‹ L'innocentChapitre 2 sur 14 · EMILE POUVILLON · texte numérisé non relu

EMILE POUVILLON

Capdeville, le 10 mai 1884.

toi! Ramène-les î .. . Hardi là, Vaillante !

C'était un pâtre, un vieux qui gardait les brebis en filant de l'étoupe, assis sur Therbe au penchant d'une levée de terre qui formait palissade le long de la Garonne.

Devant lui, dans une coupure des amarines — osiers sauvages — qui bordaient le rivage, apparaissait toute blanche dans l'éclat du soleil une grève de sable et de cailloux, et au fond, étages en muraille au-dessus de la rivière qui s'en allait d'un seul bloc, froide et pure comme une coulée de cristal, montaient des taillis de saules — des ramilles; des futaies de peupliers — des ramiers ainsi qu'on dit en Garonne; tout un horizon d'arbres avec un peu de pousse nouvelle à la cime ; une vapeur verte qui flottait.

Derrière le berger, de l'autre côté de la palissade, on aurait dit d'un désert; rien que de l'herbe et des branches ; des allées de carolins — peupliers de la Caroline — des berceaux de peupliers verts ; un pays tranquille, obscur, profondément enseveli sous des couches d'ombre, pris dans le grand silence de la vie végétale, bercé nuit et jour au bruissement monotone des feuilles, ruisselantes au moindre souffle comme des rivières de verdure.

— A toi ! répétait le pâtre.

Et s'étant mis sur pied, il frappait l'une con-

tre l'autre, pour exciter la chienne, ses mains décharnées qui sonnaient aussi sec que des cliquettes de buis.

Vaillante aussitôt, gambadant et sautant, courut aux ouailles en maraude, qui, furtivement, en grande hâte, écimaient les jeunes pousses des amarines plantées au ras de l'eau, à même le clayonnage de la digue. Et, presque en même temps que la chienne, un blondin se levait de l'herbe et se jetait après elle à la poursuite du troupeau.

Demi-nu, la peau à l'air sous des loques crevées, il avait, cet enfant, des cheveux de fille très longs, très fins, qui retombaient au hasard sur ses épaules, sur ses yeux, des yeux bleus grands ouverts où nageait comme dans un brouillard d'aube un perpétuel étonnement. Vous auriez dit une figure d'ange, sans un vilain pli de de la lèvre très forte, qui tombait, lui épaississant le bas du visage.

Avait-on affaire à quelque tout jeune enfant à croissance trop hâtive ou bien à un adolescent retardé par une incurable maladie ? Le cas était

douteux et même, à première vue, on ne savait pas trop si l'individu en question était garçon ou fille à cause de ses haillons sans sexe, jupe dans le bas, veste au-dessus, comme les vêtements des petits qui commencent à marcher.

De fait, ce n'était guère qu'une moitié d'homme, un infirme, un de ceux pour qui la pitié des campagnes a inventé ce mot si gracieux et si lamentable : un innocent.

Son frère Donat avait dix ans quand celui-ci vint au monde, où Ton se serait passé de lui bien aisément. Déjà pourvus d'un enfant mâle solidement construit et capable de perpétuer la race, les Trémissal, avares et glorieux, jaloux pardessus tout de l'intégrité de leur domaine des Albarèdes, que le vieux grand-père venait de leur céder en avancement d hoirie, n'avaient que faire de ce cadet, de ce nouvel héritier.

Au lieu de lui donner le nom de Désiré, ainsi qu'on le fait quelquefois aux enfants tard venus, on aurait pu le baptiser : Jean-de-Reste.

Du chagrin et du mauvais sang qu'elle s'était fiiit, étant grosse et n'osant pas tout d'abord le

déclarer à son mari, la Ramonde, sa mère, avait perdu son lait.

Ce fut un premier malheur pour l'enfant, que Ton expédia en nourrice chez une voisine pauvre. Assez chétif de naissance, le petit Pierrillou ne se développa guère avec la Cyprienne, qui lui donnait le plus souvent, au lieu de sa mamelle aride, un morceau de pomme à téter.

Pour comble de malechance, sa mère, à qui son amour des écus n'avait pas tout à fait ôté son bon cœur et qui venait caresser son petit dernier de temps en temps, mourut des fièvres, alors que le nourrisson n'avait pas encore mis sa première dent.

De ce jour, Pierrillou fut seul au monde.

Encore la Cyprienne, par habitude de nourrice plutôt que par amitié, — car c'était une personne insouciante et comme abrutie par la misère, — l'embrassait quelquefois, au moins pour le calmer quand il criait trop fort et l'obliger à dormir. Mais, le temps du sevrage étant arrivé, Miquel, son père, réclama l'enfant et le retira aux Albarèdes. C'était tomber de mal en pire.

On n'a pas l'habitude de gâter les enfants à la campagne. A peine peuvent-ils mettre un pied devant l'autre, on vous les lâche avec une gaule en main et un troupeau d'oies à conduire à travers friches et guérets. On les aime pourtant, ces petits; mais, que voulez-vous! on a tant à faire ! La terre, les animaux, prennent tout le temps ; il y a les vaches à panser, les brebis à conduire au pacage, et puis, c'est la poule qui chante et dont il faut dénicher l'œuf; les enfants ne viennent qu'après.

