‹ L'innocentChapitre 13 sur 14 · DANS LES FEUILLES. IÔI · texte numérisé non relu

DANS LES FEUILLES. IÔI

Alors ce fut une fuite au hasard dans les méandres de l'îlot avec tantôt une mare entre eux deux, tantôt seulement l'épaisseur d'un saule.

A la fin, une ronce fit trébucher Bernade, et, à peine avait-elle roulé à terre, l'Innocent la tenait sous lui, liée dans ses bras.

— Prise ! tu es prise ! criait-il.

Et à pleines lèvres, sur le cou, sur les yeux, il l'embrassait.

Elle se débattait encolérée.

Etre soumise à cet être, quelle honte !

Si quelqu'un la voyait ! Justement au moment de tomber, elle avait cru distinguer un passant, une veste de cadis apparue et disparue aussitôt entre deux branches.

Un d'Estorrebaque peut-être !

D'y penser, une rage la prenait, ec, ne sachant que faire pour se défendre, elle mordait le bras, la main de l'Innocent.

Mais lui ne se rebutait pas. Il embrassait, embrassait toujours les habits, les cheveux, ce qu'il pouvait attraper, et plus il en prenait, plus il avait envie d'en prendre, lorsque un certain mor-

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ceau de pain bénit apporté de la grand'messe par Bernade échappa fort à propos de sa poche et roula sur Therbe, aussitôt guigné par l'enfant.

Ou'allait-il faire ?

Il hésita un peu ; puis, lâchant les mains de la blonde, il se jeta goulûment sur le gâteau.

Pensez que le garçon était à jeun depuis le matin, et le pain bénit sentait si bon ! Une pâte fine, soufflée, avec des œufs dedans, du sucre peut-être, et des grains d'anis semés à profusion.

Jamais lèvres de fille n'avaient eu si délicate saveur ! Elle pouvait se relever maintenant, Bernade, remettre sa jupe et son fichu en ordre, ramener les cheveux échappés sous le bonnet. L'Innocent ne s'en occupait guère : il mangeait.

Le voyant opérer si tranquillement, mordre et avaler le pain à fortes bouchées avec sa mine bonasse de tous les jours, la fille de Mataly haussait les épaules, dépitée d'avoir eu peur :

— Bon appétit, toi ! lui dit-elle en manière d'adieu. Et elle leva le pied promptement.

Une inquiétude lui restait, et, par moment,

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elle fronçait le sourcil à la pensée de la veste de cadis aperçue tantôt et de la paire d'yeux qui l'avaient peut-être surprise en vilaine posture, terrassée par l'Innocent.

Mais avait-elle bien vu ? Elle avait beau épier, personne ni de près, ni de loin ne se montrait dans l'îlot, et même, une fois hors des ramilles, postée pour mieux observer, à la cime de la palissade d'où elle pouvait explorer jusqu'en ses moindres plis cette solitude de feuilles et les sentiers qui la traversent, elle ne découvrit rien de suspect.

Rien que les merles Autant toujours d'un air de se moquer d'elle...

Sans doute, elle avait rêvé.

Rassurée tout, à fait, elle s'achemina vers la barque amarrée pas trop loin dans une coupure de la digue et elle avait commencé déjà de déclaver la chaîne, quand son galant d'un quart d'heure parut sur la palissade courant et criant :

— Attends, Bernade, attends-moi !

— Eh bien ! non, riposta celle-ci ; tu as été trop méchant et trop hardi tout à l'heure. Je veux

te punir. Je m'en vais. Adieu ; de ta vie, tu ne reverras les Albarèdes.

En même temps, le bateau démarrait, gagnait le large poursuivi parles lamentations de l'enfant.

— Prends-moi ! Prends-moi, Bernade !

Il sanglotait.

Elle se laissa toucher à la fin, vira de bord, le cueillit toujours pleurant sur la berge. Et tout en godillant :

— J'ai une commission à te donner, petit. Ne pleure plus et écoute. C'est trois mots à dire de ma part à Donat. Quand tu le verras seul, tout seul, entends-tu ? tu lui diras de se trouver mardi soir à la tombée de la nuit à la croisière des Gourgues. As-tu compris? Répète un peu pour voir.

Après trois fois l'enfant répéta la leçon mot pour mot.

Le bateau, glissant sur la vase, allait accoster aux Albarèdes.

L'Innocent n'eut pas la patience d'attendre. Dans l'eau jusqu'à mi-jambe, il courut jusqu'au rivage ; et une fois là, content d'être rapatrié, de

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toucher le sol familial, il sautait, il jetait des cris.

— Mardi soir, croisière des Gourgues ! insista Bernade.

Et le bateau filant droit, sabrant les remous, déjà se faisait petit sur l'ampleur de la Garonne.

i qju E L finissait de faucher une bordure de seigle à La Granoulière, tout au bout du domaine, du côté de la gaure de Tortonde.

C'était la première récolte de Tannée, une herbe tendre, juteuse, qui arrivait bien à point pour rafraîchir le sang et réveiller l'appétit des bœufs de travail échauffes à triturer la paille poudreuse emmagasinée depuis la moisson. A peine couchées à terre, tiges et feuilles se flétrissaient toutes meurtries, exhalant une odeur fade de jeune fourrage. Penché en avant, appuyé du coude au manche de la faux, le maître regardait

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onduler devant lui le champ de verdure pâle, moirée tantôt en clair, tantôt en noir, selon que les risées d'air la chatouillaient ou la laissaient en repos. Un fameux seigle ! Autant qu'il pouvait en juger, chaque sillon devait faire ses deux meules ; à ce compte, le bétail avait amplement de quoi se régaler jusqu'au foin nouveau.

Satisfait du coup d'œil, l'homme se redressa, jeta la faux sur l'épaule et s'en fut, tournant le dos à La Granoulière, vers Maquefabe, où il avait à visiter un champ d'avoine ensemencé de l'automne, en terre vierge, sur un défrichement de sainfoin. Miquel n'était pas tout à fait sans souci à cause des pluies des derniers jours, lesquelles pouvaient bien, venant après tant d'autres, avoir gâté les racines et flétri la jeune pousse. Mais non ; vérification faite, de près pas plus que de loin, il ne s'y connaissait rien. La terre d'alluvion, poreuse et perméable, avait bu la pluie jusqu'à la dernière goutte 5 les touffes d'avoine, vigoureuses et drues, verdoyaient sans une tache de moisissure et si parfaitement unies, qu'on les eût dites nivelées au cordeau. Pour

peu que juillet ne démentît pas les annonces d avril, le maître en tirerait au bas mot ses cent hectolitres. Excellente affaire !

Et il en allait ainsi de tout.

Arbres, prairies, tout prospérait, tout crevait de santé cette année-là aux Albarèdes.

Les peupliers étaient curieux à voir, la peau luisante, la feuille épaisse, et au bas de chaque arbre, une montée de rouge, comme du sang, transparaissait à travers l'écorce. Quelques-uns, tout jeunes plantés de l'hiver, étaient déjà partis, envoyaient en l'air des pousses si longues, des feuilles si larges qu'ils pliaient presque sous le poids.

Quelle terre et quelles plantes !

Miquel jubilait.

Et les prairies, un peu plus loin, les prairies aussi se faisaient belles ; toutes soulevées, semblait-il, gonflées de sève, remuées de vie printanière, avec des écroulements de taupinières dans l'herbe et au plus épais, pareilles à des fleurs rouges, des crêtes de poulets qui picoraient.

Marchant toujours, le maître était arrivé à un

tournant d'où la vue, franchissant aisément un champ de blé sans arbres, découvrait les bâtisses et le clos des Albarèdes. Des pruniers, fleuris comme de gros bouquets, montaient en dômes légers au-dessus des toitures, et des violiers jaunes hâtifs éclataient adossés au mur blanc, à côté du rucher... Les rieurs, l'herbe, le ciel, tout avait 1 air si jeune, si frais, si heureux, qu'à le regarder, un sourire de contentement naissait à la fin sur le visage du vieil homme, détendait son front chargé de volontés et de soucis. Mais cela ne dura que l'espace d'un éclair.

Errant ça et là sur la verte étendue du domaine, Tceil de Miquel, l'œil du maître, avait rencontré, pas très loin de lui, à vingt pas dans le blé, pas grand'chose, un chiffon de papier blanc piqué au bout d'un bâton.

Et aussitôt la joie s'en était allée.

Hélas ! ce peu signifiait beaucoup. Avec un certain nombre d'autres, qu'en cherchant bien on reconnaissait, plantés en ligne au-dessus et au-dessous, ce papier manifestait les prétentions des plaidants sur les Albarèdes, telles que, huit

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jours avant, elles avaient été limitées et jalonnées sur place par trois experts assistés du juge-enquêteur « à ce commis » par le tribunal. Tracé purement idéal et illusoire qui ne préjugeait rien et ne donnait raison à personne. N'importe ! c'était déjà trop de la menace ! Pas moyen de travailler, de calculer, pas moyen de vivre, tant que ces maudits jalons demeureraient là fichés dans le sol. C'étaient comme autant de flèches enfoncées au flanc du domaine et qui faisaient saigner par contrecoup le cœur du propriétaire. Miquel avait refroncé les sourcils. Toute la bile, tout le fiel amassés depuis le commencement du procès lui remontaient aux lèvres. Pris d'une violence subite et d'autant plus terrible chez un être en dedans, avare de gestes et de paroles, le maître des Albarèdes marcha droit au jalon, le décapita net, l'abattit dans l'herbe d'un coup de faux, puis, s' acharnant dessus, déchira le papier, rompit la baguette en petits morceaux, qu'il envoya en l'air très loin avec une véhémence d'insulte et une dépense de force singulièrement disproportionnées avec le fétu en question. Puis,

comme si sa colère s'était usée à cet enfantillage, il remit la faux à l'épaule et continua sa route, posément, en réfléchissant au procès.

