L'innocent
J^^J^\ Cela se passe au bord de la Garonne, quelque part entre vigen et Toulouse, dans un petit pays d'arbres, qui na pas en tout cinq lieues d'étendue.
Un bien court hori\on pour vous plaire, à vous
INTRODUCTION
le hardi découvreur des mondes exotiques, le poète des infinis de î Océan.
Et pourtant c est bien un monde aussi que ma Garonne, un monde à part, avec ses métiers, ses cultures et des mots pour exprimer ces choses, des mots qui nom pas tous £ équivalents en français.
Vous me permettre^ bien d'en employer de ces mots-là jusqu'à cinq, en ayant passé davantage et sans marchander, n est-ce pas? aux "Romans berrichons de George S and, comme aux Histoires quercinoises de mon compatriote Léon Cladel ou aux Contes provençaux de Taul cArène et £cAlphonse Daudet.
Cest en même temps une nécessité et un privilège du genre ; et je ne vois pas trop pour ma part où est le mal. La vérité y gagne, et si le choix des vocables est fait avec quelque discrétion, la langue riy perd pas.
C^est-ce pas par exemple un mot bon à prendre et à garder que celui de ramier., donné en pays de Garonne aux plantations de peupliers qui accompagnent la rivière? Ramier continuerait très joliment la série euphonique et pittoresque commencée par : rameau, ramée.
INTRODUCTION
Ramille, qui est le nom local des taillis de saules, est peut-être encore plus expressif; il dit à ravir la ténuité, la grâce fine et souple des menues branchettes, toujours éplorées, frémissantes à tous les souffles.
TD'une harmonie pleine et sourde, parfaitement appropriée à son emploi, la gaure,, qui rappelle le gour des Quercinois et le gourg des Provençaux, désigne un ancien lit abandonné par le fleuve, un trou, un enfoncement d'eau morte qui se réveille avec les fortes crues et communique alors avec ï eau courante ; quelque chose de très particulier en somme et que rendrait fort incomplètement et très à côté les mots de mare ou d'étang.
Faut-il m'excuser encore d'avoir restitué aux osiers sauvages leur gracieux nom <f amarines et d'avoir abrégé en carolin le nom des peupliers de la Caroline?
Il me semble que ces précautions sont bien superflues, et même, avec vous, quelque peu injurieuses.
5\V savei-vous pas en effet mieux que personne à quel point certains noms sont étroitement associés à la figure des choses qu'ils représentent, si étroite-
INTRODUCTION
ment, que si F on essayait de les remplacer par d'autrès, le paysage entier risquerait dy perdre son accent.
<Asse\ d'explications et de commentaires.
Je vous laisse, mon cher Loti.
Vous êtes plus que suffisamment paré — comme vous dites en marine — pour naviguer en compagnie de mon Innocent sur cette goutte d'eau qui s appelle la Garonne.
'Bon voyage donc et bien affectueusement à vous.