Pour Pierrillou, ce n'était jamais son tour.

La dureté de ses parents encourageait la négligence de la servante ahurie de travail depuis la mort de la Ramonde et qui ne pouvait vraiment pas suffire à tout. Sauf qu'on évitait de marcher sur lui quand il dormait le ventre au soleil en travers d'une ornière, on ne se gênait pas autrement pour le cadet. Personne ne l'appelait s'il oubliait de rentrer aux heures des repas, et, le soir, quand Bièbe avait fini de visiter les étables, de compter et de verrouiller les bêtes, elle allait s'étaler sur son grabat sans s'inquiéter de

l'enfant, qui avait pris l'habitude, quoique frileux, de passer la nuit dehors, gîtant en compagnie des chiens dans la litière des paillers.

C'était d'ailleurs un petit être bien tranquille, trop tranquille même, qui demeurait des journées entières à la même place, inerte avec sa figure blême et ses yeux- éteints, qui reflétaient, ne regardaient pas.

Il grandit ainsi, serré des épaules, incertain sur ses jambes et bredouillant au lieu de répondre ou riant sans savoir pourquoi, si quelqu'un s'avisait de lui parler, ce qui n'arrivait pas trop souvent. Très doux toujours, mais de plus en plus indifférent, il s'enfonçait dans sa vie d'oublié ; une vie à quatre pattes, au ras de terre, de plainpied avec les bêtes et les fleurs. Et vraiment il était plus ressemblant à une bête qu'à un chrétien, encore qu'il eût appris, on ne savait trop comment, à faire le signe de la croix et qu'il le fit quelquefois pour s'amuser pendant des heures.

Un jour, — Pierrillou avait alors cinq ans, — le père averti par Bièbe que l'enfant n'avait pas

mangé depuis l'avant-veille et qu'il tremblait la fièvre en plein soleil, se décida à le regarder d'un peu près. La fièvre ne l'arrêta pas longtemps. Ce n'était rien, estima-t-il, qu'un léger mal de croissance ; mais s étant avisé d'interroger le petit, il fut grandement surpris de le trouver si retardé pour son parler, l'esprit obscur et la langue lourde. Il lui avait pris le menton pour le dévisager plus à Taise et l'observait attentivement. Son examen fini, il demeura un moment sans se prononcer, grave, hochant la tête, avec une grimace de chagrin sur les lèvres, et un éclair de joie qui échappait de ses yeux ; après quoi, maître de sa parole et de sa figure, il laissa tomber cette sentence aussitôt recueillie et colportée par les gens des Albarèdes : « La fièvre passera ; mais j'ai bien peur que Pierrillou ne soit innocent. »

Innocent ! Ce mot doux et pitoyable en apparence prenait dans la pensée de Miquel son sens légal, qui n'est pas tendre. Innocent, cela voulait dire interdit, incapable de marcher seul, d'acheter, de vendre, de recevoir, mort civile-

UN CORPS SANS AME. I f

ment ou peu s'en faut, mort au travail, mort à l'argent.

C'était bien là ce que souhaitait, ce que rêvait le père malgré lui de Pierrillou ; ce qu'il osait à peine espérer. Innocent, cela arrangeait tout, réparait tout. Plus de partage en perspective, plus de morcellement de la terre entre les deux héritiers. Par la vertu de ces trois syllabes, Donat l'ainé, tuteur désigné de son cadet, redevenait en fait, après la mort de Miquel, l'unique, le seul de la race, le vrai maître, le possesseur sans conteste des Albarèdes.

Tout à l'idée de ce bonheur, Miquel ne se demanda pas si l'abandon n'avait pas pu contribuer à nouer l'entendement de Pierrillou. Sa conscience ne lui faisait aucun reproche, et même, comme il avait de la religion à sa manière, il remerciait Dieu d'avoir exaucé le désir honteux qu'il nourrissait en son cœur et s'attendrissait d'avance à la pensée des bénédictions célestes que, selon la croyance des campagnes, la présence d'un innocent ne manque pas d'attirer sur la maison.

L'enfant ne perdit pas, d'ailleurs, à changer son nom pour celui d'Innocent. Si l'on continua de le mépriser, au moins le traita-t-on avec plus de douceur. A mesure que son infirmité se déclarait avec plus d'évidence et que sa réputation se répandait dans le pays, le père, le grand-père, s'humanisaient avec lui. Ils vivaient ensemble un peu plus qu'avant et tout de suite, avec cet abandon des faibles, l'Innocent se donnait à son père, à son grand-père, à son frère Donat. A Donat, plus qu'aux autres ; il le suivait partout, et c'était curieux de le voir, tout petit garçonnet, emboîtant le pas à son aîné, marchant dans le même sillon quand il menait la charrue, envoyant devant lui ses mains vides et se balançant en mesure du même coup de reins si son frère fauchait l'herbe, s'essayant à copier ses gestes et ses attitudes.

Même, pour mieux l'imiter, il mit plusieurs fois la main à l'outil, et il le faisait de si bon cœur que l'idée vint à Miquel d'utiliser ces velléités de travail; mais il était décidément trop chétif et trop indolent pour qu'on pût l'assujettir

à rien de sérieux. C était un mauvais ouvrier qui gâchait la besogne ou s en dégoûtait au bout d'un moment.