Il récapitulait tout ce qu'il avait combiné depuis le jour où, pris à Timproviste par la citation d'Ucafol, il s'était mis en campagne. Le fait est qu'il n'avait pas trop mal manœuvré.

Un coup de maître avait été, dès le début, de prendre pour avocat le propre gendre du président du tribunal, neutralisant ainsi, empêchant tout au moins de siéger dans l'affaire un magistrat républicain sur qui l'avocat Ricapel et la bande des demandeurs fondaient leurs espérances. Des deux juges, l'un, ardent réactionnaire, richissime d'ailleurs et par suite indépendant, était acquis d'avance, il l'espérait du moins, aux intérêts du bonapartiste Miquel. Inutile de s'occuper de celui-là. Les démarches, les sollicitations, devaient être réservées pour M. Nazitor, un brave homme, bien pensant au fond, secrètement favorable à la bonne cause, mais pauvre comme un rat et obligé de faire bon visage aux rouges du parquet à cause de son fils et de son

neveu, employés l'un et l'autre, salariés de cet abominable gouvernement.

Au dire de M. Auruflan, le conseiller-général conservateur, ennemi juré de Ricapel et qui s'était mis, lui et toute sa séquelle, au service de son grand électeur d'Estorrebaque, tout allait bien du côté de ce monsieur et pourvu que le gouvernement n'intervînt pas en déplaçant un des fonctionnaires du tribunal, Miquel était à peu près certain de réussir. A la bonne heure ! Mais fallait-il s'endormir sur cette assurance et laisser couler l'eau jusqu'aux plaidoieries ? Un autre que Miquel l'eût fait peut-être 5 Miquel, non ! Il avait, le malin, plus d'un tour dans son sac. Gagner le procès était bien ; le supprimer, encore mieux ! Et qui sait si la chose était impossible ? si, en s'y prenant bien, on ne trouverait pas la manière de rompre cette association de convoitises si adroitement soudées ensemble par Mataly?

En tout cas, il valait la peine d'essayer, de tàter les compères un par un, de leur faire parier, de chercher leur côté faible. Il y en avait un aisé à trouver et qui était le même pour tous,

a savoir : la misère. Le ventre vide et les dents longues, ce signalement leur convenait aux uns comme aux autres. C'est une viande creuse que l'espérance, et le procès commencé ne leur avait pas donné jusque-là autre chose à mettre sous la dent. Tous richards, tous rentiers dès que les juges auraient prononcé ; mais, en attendant, pas de pain !

Leur ressource habituelle, le chantier des Albarèdes était fermé par leur faute ; et chez les propriétaires voisins, tous plus ou moins réactionnaires, c'était un parti pris, depuis qu'on les savait aux gages de Ricapel, de leur refuser du travail. Plus une commande de balais ou d'échelles chez Biro-Soulél, ni de paniers à pigeons chez le vannier Gorjôlis 5 plus une journée à gagner pour l'un ni pour l'autre !.. Quant à Mataly ou à Ricapel, impossible d'en rien tirer, quand on s'adressait à eux, que des paroles, des paroles dorées, des paroles argentées, des paroles avec du miel dessus et pas un liard.

Or, que faire, quand on est misérable et que le travail manque ?

Voler.

Miquel l'avait prévu , et c'est là qu'il attendait ses ennemis, espérant bien de les prendre un jour ou l'autre et, par ce moyen, les avoir à sa merci.

Cela ne manqua pas d'arriver.

Des gens apostés à cet effet attrapèrent Gorjôlis arrachant, selon son habitude, de jeunes peupliers, qu'il comptait vendre le lendemain au marché de La Française ; Biro-Soulél et sa femme furent empoignés de grand matin, faisant la chasse aux poules de Miquel ; Alric et Gaulémas, un dimanche, à l'heure des vêpres, dévalisant le rucher.

Pris sur le fait, leur compte était clair ; menés au chef-lieu entre deux gendarmes, jugés, condamnés, cela ne faisait pas un pli. Aussi s'estimèrent-ils heureux de transiger. Qu'exigeait le volé ? Pas grand'chose ; un désistement de l'instance engagée devant le tribunal, une renonciation à quoi, en somme ? A de la fumée, à de la terre en l'air, tramée avec du brouillard de la Garonne. Moyennant cette complaisance, l'excel-

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lent homme leur pardonnait d'abord et les indemnisait par surcroît en argent. D'un côté, deux cents francs une fois donnés, et une poignée de mains de Miquel ; de l'autre, du pain de prison à manger et les chances du procès à courir 5 le choix n'était pas douteux entre ces deux alternatives : on fit la paix, on trahit l'orpailleur.

Oui, mais, si ennuyé que dût être celui-ci, quand ces arrangements tenus secrets pour le moment éclateraient au grand jour, ses droits à lui n'en demeureraient pas moins intacts, et si restreint que fût le morceau à lui attribuer au cas où les juges lui donneraient gain de cause, l'idée de la plus minime parcelle à lâcher du domaine cuisait autant au propriétaire que s'il se fût agi de se dessaisir du tout. Malheureusement, depuis qu'il avait remboursé les quelques pistoles qu'il devait aux Trémissal, on ne savait par quel bout l'entamer, ce diable d'orpailleur. Il avait le nez si fin ! Ah ! si on pouvait une fois mettre la main sur ce monsieur !

Rêvant à cela et à autre chose, préoccupé,

distrait, Miquel n'avait pas aperçu Donat, qui venait à sa rencontre. Le blessé était sur lui quand il leva les yeux. Accoutumé à le voir depuis quinze jours dans la demi obscurité de la chambre, il fut surpris de le trouver là, en plein soleil, plus sérieusement touché qu'il ne l'avait cru. Les yeux flétris, les joues caves, de quoi souffrait-il donc, l'héritier, alors que sa blessure, promptement cicatrisée, ninquiétait plus le médecin ?

Le secret que lui avait trahi sa maîtresse, l'engagement muet qu'il avait pris de l'épouser, la nécessité, la difficulté aussi de prendre un parti, voilà le mal qui travaillait le garçon, la plaie d'en dedans, lente et corrosive, qui l'empêchait de se rétablir.

Sans doute, en arrivant du régiment, où il avait pris l'habitude de se passer toutes ses fantaisies, il n'avait pas balancé à attaquer la petite Bernade, qui lui tenait au cœur depuis longtemps. Allumé pour tout de bon, mis en folie par sa résistance, il s'était oublié jusqu'à promettre le mariage à la charmante, qui, effarou-

chée, hésitante encore, battait de l'aile entre ses mains.

Une année s'était passée depuis, et déjà Donat n'était plus le même homme.

Menton rasé maintenant, air calme, allures circonspectes, le fantassin avait repris sa figure et ses idées de paysan. Il allait à la messe le dimanche, au fond de l'église, avec la jeunesse, causant avec ses voisins et riant dans son chapeau, c'est vrai, mais, tout de même il mettait le genou en terre à l'élévation, les yeux baissés, la mine contrite. Il s'était confessé à Pâques ; il avait communié. Très éteint, il avait bridé sa langue, serré sa bourse ; il pensait moins à se divertir, davantage à thésauriser. Ecu par écu, sur les profits que lui laissait son père dans la gestion des Albarèdes, il avait commencé d'amasser un magot. Il aimait encore Bernade ; mais il aimait mieux sa tranquillité, son repos, et quand arriva l'histoire du procès, il n'hésita pas, — quoique le cœur lui saignât un peu, — à se brouiller avec sa maîtresse plutôt qu'avec son père.

Et maintenant qu'il en avait fait son deuil, maintenant qu il n'en avait plus tant envie, pas de chance ! la grossesse de Bernade remettait tout en question.

Qu'allait-il faire ? manquer à sa promesse ? lâcher sa bonne amie? Cela se pouvait certainement, et plus d'un qu'il connaissait s'en était tiré à aussi bon compte. Mais quel scandale ! Le curé, le maire, tout Estorrebaque après lui !.. Epouser alors ? Chose très facile, à condition de quitter les Albarèdes, de gagner sa vie en travaillant.

Pénible alternative pour un garçon qui ne demandait qu'à vivre en paix avec lui-même et surtout avec les autres.

Ennuyé, incertain, il se débattait entre les deux partis, inclinant tantôt à gauche et tantôt à droite, écoutant un jour le contre, le lendemain le pour, rêvassant et ruminant son affaire au grand dommage de sa santé, qui commençait à dépérir.

— Te voilà, petit ? interrogea Miquel. Où vas-tu par ici ? Le soleil tape bien dur pour toi,

qui as la tête encore fragile. M'est avis que tu aurais aussi bien fait de rester à l'ombre, ainsi que te l'avait recommandé M. Oustric.

— Les médecins connaissent bien la manière de faire durer les maladies, reprit Donat. Laissezle dire, votre M. Oustric. J'ai la tête solide, et le soleil ne me fait pas peur. Et puis, toujours dedans, assis sur une chaise comme un notaire, on se languit à la fin. Il me semble que ça me ferait du bien de travailler en plein air, de faucher un morceau de seigle... Si ça pouvait seulement faire partir mes idées !

— Quelles idées ? Que veux-tu dire, fillot ? demanda Miquel. Si tu t'ennuies, faudra te distraire. Travailler, ce n'est pas le moment encore; mais qu'est-ce qui t'empêcherait de jeter un coup d'épervier en Garonne ? Ou, si l'épervier te pèse, prends la ligne et va te poster au Gourgas 5 l'eau se fait douce, et les carpes ont commencé de sauter matin et soir. Un carpeau de trois ou quatre livres cuit au bleu avec une marinade bien poivrée et un brin de basilic autour, ça ne te donne pas envie ?

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— Pas du tout, père. Ah ! si vous saviez de quoi il retourne !

— Parle, confesse-toi, voyons.

