aucun bénéfice,
En 1864, l'allemand Erlenmeyer', après avoir fait des injections sous-cutanées à des cardiaques, obtint des résultats si disparates qu'il abandonna ce genre de traitement.
En 1865, Jousset?, dans sa thèse inaugurale, rapporte deux observations. La première est celle d’un jeune homme, présentant une hypertrophie du cœur avec insuffisance mitrale, la seconde, celle d'une jeune hystérique, atteinte d'hypertrophie simple avec tachycardie. Après des injections de digitaline amorphe variant de 0,002 à 0,006 par jour, on observa, chez l’un et l’autre de ces malades, une diminution d'environ 20 pulsatons.
Ottc*, en Allemagne, employa la solution suivante sur sept épileptiques :
DiviiahnedenMerke 7%... 1 gr.
CINÉ CUIR Me en SL ee HICC:
ÉFauedistillée PE AE TO 1 20 CC
Witkowsk1{ se servit de celle-ci :
DivitalaedeMerk, A 0 ex 0 10 COVÉPOC EP RE ES Re 2 re 00 CC OL HSE MR PRIT ee 29 —
Ces expérimentateurs consignèrent les résultats de leurs recherches dans les Arch. fär klin. Med. de
{ Erlenmeyer. Die subcutanen Inject. (Centralhlatt med. 1864).
? Jousset. De la méth. hypod. (th. Paris, 1865).
# Otto. Deutsche Arch. für klin. Med. XVTI, 1875.
4 Witkowski. Deutsche Arch, für klin. Med. XVTIT, 1876.
Ge
Witkowski obtint constamment des accidents locaux graves, abcès, lymphangite, voire de la nécrose et un phlegmon, qui, malgré de nombreuses incisions, mil plus de six mois à guérir. Otto ne vit survenir chez ses malades que des frissons, de la fièvre et de la dilatation pupillaire. Ils attribuèrent ces divergences et ces échecs à l’inconstance d’action de la digitaline du com-
merce et à la défectuosité de leurs préparations.
Van Aubel conseillait les injections avec :
Digitokine te st ot Mn MAP MEEN o rE 0e Alcoôl ä(o 44e ER ORER PR I e DE Chloroformeesr sers ER.
au distillée PR Or ou bien avec :
Digitaline cristallisée . . 0,003 ChiGré orme RO Ne 6 gr Alcool à 020 RON RP SE RME ee Solut. phys. de NA CR CT 0e ‘et Gunter celle-ci :
AICOOL ES EL NE ER RE ) Eâu.disuillée. € LM ONE Ne réitatne eme EC I gr.
Kahler et Halla ! injectèrent avec défiance des solu-
ions de digitaline qu'ils ne pouvaient, disaient-ils,
trouver chimiquement pure. Ils obtinrent, eux-aussi
des abcès avec la digitaline de Gehe de Dresde en solu-
ton à 1/100, dans parties égales d'eau et de gly-
cérine,
* Kahler und Halla : Uber subeutane Injectionen von Digitalin
(Prag. Med. Wochenschrift, 1876).
PE 7 ee
Pletzer employa la formule suivante :
CUP DEN ER UE LE "0.00 MTLVCÉC IDE LR PU Ur a 5 D X- POUTLES bi afe AU RTLE ENS SE
Eulemburg! n’amena pas d'irritation du derme ni de phénomènes inflammatoires avec:
DE EE ee nn ave diode at: 0:00 Faudistllée RUES IT Ne )
Ad) OT Alcool. Heu
Luton*, dans un cas d’asystolie avec œdème général, en injectant X gouttes de solution alcoolique de digitaline contenant un demi-milligramme de principe actif vit survenir, outre une vive douleur au moment de l'injection, une escarre volumineuse dans laquelle les différents tissus se trouvèrent uniformément sphacélés.
Gubler* est un de ceux que la question a principalement intéressé.
Ilse servit d'une solution au 1/500 de digitaline amorphe d'Homolle et Quévenne dans un mélange d’eau et d’alcool en parties égales. 1 gramme de la solution contenait o ,002de digitaline. Il n'observa pas d'accidents locaux, dit-il, grâce aux précautions dont il s'entourait. Il diminua même la dose de digitaline et,
i Eulemburg : Percutane, intra-cutane und subcutane Arzneiapplication, 1875.
? Luton: Inject. sous-cut.. Art, DiGtrALINE, 1875.
ë Gübler : Inject. de digitaline (Bull, et Mém. Soc. de thérap. Paris, 1878, V).
ue avec desinjeclions à 1/800et même à 1/1 5oo1l vitses malades se relever d’une façon extrêmement rapide, alors que ladigitaline donnée à l'intérieur n'avait plus d'action.