Tout au plus le trouva-t-on capable de vaquer aux occupations des tout petits ou des vieux, de surveiller, allongé dans l'herbe et le menton dans la main, le bateau-pêcheur et sa grande roue qui plonge, armée de nasses, et cueille les aloses au fil du courant, ou bien encore de garder les chènevières ensemencées en secouant la grande ficelle garnie de plumes tendue en travers du champ pour épouvanter les oiseaux.

Le plus souvent, il ne faisait rien que de paresser, blotti dans les feuilles à de certains gîtes qu'il s'arrangeait au bord des fourrés et qu'il abandonnait pour en chercher d'autres dès qu'on l'avait découvert.

Même en été, même en plein midi, il choisissait de préférence les endroits chauds exposés au soleil, et, si brûlant qu'il fût, à peine suffisait-il à lui dégeler l'âme, sa pauvre âme d'infirme toujours engourdie.

Créature débile et manquée, il était soumis

plus qu'un autre aux influences, aux fatalités des heures, des saisons.

C'était curieux de voir comme sa gaieté, son peu de force vitale croissait chaque jour avec la montée de la lumière et décroissait avec elle. Ses petits rires d'enfant s'éteignaient avec les derniers piaulements des oiseaux dans le gris du crépuscule, et c'était fini de l'entendre jusqu'au lendemain.

La lune aussi le tracassait, et, chaque fois que soufflait l'autan, des folies le prenaient; il galopait après les feuilles envolées ou se balançait, suspendu aux branches, en jetant des cris dans le vent.

Il avait l'oreille sensible, trop sensible, tendue, vibrante à l'excès, toujours exaspérée ou ravie.

Un sonneur d'emboise, une Margot chantant à ses ouailles l'auraient mené jusqu'au bout du monde.

Donat, allant un matin relever les nasses qu'il avait tendues dans la gaure de Tortonde, le trouva qui dormait allongé dans la rosée au pied d'un saule. Le sommeil l'avait pris là, raconta-t-il,

épiant au clair de lune les agissements d'un rossignol et de cette plante appelée tamier ou vigne noire qui grimpe si vite, — assurent les bonnes femmes, — que l'oiseau chanteur ne discontinue pas de rossignoler toute la nuit de peur que, venant à fermer l'œil, il ne meure étouffé dans ses vrilles.

Une autre fois, comme l'Innocent traversait une prairie basse où les eaux de pluie avaient séjourné pendant l'hiver, s'étant arrêté de marcher, il entendit une rumeur qui naissait tout à coup autour de lui et, se propageant en l'air, l'enveloppait de mille bruits confus : chantonnements d'eaux vives sur les cailloux, jacasseries de pies dans les arbres, bourdonnements d'abeilles dans les herbes. Or il n'apercevait aucune pie branchée aux environs, il ne distinguait aucune abeille dans l'herbe, et, quant à la rivière, elle coulait bien trop loin pour qu'on pût l'ouïr de l'endroit où il était. Qu'était-ce donc? L'Innocent se fatigua bientôt à éciaircir ce mystère et se remit en marche. Les bruits cessèrent aussitôt, mais pour reprendre chaque fois qu'il demeurait

immobile. Sans doute c'était l'herbe spongieuse, imbibée d'eau, qui rendait cette musique sous ses pieds, plus fortement appuyés quand il s'arrêtait.

Plus d'un parmi les bergers qui gardent au bord des palissades a rencontré la prairie qui chante et passé outre sans s'inquiéter autrement du phénomène. Mais l'Innocent ne se rassasiait pas de l'écouter. Il y revint plusieurs jours de suite jusqu'à ce que, le soleil de mai ayant asséché la terre, elle ne rendit plus aucun son.

Et ce fut une déception pour lui, comme si des voix amies avaient cessé de se faire entendre.

D'autres voix le troublèrent un peu plus tard, à l'église.

Depuis longtemps il avait passé l'âge où les enfants de la campagne font leur première communion. Le curé d'Estorrebaque en avait touché un mot discrètement à son père, et Miquel, après s'être fait un peu tirer l'oreille à cause de la dépense, finit par expédier le gamin au catéchisme. Mais si la vieille Bièbe, chargée de l'ha-

biller pour la circonstance, avait eu du mal à lui démêler les cheveux et à lui nettoyer Ja figure, ce fut bien une autre affaire quand le bravé homme de prêtre essaya de lui décrasser l'esprit.

Il en eut assez avec une leçon.

L'enfant regardait de tous ses yeux, écoutait de toutes ses oreilles, ne comprenait pas un mot, ne retenait pas une syllabe, et répondait à contresens dans un langage à lui, ânonné, bégayé, zézayé, qui faisait éclater de rire, dans leur béret, tous ces petits effrontés du catéchisme.

Toute son idée était de fuir, de gagner la porte, dès la prière dite, pour échapper aux huées des camarades, qui ne manquaient pas de le bousculer à la sortie et de piailler à ses trousses comme une bande de moineaux à ta poursuite d'un malheureux hibou fourvoyé en plein jour.