— Confesse-toi ! C'est commode avec un homme comme vous, qui n'a pas fauté une petite fois en sa vie ! un sévère qui n'a pas perdu un quart d'heure en tout à s'amuser.

Tu crois ça, nigaud ? On a été jeune aussi, dans le temps, et on ne Ta pas tout à fait oublié. Quelque histoire de fille, hein ?

Donat fit oui de la tête.

— Une sans le sou, je parie ? sans quoi, tu n'aurais pas tant de honte à me parler.

Donat acquiesça derechef.

— Et c'est ça qui te rend malade ? Ma parole, je ne sais pas comment c'est fabriqué, les garçons d'à présent. Eh bien ! si tu y tiens tant, bois-la, mange-la, prends-en ton soûl de cette fille ! Après, on verra.

— C'est que... articula Donat.

— Tu ne voudrais pas l'épouser, par hasard ? Ah ! ça, non, double Dieu ! Pas de ça, mon bel ami ! sinon, va-t'en de ce coté, moi, de celui-là ;

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je te renie, je ne te connais plus pour mon fils. Amuse-toi tant que tu voudras, roule-toi dans ton péché si tel est ton plaisir ; ça ne me regarde pas 3 mais endosser la lévite pour s'en aller devant le maire, nenni. Tu n'as qu'à faire un signe pour prendre une fille de trente mille francs et tu épouserais avec MIle Pas-un-Liard ! Je ne veux pas ! je ne veux pas ! Tu ne me réponds pas ? Ah çà, dis-moi : elle t'a donc ensorcelé, cette farceuse ? Son nom ?

— Bernade.

— Bernade ! Serait-ce pas la fille de Mataly par hasard?... Eh ! oui, pardi, c'est ce museaulà justement. Mes compliments, mon garçon ! un joli choix que tu as fait !

— C'est que... insistait Donat.

— Hé bien ? »

— Eh bien! elle est enceinte, et, ajouta-t-i plus bas, j'ai promis de 1 épouser.

Miquel cette fois ne se hâtait pas de répondre Enceinte ! Bernade enceinte ! Il osait à peine y croire. La fille de Mataly déshonorée, à la discrétion de Donat, autant dire en son pouvoir

à lui Miquel, quel coup de partie ! Il ne tenait qu'à lui maintenant de se débarrasser du procès. Avec ce pistolet-là sur la gorge, l'orpailleur serait bien obligé de lâcher son désistement. Oui, mais acheter la paix à ce prix, c'était peut-être la payer un peu cher. Il fallait voir auparavant quelle tournure prendrait le procès, de quel côté se dessinerait la chance. Pas besoin de se presser ; on serait toujours à temps, en cas de malheur, d'avaler ce remède. Et quel bonheur dans le cas contraire, si le procès marchait bien, si les juges donnaient raison aux Trémissal, quel triomphe à la sortie de l'audience, quand accostant son ennemi vaincu, il pourrait lui servir cette agréable nouvelle : « Les Albarèdes te passent sous le nez, orpailleur. Console-toi cependant ; ta fille tient un cadeau de mon fils, c'est toujours quelque chose de nous qui te restera ! »

Mais que dire à Donat en attendant ? De quoi le brouiller pour le moment avec sa bonne amie ; après, s'il était nécessaire, on trouverait bien le moyen de les remettre d'accord. Une circonstance s'offrait comme pour favoriser ce double jeu.

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Miquel se souvenait fore à propos d'une certaine blonde qu'il avait vue se débattre avec l'Innocent dans l'îlot des Mirgoules. Il n'y avait pas eu grand mal., très probablement 5 mais avec ce peu-là, sans même le noircir trop, on pouvait éveiller les soupçons du jeune homme quitte à les lui ôter plus tard et à réhabiliter Bernade, s'il le fallait absolument.

— Oh ! oh ! qu'est-ce que tu racontes là, mon garçon? répondit enfin le père, se décidant à rompre le silence. C'est ennuyeux, très ennuyeux; surtout si... voyons ? Réponds-moi franchement. Es-tu bien sûr que ce soit toi ?..

— Ah çà, vous plaisantez, père ?

— Je voulais dire : Es-tu bien sûr d'être le seul?

— Absolument sûr ; depuis que Bernade est ma maîtresse, je n'ai rien vu...

— En ce cas, mon brave, j'ai de meilleurs yeux que toi, affirma Miquel. — Et frappant d'un geste amical sur l'épaule de son fils : — Allons, ne fais donc pas l'étonné. Ne dirait-on pas que tu es né d'hier ? Écoute, tu n'as jamais rien surpris entre elle et l'Innocent ?

Donatsemit à rire.

— Ris tant que tu voudras, mon ami. N'empêche que je les ai vus ensemble aux Mirgoules, et de la façon dont ils se tenaient... Tu m'entends?

— J'entends et je ne comprends pas, balbutia Donat.

— Moi non plus... Que veux-tu? c'est si drôlement construit les filles ! Aussi pures que les anges du ciel ou plus noires que les démons de l'enfer; tout l'un ou tout l'autre...

— Avec l'Innocent î s'exclamait Donat. Et levant la tête vers son père : — Est-ce bien certain, au moins ?

— Oui ; si toutefois tu ne m'en demandes pas plus que je ne peux t'en dire. Ils ont roulé à terre, voilà tout ce que je sais. Ne m'en fais pas mettre plus qu'il n'y en a ; c'est déjà bien assez.

Donat se taisait perplexe, ne sachant trop que penser ni que croire. Miquel reprit d'un ton posé et radouci :

— Ne te presse pas de rien décider, mon

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ami. Avant de condamner Bernade, comme avant de l'absoudre, il faut se donner Taise de réfléchir, de s'informer. Inutile malheureusement d'interroger l'Innocent. L'enfant n'a pas plus de cervelle qu'un oiseau. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est encore d'épier Bernade, de suivre ton frère, de surveiller leurs rencontres ; on finira bien par y voir clair 5 mais à une condition : que tu ne sois pas là. Toi présent, la petite se méfie, fait la morte. Et puis, tu n'es pas de sang-froid assez pour mener l'enquête. Je m'en charge, moi. Pendant ce temps, sans rien lui dire, sans prévenir personne, tu pars, tu quittes le pays. Une idée ! Si tu allais visiter nos parens de La Gravette ? Voilà bien quelques mois qu'on t'espère, qu'on te réclame au moulin. De braves gens, et qui t'aiment. Tu n'auras qu'à te laisser faire : soigné, cajolé; toute la maison à toi, bêtes et gens. Ça te va-t-il ? Tu dors, tu flânes, tu biberonnes; et après dix ou quinze jours de cette vie, tu reviens ici où tu trouves le travail tout fait et la réponse prête : ceci ou ça en deux mots, et les preuves, tout. Que dis-tu de mon idée ?

Il ne la trouvait pas si ridicule, le Donat. Se tirer de devant et laisser les ennuis aux autres, ça lui convenait très bien. D'ailleurs il avait besoin de réfléchir dans un coin bien seul, avant de prendre un parti. Il ne se fit pas prier.

— Demain, après-demain, quand vous voudrez, répondit-il.

— Non, pas demain, tout de suite, répliqua Miquel. Pendant que tu feras ton paquet, j'attèle la Blonde, et en route ! Plus tôt tu partiras, plus tôt tu seras instruit de ce que tu veux savoir.

Une heure après, la Blonde attendait, bouclée aux brancards : une brave mulassière étoffée du poitrail et de la croupe, le ventre ballonné, la tête énorme avec des yeux luisant doux à travers les crins...

Miquel, guides en main, criait ses derniers ordres à Bièbe, donnant ses indications du bout du fouet.

— Y es-tu, fils ? En route !

La Blonde s'arrachait du sol en un trot pacifique. On suivait la traverse charretière des Albarèdes, un chemin rustique sans fossés au bord,

sans haie, une lisière de terre battue, envahie par les colzas. Après, venait un bout de ramier ; des allées d'arbres où le trot de la Blonde, le grincement des roues faisaient écho, résonnaient dans le calme du soir ; puis la chaussée étroite du Pontet longeant des marais herbeux, des grenouillères coassantes ; et bientôt, au premier tournant, apparaissait la croisière des Gourgues, où la traverse des Albarèdes s'embranche avec le chemin communal

Apercevant la croix dressée à l'angle du carrefour, Donat se souvenait tout à coup du rendezvous assigné à cet endroit et pour ce jour-là même par sa maîtresse, « Au soleil couché! » lui avait dit l'Innocent de sa part. Or le soleil déclinant rougeoyait déjà au ras de l'herbe. Une haie de cognassiers montrait au-dessus du fossé ses jeunes feuilles d'un vert pâle, découpées sur le fond d'or du couchant; et des fûts de peupliers blancs comme des marbres étincelaient au lointain des avenues, pareilles aux colonnades de quelque palais en feu. Comme ils approchaient, une figure se leva brusquement du fossé.

— Bernade !

La voyant venir, Miquel lâcha un juron et allongea un vigoureux coup de fouet à la Blonde, dans Tidée d'esquiver l'explication. Mais la carriole, empêtrée jusqu'au moyeu, enlisée dans une ornière, résista à la poussée de la poulinière. Un effort pouvait lui faire grand mal. Miquel hésita une seconde ; puis, résigné, laissant aller les rênes, il attendit.

— Où vas-tu, Donat? interrogea impérieusement Bernade aussitôt quelle eut atteint la jardinière. Tu me fuyais, n'est-ce pas?

— Je n'ai pas de comptes à te rendre, riposta le garçon ; je vais où il me plait. Bonsoir!

— Tu ne me méprisais pas autant l'autre jour, quand tu agonisais dans ton lit. Ce que je t'ai dit alors, ce que tu m'as promis en me serrant la main, aurais-tu déjà tout oublié ? En ce cas, je vais te le redire, et assez haut pour que ton père l'entende : Donat, je suis enceinte. Veux-tu m'épouser?