Chappet!, de Lyon, pour sa thèse inangurale tenta l'injection de digitaline avec des solutions soit purement aqueuses, soit hydro-alcooliques à 1/r1000 et à 1/900.
Les piqûres furent constamment suivie d’inflammation et de rougeur diffuse, bien qu'il eût poussé son injection dans une région peu riche en vaisseaux.
Voici une de ses observations : « Avec une seringue de Pravaz « toute neuve », j'injectai à la face postérieure de l’avant-bras droit, chez une femme atteinte d'insuffisance mitrale, présentant une grande intolérance de voies digestives pour la digitale, 1 gramme solution à 1/1000 c’est-à-dire 1 milligramme de digitaline. L’injection provoqua presque immédiatement une douleur assez vive qui alla en augmentant.
Le lendemain, je constatai localement une induraton douloureuse du volume d’une petite noix, avec rougeur assez marquée, légère chaleur, mais sans trace de lymphangite.
Les jours suivants, la douleur diminua un peu; l'inflammation se résolut sans suppuration. Quant aux modifications du pouls, elles n’ont pas eu lieu, puisque Je n'ai pas continué mes expériences. »
Kaufmann * expérimenta sur des animaux. Chez le
* Chappet: Etude sur la digitale (Thèse Lyon, 1879). ? Kaufmann, Journal de Méd. Vétérinaire de Lyon, 1881, VIS
chien comme chez le lapin, il ne vit jamais se développer n1 abcès, n1 noyau induré. Chez l'âne et chez le cheval, au contraire, apparaissait régulièrement une inflammation locale qui, tout en retardant l’absorption, provoquait un état fébrile suffisant pour contre-balancer et même annihiler les effets ordinaires de la digitaline.
Après l'injection de doses faibles, le nombre des battements du cœur augmentait, la température s'élevait, l’anorexie était absolue.
Ces phénomènes n’avaient-ils pas été observés chez l’homme par les auteurs allemands ?
En 1887, Meunier ‘ reprit l'étude des médicaments dits irritants et, parmi ceux-ci, celle de la digitaline. II utilisa, comme dissolvants, l'alcool, l’éther et le chloroforme et, comme véhicule, la vaseline hiquide chimiquement pure. Or, par ce procédé, il réussit à injecter avec succès non seulement la digitaline, mais une quantité de substances caustiques telles que le phosphore, l’iode et le brome.
Il recommande la formule suivante:
Digitaline de Nativelle .: . . . + . 0,009 Chloroforme. . . . . Q.S. pour dissoudre Vaseline liquide médicinale. +=. . " . ro gr.
Bocquillon ?, dans le Bulletin de la Société de thérapeutique de 1887, préconise celle-ci :
! Meunier. Des inj, médicamenteuses à l'huile de vaseline (Gaz. hebdom. de médecine, Paris, 1887, XXIV.)
? Bocquillon. Vaseline liquide médicinale. Emploi des inJ. souscutanées {Bul. et mém. Soc. thérap., Paris, 1887, XIV.)
Digitaline cristallisée . . . . . . +. 0,002 Chloroforme "RER € . 0,998 Vaseline médicinales 0
rapportée à 10 grammes de solution.
La dose de tolérance égale un demi-milligramme.
Lienck (Med. Obs., 1892) vit l’injection hypodermique réussir, alors que la voie stomacale avait échoué.
Récemment enfin, M. Georges Rosenthal !, avec la collaboration de MM. Martignac et Lasnier, prépara une huile digitalique injectable, dosée au quart de milligramme par centimètre cube : le véhicule utilisé est l'huile d’olive stérilisée et lavée à l'alcool, sans addiüon d'aucun dissolvant; la digitaline est celle de Nativelle. La solution est conservée dans des ampoules soudées à la lampe. |
C'est de cette dernière préparation que nous nous sommes servi pour nos expériences personnelles : nous avons fait plus de 5o piqûres chez différents malades el nous n'avons jamais vu survenir la moindre inflammalion.
Nous l'avons trouvée d’une constance si remarquable, d'un dosage si exact, d'effets si certains que l’in- Jection sous-cutanée de digitaline, tant désirée par Barié, est « une nouvelle arme aussi puissante qu'infailhble introduite dans l’arsenal du praticien ?. »
* Georges Rosenthal, Journal de Méd. de Paris, 12 déc. 1901. Presse médicale. La digitaline injectable, 16 avril 1902. Congrès de Madrid, 16 juin 1903.
* Rendu compte du Congrès de Madrid, 16 juin 1903.