Il n'oublait d'avoir peur qu'en écoutant les cloches. Encore son émoi fut-il grand au premier coup, quand la machine s'ébranla dans un gémissement de la charpente et que le lourd battant heurta le métal. Comment cet homme,

cet Hilari qu'il voyait manœuvrer d'en bas, du sol même de la nef, ainsi que cela se pratique dans les églises de campagne, commentée chétir avait-il le pouvoir, en se suspendant à un bout de corde, d'éveiller la puissante musique d'en haut?

Même après que son oreille se fut accoutumée au choc des ondes sonores, après qu'il eut saisi le rapport entre le carillon et le carillonneur, il y eut encore de l'inexpliqué pour lui dans la chose, et cela même le charmait comme, avant, le mystère de la prairie qui chante.

Un peu plus de force était venue à l'enfant pendant qu'il finissait de croître ; mais comme il faut que toute chose tourne au détriment des malheureux, cette vigueur nouvelle ne lui fut qu'une nouvelle occasion de souffrir.

Son appétit, s'étant développé en même temps que le reste, ne trouva plus de quoi se satisfaire avec la portion qu'on lui servait aux Albarèdes ; et où prendre le surplus ?

L'Innocent devint voleur.

Avec ces autres affamés, les chiens de borde,

il faisait la chasse aux œufs de poule, quêtant et furetant le long des haies, sous les pailles du hangar; ou bien c'étaient des nichées d'oiseaux qu'il devinait au plus épais des broussailles et qu'il cuisait, — quand il n'était pas trop pressé, — sur des feux de brindille, ainsi qu'il l'avait vu faire aux petits bergers. Quand les poules ne voulaient pas pondre ou que la saison des nids était passée, il trompait son estomac avec les fruits qui tombent des arbres en automne, avec les raves qu'il arrachait en décembre, toutes gelées dans les champs.

Tout lui était bon quand la fringale le tenait; l'herbe au besoin, les feuilles tendres. 11 lui arrivait de se régaler en avril avec les jeunes pousses de cognassiers qui laissent à la bouche une saveur d'amande amère, ou les bourgeons de figuier presque aussi parfumés que les fruits mûrs.

Mais tout cela ne valait pas une bouchée de bon pain, du pain de maison, noir et craquant dessus, frais et savoureux en dedans.

Oh ! ce pain ! L'Innocent en rêvait. Aux Albarèdes, son premier regard en entrant dans la

chambre était pour la miche posée toujours à la même place sur la table et religieusement, enveloppée dans les plis d'une serviette ; dehors l'odeur des fours chauds l'attirait, le retenait engourmandi ; ou bien c'était un mendiant dont il suivait la besace gonflée de pain d'aumône ; et tendant la main, alors, il mendiait à son tour.

Ainsi avait-il fait ce jour-là même en accompagnant au pâturage son grand-père, le vieux Pierril, dont il espérait bien attraper quelque miette à l'heure de son déjeuner. Et c'était pour amadouer le bonhomme, pas tendre de son naturel, qu'il avait prêté secours à Vaillante, occupée à ramener le troupeau.

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DONAT ET BERNADE.

■^aillante avait fini de japper 5 les ouailles avaient repris leur parcours.

Un peu lasses à cause du soleil, très chaud ce jour-là quoiqu'on ne fût qu'à la première semaine d'avril, elles tondaient sans grand appétit le peu d'herbage maigre qui verdissait le sable au bord de la digue.

Le grand-père et l'enfant les regardaient faire ; assis tous deux adossés au même arbre, ils surveillaient vaguement.

Quand le troupeau, marchant toujours, s'écartait un peu trop, ils se levaient, devançaient les brebis de quelques pas et s'accroupissaient au pied d'un autre arbre.

Et ils en avaient pour un bon quart d'heure à demeurer tranquilles.

Quenouille en main, le vieux tirait l'étoupe et pinçait le fil avec juste ce qu'il lui fallait de salive cueillie au bord de ses lèvres arides comme une écorce.

L'Innocent ne faisait rien.

Et la journée aurait pu se passer ainsi sans que l'idée vint à l'un des deux d'adresser la parole à l'autre.

Plus éveillée qu'eux, plus attentive, la chienne marqua tout à coup une inquiétude et, dressant l'oreille, se mit à grogner doucement pour avertir.

Des gens venaient ; des blouses bleues, des jupons rouges cheminaient sous les arbres, le long de l'eau.

C'étaient des journaliers, une équipe commandée par Donat, l'aîné des Albarèdes, qui venait de travailler à la digue.

Ils marchaient lentement, l'un derrière l'autre, se dandinant des hanches, balançant les épaules, comme des gens las et pas pressés.

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Traînant le pied à dessein, les deux derniers, Donat et une voisine appelée Bernade, avaient laissé les autres prendre quelques pas d'avance, et à voix très basse, remuant à peine les lèvres, sans se regarder ni faire un geste, ils se parlaient. Se regarder ? il n'était pas nécessaire ; depuis longtemps l'un l'autre, ils se connaissaient si bien !

Un peu son aîné, pas de beaucoup, lui l'avait vue toute petite gardeuse d'oies, en serre-tête d'indienne bleue noué sous le menton, pataugeant le long des mares. Ils ne se quittaient pas alors. C'étaient tous les jours des vagabondages dans les îlots, des. chasses aux nids, des récoltes de mûres sauvages dans les ronciers. Puis, quand la blondine commençait de pousser et que sa figure toute en joues, ronde et rieuse, faisait mine de se dégrossir, voilà que ses parents l'avaient louée bergère dans une ferme du Quercy.