La jardinière avançait au pas, accompagnée

maintenant par Bernade, qui marchait, cramponnée d'une main au brancard.

Donat ne la regardait pas. Très troublé au fond, il affectait de se tourner vers son père, aussi indifférent en apparence à la requête de sa bonne amie qu'à la complainte du premier mendiant venu tendant sa sébile au bord du chemin.

— Veux- tu ? veux-tu ? insistait Bernade. Miquel se pencha de son côté :

— Ne t'inquiète pas, petite, lui disait-il; il a quelque chose contre toi; mais ça s'arrangera, sans doute. On verra plus tard.

— Que lui ai-je fait? Pourquoi s'en va-t-il? pourquoi? suppliait Bernade.

Pendant ce temps, la carriole avait dépassé le carrefour; dégagée de l'ornière, elle roulait maintenant en terrain ferme. Et Miquel aussitôt changeait de ton.

— Attention! tire- toi de là! commanda-t-il à Bernade.

Et brutalement, au risque d'écraser la maheureuse/penchée en avant, presque sous la roue, il enlevait la Blonde, qui partit bon train, hennis-

IÇO L INNOCENT.

sant et tortillant de la croupe dans un bruit de ferraille qui sonnait sur les cailloux.

Les bras tendus vers la jardinière en fuite, Bernade implorait encore.

— Pourquoi ? pourquoi ? criait-elle.

Et Donat se retournant :

— Si tu veux le savoir, demande-le à celui qui vient vers toi ; interroge ton bon ami l'Innocent !

La jardinière s'en allait, décroissait lentement au lointain de la route et, en même temps, l'Innocent paraissait à gauche, au long d'un fossé, conduisant avec une gaule une longue file d'oies grises .

Le crépuscule tombait et l'on distinguait tout juste, sur la vague étendue noyée d'ombre, le col allongé des oies et la gaule mince de l'Innocent.

— Hep ! hep ! appela Bernade.

Il vint tout de suite, riant et sautant dans toute la joie de son âme. Si Bernade l'appelait, c'est qu'elle avait sans doute quelque chose de bon à lui donner, un morceau de pain ? qui sait ? peutêtre une poignée de cerises.

Mais la figure de son amie le consterna, si pâle, si navrée.

Il renfonça son contentement et attendit.

— Écoute-moi bien, petit, lui dit-elle. Fais attention et tâche de me comprendre. Sais-tu pourquoi Donat est parti ce soir avec son père ? C'est lui qui m'a commandé de te le demander.

— Pourquoi Donat est parti? répéta l'enfant avec tout le sérieux dont il était capable.

— Oui, penses-y bien. Voyons. Donat ne t'a rien dit de moi ?

— Rien, rien, balbutia l'enfant.

— Pas possible ! ... Ah î si tu voulais chercher, te rappeler!... Pierrillou ! mon petit Pierrillou !

Et, comme l'Innocent demeurait planté devant elle, bouche ouverte, les sourcils remontés dans un pli de réflexion douloureuse :

— O tête dure, reprenait-elle exaspérée, imbécillas ! Va-t'en au diable, toi et tes oisons !

Le petit se reculait effrayé, le coude en l'air pour parer les coups. Mais Bernade, émue de pitié, le visage en pleurs, l'attirait à elle :

IÇ2 L INNOCENT.

— Ah ! si tu savais comme ils me font souffrir ! sanglotait-elle.

Et, sans comprendre, pour faire comme elle, llnnocent sanglotait à l'unisson.

ENTRE FRËRES. IÇ^

était un bonheur pour l'Innocent, chaque année, quand on élevait les jeunes oies aux Albarèdes.

On les apportait du marché, dans les premiers jours d'avril, à peine nées, grelottantes, serrées lune contre l'autre, comme de petites boules de soie jaune, au fond d'un panier, avec un linge par dessus pour leur tenir chaud. Et, tout de suite, il fallait s'occuper de les nourrir. De l'herbe, de jeunes pousses d'ortie, de l'oseille tendre, de la verdure hachée menue avec du son, une écuelle d'eau pourboire, et les voilà en train

d'opérer, d'allonger le cou toutes à la fois vers la pâtée, de claquer du bec, de s'enfler du jabot jusqu'à perdre l'équilibre, alourdies, à moitié ivres, titubant, culbutant dans le plat. Et manger! manger ! sans trêve, sans relâche, du matin au soir! La vieille Bièbe et l'Innocent ne s'arrêtaient de leur couper de l'herbe, qui disparaissait aussitôt, engloutie, digérée, rejetée avec une régularité de machine. A peine quelques minutes, de loin en loin, d'un sommeil tranquille, le jabot en avant, le cou replié sous un rudiment d'aile en duvet gris.

Tout cela sans sortir, dans la bonne tiédeur de la chambre, près de la cheminée, bien à l'abri des gelées, du brouillard, de la mouillure. C'est si frileux, en commençant, si délicat, ces bestioles !

Elles croissaient cependant à ce régime aussi rapidement que des plantes en serre. Elles quittaient leur bourre jaune, s'habillaient d'un gris cendré très doux. Plus alertes, elles s'enhardissaient, appelées dehors par la bonne odeur des herbes printanières.

ENTRE FRÈRES. IÇf

L'Innocent, alors, les menait paître, — pas bien loin, derrière la maison, dans le verger.

L'herbe, courte encore, était, à des endroits, toute jaune de boutons d'or; à d'autres, toute bleue de véroniques, et les pommiers, au-dessus, s'épanouissaient, blancs et roses, avec des chapelets de fleurs jusqu'au bout des branches. Des violettes, au bord de la haie, pâlissaient, perdaient leurs couleurs, tandis qu'à côté les étoiles bleues du lin se haussaient, vives et pures, sur leurs tiges minces, flottaient en l'air, candides comme des yeux d'enfant.

Des bêtes vivaient dans le clos : un âne broutait 5 un cochon, attaché, fouillait du groin dans le ruisseau ; des vols de pigeons tournaient, battaient de Faile, plongeaient entre les arbres, et plus bas, à la pointe de l'herbe, des abeilles festonnaient, musaient avant de rentrer au rucher, dont le bourdonnement s'entendait tout proche dans le jardin.

Aux heures chaudes, les oisons paissaient aussi, couchés comme nageant dans la verdure, et, tout en paissant, ils chantaient en sourdine,

tous ensemble, mêlant leurs voix légères en un gazouillement enfantin.

Couché près d'eux, allongé dans la prairie, Tlnnocent se récréait à les regarder ; il s'apitoyait aussi, aidant à marcher, à gagner sa pauvre vie quelque oison mal venu, boiteux ou manchot, comme il s'en trouve presque toujours un dans la couvée.

Ce temps du pacage dans le verger ne durait que deux ou trois semaines. Après quoi les bêtes, devenues adultes, commençaient de se donner du large; de s'en aller quêter leur nourriture dans les gaures. Une fois là, dans leur élément, en train de barboter dans la vase, le gardeur n'en était plus le maître, et c'était tout ce qu'il pouvait faire de les suivre de l'œil, de veiller à ce qu'elles ne se mêlassent pas aux troupeaux voisins et de les accompagner à leur étable à la tombée de la nuit.

L'Innocent s'y employait de son mieux 5 très troublé quand un de ses élèves dépérissait, tombait malade, desespéré si, au moment de rentrer, le troupeau n'était pas au complet !

Cette année-là, ce fut bien une autre affaire. Le troupeau tout entier, une belle douzaine d'oies toutes venues, bonnes à vendre, avait disparu un beau matin.

C'était une semaine environ après le départ de Donat. L'Innocent avait laissé ses bêtes paissant l'herbe et traquant la vermine dans la gaure de Tortonde, et, quand il était revenu un peu plus tard, s'étant oublié aux Albarèdes, où Bièbe pétrissait le pain, il avait trouvé la gaure déserte et le troupeau parti.

Où le chercher?

La gaure s'en allant en marécage jusqu'à la Garonne, peut-être les oisons avaient-ils eu fantaisie de naviguer en pleine eau. L'Innocent courut de ce coté; mais il eut beau appeler, fouiller les bords, rien ne parut, rien ne se fit voir.

Alors, l'enfant cria plus fort, courut plus vite, à droite, à gauche, enfonçant quelquefois jusqu'au genou dans la vase, -s'écorchant d'autres fois aux ronciers.

Tiennou, le petit berger de La Granoulière, auprès de qui, naïf, il se renseignait en passant,

Fenvoya à une petite lieue de là, vers Gatilles, où il affirmait, le pendard, avoir vu les oisons une heure avant. Des oisons, il y en avait, mais pas ceux des Albarèdes.

De Gatilles, je ne sais quel autre chrétien assez peu charitable le fit rebrousser, toujours criant et pleurant, vers la grève de Bramelaïgue. A Bramelaïgue, pas plus qu'à Gatilles, le mal renseigné ne trouva ce qu'il cherchait.

Et les gens se divertissaient sur son chemin 5 on contrefaisait ses cris, on l'égarait sur défausses pistes, on le lançait à la poursuite de voleurs imaginaires.

Des charrieurs de sable d'Estorrebaque s'amusaient à l'épouvanter par le détail des châtiments qui l'attendaient aux Albarèdes si Miquel le voyait rentrer sans son troupeau.

— Aïou, pécaïré ! je ne voudrais pas être dans ta peau ce soir ! Il t'arrachera les cheveux, pour sûr, disait l'un.

— A moins qu'il ne t'écorche vif, du haut en bas, reprenait l'autre.

— Ou que le méchant ne te jette, avec une

pierre au cou, dans la Garonne! ajoutait un troisième. A ta place, mon pauvre Innocent, conseillait-il en lui tapant sur l'épaule, je ne rentrerais pas de huit jours aux Aibarèdes.