Ce fut un adieu de six ans.

Plus étoffée de son corps et pas mal embellie, la petite voisine était revenue, sa mère étant

morte, pour tenir le ménage de son père, un triste homme, malheureusement pour elle, un mange-tout, un coureur de gueuses, qui la laissait libre plus qu'il ne convenait à son âge, la tenant quitte du reste, pourvu qu'il trouvât bon visage et soupe chaude quand il lui plaisait de rentrer à la maison.

Pourtant, grâce à son bon naturel, Bernade n'avait pas trop mésusé de cette liberté qu'on lui donnait, car un bon bout de temps plus tard, quand Donat revint du régiment, il ne trouva rien de suspect dans ses allures et il ne lui fut rien rapporté sur son compte, sinon que, depuis son départ, elle était courtisée par deux ou trois garçons des plus fringants du pays.

A cela l'ex-fantassin n'avait pas grand'chose à dire. Si c'était son idée, elle était bien maîtresse, cette fille, de parier avec qui il lui plaisait. Elle ne lui avait fait aucune promesse, et lui, de son côté, ne serait pas en peine d'en trouver une autre aussi agréable à voir et plus riche, à coup sûr, que la Bernade.

Il raisonnait fort bien, le Donat ; mais s'il put

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prendre sur lui de ne pas revoir sa voisine, il s'aperçut bientôt qu'il aurait du mal à l'oublier.

Chose étrange, le goût qu'il avait pour cette fille !

Encore, si elle avait été vraiment belle ! Solidement plantée sur jambes, trapue et râblée comme la Guillalmète, ou riche en couleurs, appétissante à cueillir, comme la Mariounil?

Non ; l'enfant n'avait rien de remarquable sur elle; ni grande, ni forte, ni particulièrement bien faite de son corps ainsi que certaines, à qui la taille fine ou la gorge pleine tient lieu de joli visage. La figure de Bernade, toute ronde, un peu molle, la peau gâtée par les fièvres de marais qui lui avaient laissé le teint blême, ne paraissait pas non plus tellement engageante, au moins au repos ; mais quand elle riait, quel changement ! C'étaient alors comme des remous d'ombre, des fossettes qui plissaient si gentiment ses joues pâles ; et en même temps, ses yeux s'allumaient, des yeux gris, étroits, coulant sous les cils comme un luisant dV.au sous les feuilles.

Que ce fût ceci ou cela, le fait est qu'une fois

pris, depuis quinze ans, depuis toujours, Donac n'avait jamais pu se déprendre d'elle tout à fait.

Pauvre Donat ! On était alors au temps des veillées d'automne ; une bonne saison pour les amoureux, à qui les occasions ne manquent pas de se parler de près, dans les coins. Il se rencontra un soir avec son ancienne chez les Antibel, où il avait été convié, ainsi que plusieurs autres, garçons ou filles, à boire du blanc en dépouillant des coques de maïs. Elle était là, très entourée, et ne se faisant pas faute de badiner avec ses voisins, de les pincer au vif ou de leur donner des tapes d'amitié, comme on fait; même elle affectait de jeter des cris d'effarouchée comme si on la chatouillait trop fort, chaque fois que manquait le luminaire du ciel, car l'assemblée se tenait devant la porte au clair de la lune.

Triste et mécontent, l'aîné des Albarèdes allégua je ne sais quel prétexte et s'en fut pour n'en pas voir davantage, mais au lieu de rentrer chez lui et de dormir par-dessus son chagrin, comme il voulait le faire, il s'arrêta à mi-chemin, au bord

DONAT ET BERNADE.

de la palissade, et — qu'il y eût pensé ou non, — à un endroit où Bernade ne devait pas tarder à passer probablement seule, son père Mataly ne se dérangeant pas souvent pour l'aller chercher.

Elle arriva bientôt en effet et ne fut pas peu surprise, entendant quelqu'un qui l'appelait très doucement par son nom.

Une ombre en même temps se levait devant elle.

— Toi, Donat?

Elle avait reconnu sa voix tout de suite, et le cœur lui sautait un peu.

— Moi, qui t'attendais pour te dire...

— Pas maintenant; demain...

Mais il la retint moitié de gré, moitié de force, l'apaisant et l'amusant avec des paroles d'amitié.

— Alors, fais vite, insistait-elle. En deux mots, que me veux-tu ?

— Je te veux, voilà tout. Ecoute, je ne peux pas durer sans toi ; j'ai essayé, je n'ai pas pu.

— Sans rire ?

— Vrai, vrai ! je te le jure.

En même temps il lui prenait les mains et l'obligeait à s'asseoir près de lui.

— Ça serait si bon d'être ensemble, ajoutaitil, le soir des épousailles ! . . . Eh ! qu'en pensestu, Bernade ?

— Mais chez toi, qu'en pense-t-on? objectait-elle.

— J'ai vingt-cinq ans, je suis mon maître, répliqua-t-il. Et puis le père n'est pas si méchant qu'il en a l'air ; tu verras. . .

Et il l'attirait à lui, il glissait le bras autour de sa taille.

— Je te le promets, je te le promets... lui répétait-il, bouche à bouche...