— Allons, ne commence pas à te désoler, petit, continuait Biro-Soulél, qui arrivait avec un fagot d'osiers sur l'épaule. Cherche encore. Peutêtre les trouveras-tu, tes oisons. Descendant toujours la Garonne, ils auront été sans doute faire une promenade en mer. Là tu ne peux pas manquer de les rencontrer.

— Et c'est loin, cette mer? interrogea l'Innocent.

— Tu n'as qu'à suivre la rivière. Tu goûteras l'eau de temps en temps. Quand elle aura goût à sel, c'est que tu seras arrivé. Les oisons alors ne seront pas loin.

Aussitôt renseigné, l'enfant partit. La peur le talonnait. Il lui tardait d'avoir mis un bout de chemin entre lui et les Aibarèdes.

Mais un obstacle l'arrêta à peine lancé.

C'était un affluent de la Garonne, — une autre Garonne, pensa-t-il, qui lui barrait le passage.

Lente et sinueuse , profondément encaissée entre des levées de terres plantées d'arbres, la Prionde serpentait parmi les nénufars et les lis d'eau, sous un épais couvert de vergnes et de saules. Des canards, des oies remontaient, descendaient longeant les berges et c'était, à chaque rencontre, des cris de joie de l'enfant, qui croyait reconnaître son troupeau et, déçu chaque fois, recommençait tout de même à espérer.

L'Innocent suivait au rebours la riviérette, et bientôt, devant lui, les bords de l'eau, les alentours, tout le pays changeait. Les palissades s'abaissaient ; au lieu des prairies ombreuses, c'étaient maintenant de jeunes blés d'un vert tendre, des champs de fève en rieurs dont l'odeur vanillée accompagnait le passant ; et un peu plus loin les roches de Gascogne montaient tout ensoleillées, avec des souches encore noires sur les pentes et des taillis maigres dont la verdure menue flottait en vapeur.

Encore quelques pas et les courants de l'eau vive et chantonnante, le roulement monotone

d'une chaussée, annonçaient l'approche d'un moulin.

Déjà la bâtisse blanche, comme enfarinée, sortait, avec des volées de pigeons autour, de la ramure des ormilles.

Tout près, au-dessus d'un remous, au bord d'une coupure du rivage, un homme accoudé dans l'herbe péchait, le dos tourné à l'Innocent, qui s'arrêtait à le regarder.

Un singulier pêcheur.

Le bouchon de sa ligne sautait, courait, plongeait à fond et l'individu ne bougeait pas.

Il dormait peut-être.

— Eh ! l'homme !

Le pêcheur, comme éveillé en sursaut, releva brusquement la tête.

C'était Donat.

Donat commençait à trouver le temps long à La Gravette.

Un joli endroit pourtant et du brave monde ; il ne pouvait pas dire le contraire 5 aussi n'étaitce pas la faute du moulin ni du meunier si le

garçon se languissait ; mais il se languissait, hélas ! cruellement.

Le pays nouveau, le fricot de la meunière, une bouteille de vin blanc débouchée en son honneur, tout ça l'avait enchanté le premier soir. Et, le lendemain aussi, il s'était amusé au traintrain de l'usine, aux arrivées des charretiers claquant du fouet, aux coups d'épervier qui faisaient danser l'eau du réservoir, aux parties de bec du meunier avec ses pratiques. Il en venait de jolies, des blondes de la rivière, des brunettes de Gascogne; quelques-unes réveillées, pas bégueules, et qui ne criaient que pour la frime quand on les chiffonnait un peu dans les coins.

Le jeune homme s'en donna de bon cœur les premiers jours. S'il pensait à Bernade, ce n'était qu'un moment, une serrée au cœur. Aussitôt il allongeait le pas s'il se trouvait à marcher, il tapait plus dru s'il était occupé à rebattre les meules, comptant bien user ces commencements de soucis ou les évaporer à l'air, — et il y réussissait quelquefois.

Mais, au lieu de s'en aller avec le temps, ainsi

qu'il l'avait espéré, ces ressouvenirs ne firent que le persécuter plus cruellement. Il avait beau se raisonner, se dire, que son père ayant endossé tous les tracas de l'affaire, il n'avait pas besoin de s'en rompre la tête, c'était plus fort que lui : l'idée de Bernade ne le quittait plus.

Il la revoyait telle qu'il l'avait quittée l'autre soir, suppliante, les mains tendues, le désespoir dans les yeux. « Veux-tu ? veux-tu ? » imploraitelle, et sa voix angoissée sanglotait encore à son oreille.

Comme elle avait dû souffrir, la malheureuse !

11 s'attendrissait.

Etait-elle vraiment fautive, cette fille, ainsi que le croyait son père ? Mais quoi ! le dénonciateur lui-même n'était pas certain de son fait. Et le fait paraissait si monstrueux !

Donat s'en voulait d'avoir suivi si promptement les avis de Miquel, de s'être mis à sa discrétion. L'affaire après tout, ne touchait pas son père directement. Et qui sait si sa haine contre Mataly ne le rendait pas injuste pour sa fille ? Il le détestait tant, cet orpailleur !

Pour lui, Donat, son ressentiment contre le grand ennemi des Albarèdes mollissait un tant soit peu. Non pas qu'il eût envie de lui céder un pouce de ses droits, mais si Ton pouvait s'arranger avec lui sans rien perdre, cela vaudrait peutêtre mieux que de courir les chances du procès. A dépenser de l'argent, il y aurait plus de plaisir à le distribuer aux sonneurs d'emboise qu'à ces chicanous du tribunal.

Justement, la grossesse de Bernade lui donnait une occasion de revenir à elle en faisant la paix avec l'orpailleur. Il reviendrait. 11 ferait entendre raison à son père. Quand cela ? Dès qu'il aurait éclairci l'incident des Mirgoules, dès qu'il pourrait attester à Miquel l'innocence de sa bonne amie.

Il y pensait ce jour-là tout en péchant, sans grande attention, il est vrai, les goujons de la Prionde. Et, comme si le hasard le lui menait par la main, l'unique témoin de l'affaire, l'Innocent, surgissait à ses côtés.

— Toi ici ? s'exclama le pêcheur. Pourquoi viens- tu me chercher? Qu'y a-t-il de nouveau aux Albarèdes ?

ENTRE FRÈRES. 20f

Et quand le cadet/ très troublé, lui eut raconté son malheur, les oisons perdus et la grande frayeur qu'il avait d'être châtié par le maître :

— Pleure pas, petit, répondit Donat. Sans doute les oisons à cette heure sont revenus d'eux-mêmes à leur étable. Et puis, en cas d'accident, ne crains rien, je serai là ; je te soutiendrai.

Un éclair de joie illumina la figure de l'Innocent, peu habitué à tant de mansuétude.

— ■ A une condition, cependant, ajouta Faîne. Tiens, assieds-toi là, près de moi et écoute-moi bien. Si tu dis la vérité, je me charge de sauver ta peau ; sinon gare !

L'Innocent s'était assis ; souriant à son habitude, il attendait...

— Le dimanche de la Saint-Pinian, après que tu tes échappé de la procession, qui as-tu rencontré dans l'îlot des Mirgoules ?

— Bernade, fut-il répondu sans hésitation.

— Et tu l'as poursuivie ? tu as galopé après elle ? Pourquoi faire ?

L'Innocent se recueillit, secoua la tête ; il ne se souvenait plus.

— Voyons, cherche bien. Bernade a trébuché, eu t'es jeté sur elle, et alors...

— Alors ? demanda l'Innocent.

— Eh bien ! oui, alors ?

Le petit se rappelait maintenant. Un souvenir le chatouillait, lui faisait lever les yeux en haut d'une façon très expressive.

— Quel pain ! quel bon morceau de pain tombé de sa poche ! s'écriait-il. Du pain avec quelque chose dedans qui sentait si bon !...

— Tu as mangé le pain. Et puis? tenant Bernade dans tes mains, tu n'as pas?...

Une pudeur retint Donat, l'empêcha d'en dire davantage.

— Quoi ? interrogeait à son tour l'Innocent.

Et il avait en regardant son frère un air si naïf! Son âme, sa petite âme d'enfant, se laissait voir dans ses yeux toute blanche, toute nue...

Donat n'insista pas. La preuve était faite.

Que Miquel en pensât ce qu'il voudrait, pour lui Bernade était sans reproche .

— Quoi ? demandait encore Pierrillou.

— Rien, petit; rien, répondit l'aîné. Et, en même temps, du plat de Ja main, il caressait son frère, qui tendait l'échiné, reconnaissant, étonné, aussi étonné qu'un chien de borde à qui son maître, — chose invraisemblable, — flatterait le poil en passant.

Donat s'était mis sur pied. La joie d'une résolution prise éclatait sur sa figure.

— Attends-moi là, commanda- 1- il à son frère. Le temps de prévenir parrain et nous partons tous les deux pour les Albarèdes.

Le prétexte trouvé en chemin, — une course à faire à Sarraïs pour le procès et Miquel l'envoyait chercher, — les adieux furent courts. Une embrassade parfumée d'un coup de vin blanc, et en route pour les bords de la Garonne !

Donat chantait ; l'Innocent avait oublié les oisons. Il n'y repensa qu'en touchant aux limites des Albarèdes.

2o8 l'innocent.

La carriole était devant la porte de l'étable. Miquei dételait...

En l'apercevant, d'instinct, comme s'ils s'étaient touché le coude, les deux frères avaient ralenti le pas.

Donat cherchait les mots qu'il allait dire en abordant son père. L'Innocent tremblait, renâclait comme une rosse qui sent l'abattoir.

Quel coup de temps tout à l'heure ! quelle averse !

Arrivé à dix pas de la maison, l'enfant n'y tint plus ; il se déroba derrière un pailler, prit sa course, disparut dans les maïs. Donat et Miquei demeuraient seuls en présence.

La Blonde dételée, déharnachée, avait repris d'elle-même sa place à l'étable; lentement, tirant la jambe, abrutie de fatigue, elle était revenue se planter devant sa mangeoire vide.