Elle se débattait, et chaque mouvement qu'elle faisait pour lui échapper, en resserrant leur contact l'amollissait comme une caresse. Sa volonté s'en allait. A la vérité, elle l'aimait depuis plus de dix ans, ce Donat, et ses coquetteries avec les autres n'étaient que des ruses pour le mieux prendre. Un bonheur fou lui emplissait le cœur ; elle avait peur de se trahir.

— Je t'aime !.. je t'aime !... protestait l'autre.

DONAT ET BERNADE. ^

Et il recommençait le même mot indéfiniment,, ne songeant plus à ce qu'il disait, à cet amour qu'il exprimait plus efficacement avec des gestes.

Le vertige la gagnait.

Une fois elle tenta de se dégager :

— Laisse-moi rentrer, suppliait-elle ; il est près de minuit : que va dire mon père ?

— Ton père ? il est à cette heure avec sa maîtresse, la Matalène, à moins qu'il ne boive au cabaret de la Tantare. Reste donc. Que crains-tu, voyons, puisque je t'épouse?

Elle fit comme d'autres, d'autres mieux instruites, plus surveillées qu'elle.

Elle eut confiance, elle resta.

Un bruit dans l'eau, l'éboulis d'une motte de terre dans la Garonne, qui coulait pas loin de là, dans l'ombre, les fit se redresser tous les deux comme en sursaut. Et ils se quittèrent brusquement, un peu étourdis, laissant une foulée dans l'herbe, qu'elle eut un peu honte à reconnaître en passant le lendemain.

Plusieurs fois depuis, ils s'étaient retrouvés la nuit, et, comme leur intimité était venue tout

d'un coup et quelle n'avait pas eu besoin des clignements d'yeux, ni des serrements de mains ou autres manèges préliminaires qui trahissent les amoureux, personne n'avait deviné leur liaison.

— Ce soir, après la lune, à la coupure de Lolière !

Cela fut parlé entre les dents envoyé comme un souffle dans le cou de Bernade. Et comme ils n'avaient plus rien à se dire, ils pressèrent le pas pour rejoindre ceux qui étaient en avant.

SANS-APPÉTIT. 3f

'innocent, qui, de loin, les avait vus venir, courait à la rencontre de la troupe. Une bordée d'éclats de rire :oupa net son élan.

— Bonjour, Sans-Appétit ! le saluait ironiquement Biro-Soulél, le vannier de Couchurles.

— Salut, Rit-Toujours ! plaisantait Gorjôlis.

— Où vas-tu, Court-d'Esprit ? interrogeait le cadet de la Badorque.

Tout ça partait à la fois, tombait dru comme grêle sur le pauvre ahuri, qui baissait la tête ne sachant à qui répondre. Mais Bernade intervenait :

— Laisse-les dire, ceux-là, viens avec moi,

petit. Regarde, il y a quelque chose de bon pour toi, là, dans mon panier.

Le panier ! cette fois, l'Innocent avait compris. Câlin, il s'était mis à suivre Bernade, et, pour plus de sûreté, de peur de la perdre, il serrait un peu de son jupon rouge dans ses doigts.

Arrivée à l'endroit où l'ancien gardait le troupeau, la bande avait fait halte. Il y avait là, sous un carolin, un peu d'ombre 011 chacun s'assit à son idée et s'arrangea pour déjeuner.

Ce fut une installation rapide 5 des paniers, des sacs de toile ouverts e: vidés sur l'herbe, pendant qu'au milieu du cercle, autour d'un feu de branches allumé en toute hâte, des soupières en rond chauffaient leur ventre à la braise. Deux ou trois ouvriers venus de trop loin pour porter leur soupe tiraient un chanteau de pain de leur bissac, écrasaient une gousse d'ail sur la croûte, et un silence accompagnait les premières bouchées piquées à la pointe du couteau et mâchées posément avec cette lenteur bienséante et cette

application gourmande que les gens de la campagne mettent à leur repas.

Agenouillé dans l'herbe aux pieds de Bernade, Ilnnocentla regardait déjeuner, suivant avec des inclinaisons de tête les moindres mouvements du couteau et, à chaque bouchée disparue, une moue de déception lui allongeait les lèvres.

Il n'était pas le seul à espérer.

Plus affamée que lui, Vaillante mimait les mêmes attitudes, sourcils froncés, jouant des prunelles et hochant la queue.

Donat, assis près de Bernade, s'amusait à les voir faire. Même, pour aiguiser leur envie, il présentait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, un peu de pain qu'il retirait aussitôt.

Plus généreuse, Bernade coupa une bonne tranche à l'Innocent, qui se jeta dessus et l'engloutit d'un trait.

— O le loup ! voyez, fit observer Biro-Soulél. Pas un pli sur sa figure ; ni un coup de dent ni un coup de gosier ; le morceau est descendu sans toucher les bords.

Offert ensuite et aussitôt arraché des doigts

de Bernade, un second morceau disparut plus vite encore.

On riait.

Mais l'aïeul le prit sur un autre ton.

— Goulu ! fainéant ! vociférait-il en levant sa quenouille sur son petit-fils 3 n'as-tu pas honte? Est-ce qu'on te laisse jeûner à la maison ? Trois repas par jour sans rien faire, n'est-ce pas assez, dis, mange-tout ?