— Donne-lui la botte, ordonna Miquei à Donat.

Et pendant que le jeune homme garnissait la crèche à bonnes fourchées de paille :

— Tu as bien fait de rentrer, lui disait le

père. L'ouvrage nous talonne ; les millets sont en retard ; nous n'avons ensemencé que la moitié d'Orbaneste ; à Hermelix, nous n'avons pas fini d'étendre le fumier. . .

ïl se tut un moment, immobile, les yeux baissés, embarrassé de ce qui lui restait à dire. Puis rapidement, à voix basse, il continua :

— D'ailleurs, j'avais à te parler. Tu sais de quoi : ce que je t'avais raconté l'autre jour, cette histoire de Bernade avec l'Innocent ? Eh bien ! j'avais mal vu. Je me suis informé ; j'en suis sûr à présent. Il ne faut pas t'arrêter à ça, mon garçon...

Il s'interrompit de nouveau, comme s'il attendait les objections de Donat. Ne voyant rien venir, il reprit :

— Puisque cet empêchement n'y est plus et que tu n'as aucune raison de soupçonner ta maîtresse, m'est avis qu'il ne te reste plus qu'à épouser. Qu'en dis-tu ?

— Nous sommes d'accord là-dessus, père, répondit Donat.

— Bien ! très bien î approuva Miquel. Main-

tenant^ laisse-moi faire. Puisque tu es décidé, autant vaut agir promptement. J'irai trouver Mataly. Naie pas peur, je sais mieux que toi comment il faut lui parler. A tantôt. D'ici à deux heures, je te porterai la réponse ; et si elle est bonne, en avant l'emboise et le tambour !

E n'était pas uniquement, on le pense bien, pour l'amour de Bernade ou pour le soulagement de sa conscience, que Miquel s'était si promptement converti à l'idée du mariage.

La vérité, c'est que les affaires marchaient mal, on ne peut plus mal, au tribunal de Sarraïs.

Mandé le matin même en l'étude de maître Gironis, son avoué, le père de Donat avait reçu coup sur coup les plus désastreuses nouvelles.

Tout lui manquait au dernier moment, et le

jeune avocat qui, sous prétexte de maladie, — au vrai, pour permettre à son beau-père le président de siéger dans l'affaire, — venait de renvoyer le dossier 5 et l'un des juges, le plus sûr, l'incorruptible M. Bouzigues, réconcilié de la veille avec le gouvernement, qui bombardait son fils, un tout jeune monsieur, receveur particulier à Moissac, une place de six mille francs !

Ces défections étaient plus sensibles, à la veille, alors que le plaideur, décontenancé, n'avait plus le temps de se retourner, de se remettre en campagne.

Pas d'illusion à se faire, le procès était perdu.

Il n'y avait à présent qu'une chance de salut : le mariage de Donat et de Bernade. Si Mataly voulait? Voudrait-il? Heureusement, les raisons ne manqueraient pas pour le décider, une surtout, que Miquel tenait en réserve, prêt à la servir au bon moment.

Désendimanché, vêtu de ses habits de travail pour ne pas effaroucher l'ennemi, une bêche jetée par contenance sur l'épaule, le maître, — le serait-il, longtemps, hélas ! — des Albarèdes,

se rendit, par le plus court, aux Cicoulanes, où il était à peu près sûr de rencontrer le futur beau-père de Donat. Depuis quelques jours le poisson ne se montrant plus dans les eaux refroidies par la fonte des neiges pyrénéennes, Mataly avait repris, assisté de sa fille, son industrie d'orpailleur; une industrie bien chanceuse, mais du moins très abordable au pauvre monde, ne demandant, pour tout outillage, qu'une pelle et un crible, et ayant pour matière à exploiter tous les sables de la Garonne.

Des paillettes luisent secouées dans le crible, pêle-mêle avec le sable; du mica tant qu'on en veut; de l'or quelquefois. Avec de bons yeux et de la chance, on en récolte jusqu'à trente sous par jour, — de quoi ne pas mourir de faim.

A côté de ces autres pêcheurs également chimériques, les hérons, il n'est pas rare de voir se dresser en pied, au bord de la Garonne, la silhouette de ces chercheurs d'or envoyant leur ombre portée loin sur la nudité de la grève blanche.

Dès qu'il fut en vue de Mataly et de Bernade, dans le découvert qui s'étend entre l'eau et les ramilles, Miquei releva la tête, composa son allure... Tantôt il s'avançait vivement à l'ombre des saules et tantôt il pointait vers la Garonne, et, étendant la main en abat-jour devant les yeux, il se donnait l'air d'épier attentivement, de chercher quelque chose au lointain de la rivière...

Arrivé près de l'orpailleur :

— N'as-tu pas vu passer les jeunes oies des Albarèdes? demanda-t-il. L'Innocent les a perdues ce matin, et nous les cherchons depuis.

Il avançait tout en parlant, et, sa question faite, il donna le bonsoir à Mataly et à sa fille, qui ne montrèrent aucun empressement à le lui rendre.

— Si tes oisons sont perdus, tant mieux ! répondit enfin l'orpailleur. Tu en achèteras d'autres. Il faut bien que vous fassiez aller le commerce, vous, les riches !

— Toujours en train de badiner, ce Mataly ! répliqua Miquei. Et cependant je sais bien

2If

quelque chose qui t'obligerait de garder ton sérieux, au moins une minute.

— Vraiment ? ricana l'orpailleur. Je serais curieux d'entendre ça. Allons, voisin, crache-nous ton affaire.

— D'abord, reprit très gravement le père de Donat, je te préviens qu'il ne s'agit pas de moi. C'est une commission que quelqu'un m'a donnée, et je ne pensais pas m'en décharger aujourd'hui; mais, puisque je te rencontre... Donc, ce quelqu'un-là, au nom de qui je parle, voudrait, — je te dis ça tout bonnement, — ce jeune homme, dis-je, qui n'est pas un mendiant, tant s'en faut, souhaiterait, avec ton consentement, épouser celle-ci qui nous écoute, — et il n'a pas déjà si mauvais goût, le gaillard, n'est-il pas vrai, fillette.

Bernade écoutait, stupéfaite, et ses mains, qui tremblaient, laissaient échapper le crible. . .

— Ma fille est d'âge à choisir qui lui plaît ; elle est libre, répliqua Mataly. Je ne la contraindrai certainement pas.

— Alors c'est chose faite. S'il faut en croire

celui qui m'envoie, Bernade ne refusera pas d'épouser avec Donat des Albarèdes.

— Ton fils ! s'écria Mataly. Et en même temps il lançait un coup d'ceil à Bernade, qui souriait, toute saisie, et pleurait presque en même temps.

— Mon fils, oui, ça t'étonne? Ec moi aussi, pardi, ça m'a surpris au premier moment. Ali ! nous ne faisons pas tout ce que nous voulons, nous autres, les vieux. Si je te disais'que l'idée du mariage est venue de moi ou que je l'ai acceptée de bon cœur, tu ne me croirais pas, n'est-ce pas? J'en ai pris mon parti tout simplement. Donat se languit. Donat parle de me quitter, de repartir pour le régiment si je ne lui donne pas sa Bernade. Un grand garçon de vingt-cinq ans, ça ne se mène pas à la baguette. Voilà pourquoi c'est moi qui obéis. Ils étaient brouillés tous deux depuis le procès, m'a-t-on dit; ils ne se voyaient plus. Mais lui, moins il la voit, plus il l'aime. Que faire avec un fou pareil? Le contenter. Et toi, Mataly, ne veux-tu pas suivre la volonté de ta fille ?

— Est-ce vrai, ce qu'il dit ? Veux-tu épouser avec Donat ? demanda l'orpailleur à Bernade.

Trop troublée pour répondre, l'enfant acquiesça d'un signe.

— Allons, c'est parfait, reprit Mataly. Eh bien ! si c'est leur fantaisie à tous les deux de se mettre ensemble, pourquoi les empêcher, ces enfants ? Vous voulez vous marier, mes amis ? Mariez-vous. Je vous donne la permission et ma bénédiction avec, si ça doit vous porter bonheur...

— Très bien ! approuva Miquel, qui avait peine à contenir sa joie. Cela ne vaut-il pas mieux que de se quereller, de mal vivre les uns avec les autres ! Et au profit de qui, tout ça ? Des avocats et des avoués, qui s'engraissent à nos dépens. Ce sont eux qui vont faire un nez, quand ils sauront...

Miquel se frottait les mains, manière d'achever son idée.

— Quand ils sauront quoi ? interrogea Mataly, interrompant le travail qu'il avait fait mine de reprendre.

— Eh bien! pardi, que le procès est fini, que tu te désistes...

— D'où sors-tu ça ? Je n'ai pas du tout envie de me désister, déclara tranquillement l'orpailleur. Le voudrais-je, d'ailleurs, impossible, je suis lié avec les autres, avec ceux d'Estorrebaque.

— Pas plus sans doute qu'ils ne sont liés avec toi, riposta Miquel. Va chez M. Segond, le notaire de la place ; il te montrera le désistement écrit sur papier timbré de tous tes compères. Tu vois que rien ne t'empêche...

— C'est donc ça que tu manigançais en dessous ? Quel tas d'imbéciles ! Enfin, s'ils se trouvent assez riches pour se passer de leur part des Aibarèdes, tant mieux pour eux! ça les regarde. Moi je ne renonce pas à la mienne...

— Mais cependant, puisque nos enfants se marient, puisque la totalité des Aibarèdes sera leur un jour ou l'autre, pourquoi plaider ?

— Pourquoi ? Est-ce que je suis tenu de te le dire ? Pourquoi ? Pour que je jouisse de ce qui

m'est dû. Pourquoi ? pour que je puisse fournir une dot à ma fille ! Que les nouveaux mariés héritent de toi ou de moi, qu'est-ce que ça fait d'ailleurs ?