— De quoi te fâches-tu, vieux père ? répliqua Bernade. Si c'est ma fantaisie de rassasier une fois ce meurt-de-faim, laisse-moi essayer !

— A ton aise, petite ! seulement je te préviens : tu ne te doutes pas de la charge que lu prends. Contenter l'appétit de l'Innocenc î eh ! eh ! tu aurais aussitôt fait d oter l'eau de la Garonne avec une fourchette. L'Innocent, tu ne sais donc pas que, lorsqu'il peut se glisser sous le ventre d'une vache, le veau ne trouve plus rien à téter après lui. Son appétit ! c'est une maladie qu'il a et dont personne ne le guérira jamais.

— Le grand-père a raison, insista Donat. Pas

plus tard que la semaine dernière, après dîner, conditionné de bonne soupe, repu comme nous tous, est-ce que Bièbe ne la pas trouvé la tête dans la main, enfournant à pleine bouche la pâte à peine levée, et Dieu sait, si on ne l'en avait pas sorti, qu'il n'en aurait pas laissé miette ! — - Pas possible !

— O le brigand !

— Quel estomac !

Tout le monde se récriait à la fois.

Mais ce fut bien une autre clameur un moment après, quand Barutel, des Ilettes, qu'on appelait aussi Gorjôlis, s'aperçut que le mécréant en question venait de lui dérober une miche de trois livres, achetée le matin même chez le boulanger d'Estorrebaque et à peine entamée d'un quart.

— Attrapez-le ! attrapez-le !

Sans perdre un instant, le volé s'était jeté à la poursuite du voleur, qui détalait de toute la vitesse de ses jambes. Elle s'en allait, la miche, elle filait bon train ; encore quelques pas, elle disparaissait avec le petit dans les roncières de l'îlot. Non 5 Gorjôlis maintenant gagnait du

terrain sur l'Innocent. Aïe ! malheur à l'enfant si le maître de la miche pouvait lui mettre la main sur l'épaule ! Pour sûr., il lui imprimerait la marque de ses cinq doigts sur la peau. Dieu sait comment ça allait finir ! Tout le chantier était en l'air.

— A toi, Gorjôlis ; tu le tiens ! criait l'un.

— Ah ! mon Dieu ! regardez, voilà l'Innocent qui se branche, remarquait un autre.

Talonné par son ennemi, perdant visiblement l'avance, le fugitif grimpait, la miche aux dents, enlacé au fût d'un peuplier.

— Voyez donc comme il monte ! On voit bien qu'il s'est risqué plus d'une fois pour manger des œufs d'agacé dans les nids...

Perché tout en haut de l'arbre, à califourchon sur une branche, le petit dévorait son pain, vite, vite. Et, entre deux morceaux, entendant rire ceux d'en bas, il riait aussi, la bouche pleine.

Cette gaîté exaspéra Gorjôlis.

— Attends, bel oiseau, cria-t-il d'en bas avec un geste de menace, je vais te faire chanter,

Et, ôtant ses souliers pour être plus leste, il commença de se hisser à l'arbre.

L'Innocent le vit et escalada la dernière branche, si mince celle-là qu'elle ployait sous lui prête à se rompre. Au-dessus plus rien que le bouquet, le fin bout de l'arbre ; au-dessous Gorjôlis. Pris entre le danger d'en bas et le danger d'en haut, l'enfant s'agitait indécis, tremblant de peur.

On ne riait plus.

Laisse-le ! Arrête-toi ! commandait Donat à Gorjôlis.

— Aie pas peur, petit, c'est pour rire... criait Bernade.

Mais l'Innocent n'entendait rien. On le vit tout à coup qui se balançait dans le vide, pendu au bout d'un rameau, puis après une seconde d'angoisse, quand on le croyait déjà mort, écrasé à terre, on l'aperçut accroché au peuplier voisin, en sûreté sur une branche qu'il avait visée au vol avec cette adresse tout animale et d'autant plus sûre des inconscients.

Cette fois, force fut à Gorjôlis de renoncer à sa poursuite.

Quelqu'un approchait d'ailleurs qui allait mettre tout le monde d'accord. Miquel, le propriétaire des Albarèdes, Miquelle maître à tous, et un maître redouté, montrait sa figure au tournant de la palissade ; une figure pas commode, creusée, plissée, soucieuse, avec un regard aigu sournoisement dissimulé sous un battement perpétuel des paupières.

De loin, de la maison où il s'occupait avec Bièbe à charrier le fumier des étables, il avait entendu crier les ouvriers et tout de suite, il venait voir. Chose grave ! l'heure de reprendre le travail était sonnée depuis un gros moment, et on riait toujours.

— Hé bien î toi, dit-il à peine à portée de se faire entendre, et il s'adressait à Donat, tu ne vois donc pas que le soleil va toucher tout à l'heure le haut des arbres ? Que faites-vous là, plantés ? Si tu crois que la Garonne attendra que vous ayez fini de vous amuser pour emporter la digue !

— Voici celui qui nous a retardés, répondit Donat en montrant du doigt l'Innocent qui se

faisait tout petit dans les feuilles. Il a volé une miche de pain...

— Et à qui la miche ?

— A Gorjôlis.