— Eh ! voilà justement. C'est qu'on te connaît, mon ami. Si jamais elles t'appartenaient, tu aurais le temps de les manger dix fois les terres des Albarèdes avant de devenir terre toi-même. Espères-tu laisser autre chose après toi que ta chemise et ta peau ? Ne parlons plus de ça. Si tu veux le mariage, commence par renoncer au procès. Quel sacrifice ! un procès perdu d'avance !

— Perdu pour qui ? Crois-tu donc qu'on ignore de quoi il retourne ? Vieux sournois ! mauvais farceur ! Donat languit, Donat tire la langue après sa bonne amie ! et alors son papa, son tendre papa, se désole, son papa pleure ! Un vieux recuit comme toi, un serre-piastres qui vendrait son âme au diable pour un liard troué ! Et voilà un quart d'heure que je t'écoute sans rire ! Tu me voyais déjà dans le sac, hé ! ... Pauvre homme I Le malin qui doit m'entortiller

n'a pas encore mis sa première dent. Écoute : ce qui se passe à Sarraïs, la nouvelle que tu es allé chercher ce matin, — ne dis pas non, quelqu'un qui me Fa dit, t'a vu passer en carriole, — cette nouvelle toute fraîche qui t'a obligé de venir ici humble et patelin, eh bien ! je la sais depuis hier soir. Pas plus tard qu'hier, mon ami Ricapel l'a portée à ma connaissance, telle que des frères et amis de Paris venaient de la lui télégraphier. Inutile de finasser avec moi, Miquel, je te tiens...

— Peut-être, grommela le père de Donat. — Et se tournant vers Bernade, qui suffoquait angoissée : — Tu le vois, ma fille, dit-il d'un ton paternel, ce n'est pas ma faute 5 tu pourras l'attester à ton galant. . . J'ai fait ce que je devais ; je m'en vais... à moins, ajouta-t-il en clignant de l'œil, que tu n'aies une bonne raison à donner à ton père, quelque chose qui le fasse changer d'idée sur-le-champ.

— Ne vous en allez pas, articula enfin la pauvrette ; mais d'une voix si faible que c'était une pitié de l'entendre. Il faut que ce mariage se

tasse... Pardonnez-moi, père; je suis enceinte. Mataly bondit sur ce mot :

— Ah î carogne, fit-il, le poing levé sur sa fille; coureuse! fumier! lui cracha-t-il au visage. Tu as donc fait la vie avec ce Donat !

— Je suis enceinte... répéta Bernade.

— Eh bien ! que veux-tu que j'y fasse ? S'il t'a prise, qu'il te garde, double Dieu ! Vous ne m'avez pas demandé la permission avant ; pourquoi la demander après ? Mariez-vous, pardi ! Mariez-vous dans huit jours, mariez-vous tout de suite ; c'est votre affaire. Tout ce que vous voudrez, pourvu que je ne sois pas obligé de renoncer au procès.

— Renoncez-y, père, je vous en prie! il le faut, suppliait Bernade.

Et comme Mataly, impatienté, haussait les épaules, elle se tournait vers Miquel.

-- Vous serez plus généreux, vous, lui disaitelle; vous me prendrez quand même. Oh!

prenez-moi, Miquel, je vous servirais de si bon cœur? je travaillerais tant si vous me vouliez aux Albarèdes !...

Miquel se taisait. Alors ne sachant plus que dire, ni que faire :

— Mon Dieu, mon Dieu! sanglotait-elle.

Et, se jetant à genoux, elle se traînait aux pieds de xMataly.

— Père, père, ayez pitié, je vous en prie ! Si vous me refusez, vous serez cause d'un malheur. . .

— Mais je ne peux pas, malheureuse enfant, je ne peux pas, répétait l'orpailleur. Tu me demandes de lâcher vingt mille francs au moment où ils vont tomber dans ma poche. Voyons, ce n'est pas raisonnable. Le procès est gagné, te dis-je? tu ne comprends donc rien? Tu ne comprends pas que la peur seule d'être ruinés les a fait revenir vers toi, ces grippe-sou des Albarèdes. Pauvre, ils te méprisaient ; riche, ils te réclament. Et tu les écoutes, et tu prends leur parti contre ton père!... Tu es enceinte! Eh bien! tant pis. Le mal n'est pas si grand que tu l'imagines. Avec des écus tout s'arrange, ma fille. Et nous en aurons, des écus! Crois-moi, tu en trouveras et plus d'un qui te prendra les yeux fermés... et bienheureux encore de t'avoir.

— Jamais! jamais!... sanglotait Bernadc.

— C'est-à-dire que tu trouverais plus juste, n'est-ce pas, de me voir un jour ou l'autre mendier mon pain à ta porte, pendant que tu te gobergerais à l'intérieur avec ton beau-père et ton mari? Oh! je sais bien! Dans les premiers temps, on me choierait, on m'inviterait, on me servirait du meilleur. Une fois, deux fois; puis quand on en aurait assez, bonsoir! plus personne. Oh! tu as beau te récrier; on sait bien comment se passent les choses, aux Albarèdes surtout. Si tu crois qu'on se gênerait pour toi, qu'on hésiterait à me fermer la porte sur le nez, c'est que tu ne connais pas ce monde-là comme moi, ma petite!... Ah! les vilains gueux! Et c'est à leur profit que tu voudrais que je me dépouille! Non, cent fois non, c'est impossible. Bien fâché de te refuser, ma fille; je ne puis pas.

— Adieu donc père ! Je ne vous tourmenterai pas davantge. Adieu!

Bernade était partie; Miquel se taisait.

Sans le regarder, comme s'il n'eût pas été là,

l'orpailleur reprit la pelle, emplit le crible et se mit à le secouer lentement.

Il y eut un moment de silence.

Le crible perdit son sable, se remplit encore et se désemplit de nouveau.

Bernade, sortant des ramilles, reparut quelque cent pas plus loin, au sommet de la palissade. Où allait-elle?

Arrivée en face de la gaure de Comarque, elle s'arrêta un moment d'un air d'hésiter 5 puis, prenant son parti, elle descendit rapidement et se perdit dans les verdures.

Miquel réfléchissait.

— Combien, demanda-t-ii tout à coup à Mataly, combien veux-tu, pour renoncer au procès? — Et comme l'orpailleur ne se pressait pas de répondre : — Je ne t'oblige pas à donner ton chiffre tout de suite, continua-t-il; prends ton temps; rends-toi compte. Si ce que tu me réclames est raisonnable, on pourra s'arranger.

— A la bonne heure! répondit Mataly. Je savais bien, moi, que tu n'avais pas lâché ton dernier mot. — Eh bien! j'irai aussi franchement

PAROLES DE PAIX. 22f

que toi. Je ne demande pas mieux que de transiger. Que j'aie seulement le nécessaire, de quoi manger du pain blanc jusqu'à la fin de mes jours, je ne réclame pas davantage. Sans marchander, combien me donnes-tu?

— Parle d'abord, reprit Miquel. Combien estimes-tu ce que t'avait pris la Garonne? Le champ de la Pailiade, roseraie de Jabrun, la maison, combien?

— Ce que ça vaut. Mettons vingt mille francs !

Miquel se mit à rire : — Tu ne perds pas la tête, toî, dit-il. Vingt mille francs! Pourquoi pas cent mille? Assez badiné; causons sérieusement. Combien ?

— Vingt mille était le juste prix; si je fai£ une concession, c'est uniquement à cause de Bernade. Mais tiens-toi pour sûr que je ne descendrai pas au-dessous de quinze...

— J'aurais trop peur d'être pris au mot, si je t'en offrais trois mille... répliqua Miquel.

Ce fut au tour de Mataly de protester. On

voulait l'étrangler, on abusait du malheur de sa fille...

— Au fait, puisque c'est Donat qui l'a. embarrassée, je veux faire un sacrifice, proposa Miquel. Mais souviens-toi que c'est mon dernier mot : trois mille cinq cents. Ça te va-t-ii?

— Ni trois, ni dix, ni vingt. Puisque tu veux faire le malin, nous plaiderons.

— Nous plaiderons; soit! riposta l'autre et, faisant sonner ses souliers ferrés sur les galets de la grève, il tourna le dos à l'orpailleur.

Mais on ne le laissa pas arriver jusqu'aux ramilles.

— Eh! Miquel, regarde, voici mon chiffre. Et ouvrant sa main, il montrait sçs cinq doigts écartés.

Miquel ne s'arrêta même pas; à peine s'il détourna la tête.

L'orpailleur le hêla de nouveau.

— Regarde à présent.

Il repliait un doigt. Devant cette mimique, le maître des Albarèdes fit volte-face, revint lentement vers Mataly.

— Ecoute, dit-il 5 nous ne sommes pas des loups 5 ce n'est pas pour une bagatelle de quelques pistoies que nous renoncerions à faire le bonheur de nos enfants. Partageons la différence. Trois mille sept cent cinquante. Est-ce dit?

— Quatre mille, ou rien, prononça l'orpailleur.

— Va donc pour quatre mille.

En signe d'accord, on topa.

Mais presque tout de suite une difficulté survint, qui faillit tout rompre. Qui devait payer les frais du procès?

— Celui qui a attaqué, jugea Miquel.

— Non pas, mais le plus riche des deux, exigea Mataly.

Bataille. Ce fut Miquel qui céda.

Tout étant réglé, il n'y avait plus qu'à prendre jour pour aller chez le notaire.

Demain, à dix heures. Et nous dînerons après chez la Nogate, suggéra Mataly.

— Va pour la Nogate, accepta Miquel. Et maintenant, ajouta-t-il, je t'engage à porter au plus vite cette bonne nouvelle à Bernade. Quand

elle nous a quittés, tantôt, sa figure m'a fait peur.