— Tant pis pour lui ! Il n'avait qu'à ne pas la laisser prendre

DIX CONTRE UN

^j|^ranq u illement avec la lenteur habituelle des paysan s, aggravée de l'indifférence des journaliers, cest-àdire de ceux qui travaillent au compte des autres, les gens avaient enfermé les restes des provisions dans les sacs de toile.

La troupe se remettait en marche vers la digue.

Mais il était dit que le travail chômerait ce jour-là.

A peine ouvriers et maîtres avaient-ils fait dix pas, un quidam, tout de noir habillé, un citadin, fut signalé, venant à leur rencontre.

DIX CONTRE UN. 4

— Tiens, à qui en a-t-il, par ici, le citoyen Ucafol? demanda Donat en l'apercevant.

— Peut-être, répondit Miquel, porte-t-il un congé sur papier marqué à Bonafé, le maîtrevalet de la Laque, qui doit quitter à la Saint- Martin prochaine.

Ucafol était, vu de près, un monsieur d'assez triste mine, blême, sordide, vaguement bossu, une figure de gratte-papier, étrange à voir là, dans le plein soleil de la campagne. Arrivé au droit de Miquel, l'homme tira très honnêtement son chapeau et fit le geste de fouiller dans sa redingote. Il souriait.

— Excusez, Miquel, c'est quelque chose que j'ai là pour vous, et tout en cherchant, il continuait : La santé toujours bonne ? Parfaite, ça se voit; Donat aussi. Et quel beau temps, ditesmoi, pour réveiller l'herbe ! A la prairie de dottes, elle a déjà commencé de partir...

Toujours gracieux, l'huissier avait tiré de sa poche un rouleau de papier timbré, très proprement ficelé, et l'offrait au maître des Albarèdes.

Discrètement, les journaliers faisaient mine

de s'écarter en continuant leur route ; mais Miquel les retint. Oui sait ce qu'ils iraient raconter après, quelles histoires ils feraient courir sur son compte ? Ses affaires, Dieu merci, n'étaient point embrouillées, et il ne demandait pas mieux que tout le monde pût y voir clair.

— Igne-Girma-Miquel Trémissal, c'est bien vous ? demandait encore le sieur Ucafol.

— Quelle question ! Donne donc, l'ami, répliqua Miquel impatienté.

Sourcils froncés, il parcourait le libelle, tournait les feuilles du pouce, regardait la signature ; après quoi , s'excusant sur l'absence de ses lunettes, le bonhomme, qui n'avait jamais su lire que dans l'imprimé et encore dans le gros, passa le grimoire à Donat, lequel ayant les yeux plus jeunes, saurait tout de suite à quoi s'en tenir. Pas si vite que ça, cependant. La chose était vraiment malaisée. A la difficulté de l'écriture serrée pour économiser l'espace, tassée en une compacte mosaïque, à l'étrangeté du vocabulaire dont s'embrouille comme à dessein le style de la chicane, s'ajoutait le trouble du lec-

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teur, du paysan effarouché à l'idée du procès à soutenir. Que racontait-il donc, ce chiffon-là ?

Une date d'abord : 5* avril 1874.

Puis, les noms, prénoms et surnoms des requérants, autrement dit des adversaires, la plupart présents, journaliers à la solde de Miquel, et qui, les uns prudemment détournaient la tête, les autres, plus décidés, levaient le nez d'un air gouailleur, quand ils étaient désignés par celui qui lisait.

Hilari-Jean-Orens 'Barutel dit G or jolis, sabotier, demeurant aux Ilettes...

— Très exact, grommela Gorjôlis.

Uinagre-Vierre zAlpinien dit 'Biro-Soulél, vannier, domicilié aux Couchurles.

— Et bientôt propriétaire ailleurs, compléta Biro-Soulél.

S ernin~%aymond iMataly, orpailleur au bac de Lolière...

Cette fois ce fut Bernade qui baissa la tête, et elle ne la baissa pas à temps pour éviter le regard de colère que lui envoyait son bon ami.

— Va toujours, petit, disait Miquel à Donat, qui faisait halte au tournant de la première page. A présent que la meute est lâchée, nous verrons bien quel lièvre elle va courir.

Donat continua.

Ça commençait à se dessiner maintenant. A travers la phraséologie barbare de la sommation, le plan se démasquait 5 on voyait venir l'attaque. C'était appuyée d' a attendu que» très perfides, une revendication formelle de la propriété des Albarèdes, indûment usurpée sur les alluvions de la Garonne par le grand-père et injustement occupée par son donataire et fils Igne-Girma- Miquel Trémissal, lequel était invité à venir « le huitième jour, après la signification du dit exploit, à l'audience du tribunal de première instance de San aïs pour se voir condamner à abandonner et délaisser sans délai aux requérants tous les terrains par lui jouis et possédés entre les pièces de terre appartenant à ces derniers et le cours actuel de la Garonne, les dits terrains devant être partagés entre tous les intéressés selon leurs droits ; ordonner la restitution des fruits perçus ; commettre un juge et

DIX CONTRE UN

fixer le délai dans lequel le compte sera rendu conformément à la loi. »

Il resta juste assez de salive à Donat pour finir. Le dernier mot, ce mot de loi si mystérieux, si effrayant pour les gens de la campagne, ne voulait pas sortir.

Miquel demeurait calme.

— On verra bien, dit-il simplement.

fO L INNOCENT.

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