— J'y vais, mais je suis bien tranquille. Si la petite était peinée, elle n'en sera que plus contente tout à l'heure. Les chagrins des filles, voistu, c'est comme les averses d'avril : après la pluie, le soleil.

LE GOURGAS. 22Ç

LE GO U RGAS

N des endroits les moins fréquentés, les plus fournis d'arbres et de ronces, des g^w^f environs d'Estorrebaque, c est, ou plutôt c'était, car les atterrissements de la Garonne ont déjà défiguré ce coin de verdure et d'eau morte, — la gaure de Comarque. Des saulaies touffues, enchevêtrées de bryones et de clématites, en défendent les abords. Le soleil a peine à pénétrer l'épaisseur des ramilles, qui se rejoignent presque d'une rive à l'autre, ne laissant au milieu qu'un étroit sillon de lumière, un ruban de ciel reflété dans l'eau calme, silencieuse, qui glisse arrêtée, figée, parmi les herbes et les roseaux. Une fraîcheur crépusculaire baigne

éternellement les feuillages humides. L'aube descend là plus tard que dans la plaine 3 la nuit y tombe plus vite. Les gardeurs et les gardcuses d'oies, qui, le soir venu, poussent leur bétail hors des mares et des joncières, sont étonnés, une fois sortis du fourré, de trouver un reste de clarté traînant encore au ras des prairies.

Les amoureux connaissent bien le chemin de Comarque; avec les chasseurs à l'affût des sarcelles et des bécassines, les maraudeurs de bois vert, les voleurs d'herbe fraîche, toutes personnes inquiètes, obligées de se cacher par profession, ce sont les seuls vivants qu'on risque 'de rencontrer dans ce désert d'herbe et de feuilles.

C'est là que l'Innocent était venu se gîter, fuyant la colère de Miquel.

Blotti au plus épais du fourré, au pied d'un saule dont les branches inclinées faisaient voûte au-dessus de la gaure, il attendait que la nuit tombée lui donnât le courage de se rapprocher des Albarèdes, de se glisser dans l'étable ou dans la grange à foin.

Le grand silence des arbres l'enveloppait et il

LE GOURGAS. 2}I

se tenait immobile, observant en manière de passe-temps les agissements des bestioles ses voisines, qui, le voyant tranquille, manœuvraient sans crainte et se divertissaient sous ses yeux.

A ses pieds, dans le cristal de l'eau verte, des sardines montaient, descendaient, faisaient luire leurs écailles blanches; des libellules s'agitaient au-dessus, se croisaient, se poursuivaient rapides et vibrantes comme des rlèches. Puis ce fut un papillon blanc qui traversa d'une rive à l'autre, lentement, d'une allure incertaine et enfantine, comme inconscient du danger. Ensuite une araignée occupa l'Innocent avec sa toile d'une dentelle si fine, tendue entre deux brindilles et un moucheron pris dedans, enlacé, qui se débattait en bourdonnant.

Peu à peu, pendant qu'il regardait le moucheron, une baissée de jour avait assombri la gaure ; l'eau brunissait, les verdures tournaient au noir; et tout à coup, dans une bouffée de vent frais, une ondée arrivait, crépitant, cinglant les feuilles, criblant l'eau qui fumait retroussée, cloutée de bulles d'air. . .

Le nuage crevé, la clarté revenue, les taillis pleuraient longuement, s'égouttaient avec des musiques d'averse.

Et le soir venait.

Des rougeurs éclataient en bas, la gaure s'allumait un moment dans une flambée de rose vif et d'or pâle ; et bientôt à la cime des arbres, les feuillages éparpillés, troués de jour, s'enveloppaient de la douceur mourante du crépuscule.

Déjà l'Innocent songeait à partir, quand un pas désordonné, rapide, fit irruption dans le silence des ramilles.

Quelque chose de rouge parut à travers les feuilles 5 quelqu'un s'abattit dans l'herbe à trois pas de l'enfant qui, pris de frayeur, s'était terré bien vite, faisait le mort, roulé en boule dans les ronces.

L'inconnu n'ayant pas bougé, au bout de cinq minutes, l'Innocent se hasarda à ouvrir l'œil.

Ce qui l'avait tant ému n'était qu'une femme, une femme essoufflée de courir et qui sans doute s'était laissée tomber là, n'en pouvant plus. L'In-

LE GOURGAS. 233

nocent ne voyait pas sa figure tournée du côté de la gaure, mais il l'entendait jeter des soupirs, et sous la chemise de toile et le fichu d'indienne, il discernait très bien le halètement de la poitrine.

Qui était elle ?

Une blonde. Et puis? Une jeune. Cela se devinait encore. Mais laquelle, et que venait-elle faire à Comarque?

Le curieux allait l'interroger, quand la créature fit un geste qui lui ôta l'envie de parler et le cloua sur place, très intrigué. Elle se déchaussait. — Aurait-elle fantaisie de s'ébattre dans la gaure? pensa l'enfant. Mais, outre que la saison n'invitait pas encore à la baignade, l'eau à cet endroit promettait plus de danger que de plaisir. Là, sous ses pieds descendait à pic le Gourgas, un puits d'eau vive et glacée, une infiltration de ia Garonne qui sourdait du sol même de la gaure, soulevant de longs chapelets d'herbe qui se tordaient comme des couleuvres au fil du remous.

Ayant ôté ses souliers, est-ce que cette

femme allait se dévêtir tout à fait à présent? Non ; elle coupait un brin d'amarine, le fendait, et avec le brin refendu, elle nouait fortement sa jupe au-dessous des genoux. Pourquoi faire ?

Cette fois, par exemple, l'Innocent n'y était plus. Ainsi arrangée, celle qu'il observait avait passé le bras autour d'un arbre et se penchait la tête en avant, inclinée vers le Gourgas. Que pouvait-elle bien regarder? La gaure s'assombrissait; le gris des saules, le vert des peupliers s'effaçaient, se mêlaient dans la brume. Elle se penchait toujours plus en avant, le corps abandonné, comme appelée par le gouffre.

La main qui la retenait au saule, peu à peu détendue, lâchait prise. Un moment il sembla à l'Innocent qu'elle se laissait glisser, qu'elle coulait dans l'eau.

— Oï ! s'écria- t-il effrayé.

Au bruit, l'inconnue se tourna brusquement, montrant à l'enfant très surpris la figure de Bernade; mais quelle figure! bouleversée, tirée, mortellement pâle, sans rien de vivant que les

LE GOURGAS 2 3 f

yeux, des yeux fous, des prunelles fixes qui ne regardaient rien.

— Bernade, que fais-tu ? interrogea l'Innocent. De quel rêve sortait-elle, la malheureuse ! Elle

entendait et ne comprenait pas. Que lui voulaiton? Était-ce de tout près qu'on l'appelait ou de ce là-bas où elle était déjà plus qu'à moitié descendue.

— Bernade? articula de nouveau l'Innocent. Elle revint à elle, elle sourit, étonnée de trouver là, à son côté, son petit ami des Albarèdes.

— Toi?

L'Innocent avait quitté sa cache; assis à côté de Bernade, il lui faisait des questions. Dans quelle intention avait-elle ôté ses souliers, attaché sa jupe? Puis, changeant d'idée, il voulait savoir si elle n'irait pas bientôt monter les soupes de son père. Justement l'envie l'avait pris, n'osant pas retourner aux Albarèdes, de se faire inviter chez l'orpailleur.

Bernade le laissait parler. Toute à ses pensées, c'est à peine si elle fronçait le sourcil quand le curieux nommait Donat ou son père.

C'était déjà si loin d'elle, tout ce monde-là ! ça lui paraissait si peu de chose, maintenant! Dire quelle avait tant lutté, tant souffert, qu'elle avait eu tant de bonheur d'abord, tant de chagrin ensuite! Et puis? Et puis rien; non, rien. Plus un désir au cœur, plus un regret. Etaitce bien la même personne, cette Bernade assise là dans sa toilette de morte, résignée, indifférente, et la maheureuse de tantôt qui s'encolérait après les autres, qui suppliait, qui se tordait de désespoir ?

Tout ce qui vivait encore en elle, c'était le sentiment d'une résolution prise, d'un rendezvous donné auquel on l'attendait. J'y vais! j'y vais! pensait-elle. Et elle s'attardait à rêver.

Elle rêvait à ce qui arriverait après qu'elle serait morte. Avec qui épouserait Donat ! comment finirait le procès? Mais elle se fatiguait à imaginer ces choses; à quoi bon d'ailleurs? Le mieux était d'en finir.

— Ecoute, Innocent, dit-elle; tu iras trouver Donat de ma part; tu lui diras que je ne lui en veux pas, que n'en veux à personne. Je lui

LE GOURGAS. 2JJ

prends son enfant : je l'emmène avec moi; de tous les deux à la fois il sera débarrassé. . .

— Quel est cet enfant? et où t'en vas-tu, Bernade? interrogea le frère de Donat.

— Dans un endroit où je serai bien tranquille...

— Et tu pars à cette heure de nuit! tu n'y verras pas pour te conduire ; à peine si l'on distingue l'eau des feuilles... Moi je reste; j'ai faim. Tant pis si l'on me bat, je vais tout de même souper aux Albarèdes.

L'Innocent s'en allait. Bernade le rappela.

— Puisque nous ne nous verrons pas de longtemps, veux-tu que nous nous embrassions, petit? Te souviens-tu de ce dimanche où tu courais après moi dans Tilot des Mirgoules ? Quel soleil ce jour- là! comme les saules sentaient bon!

L'Innocent ne se souvenait plus; distrait, il tendait sa joue à embrasser en regardant ailleurs, ainsi que font les enfants. Son amie l'attira à elle, prit sa tête dans ses mains, et le dévisageant :

— Pauvre enfant ! tu n'as jamais fait de mal

à personne, toi ; tu n'as pas volé, tu n'as pas trahi! Pauvre Innocent du bon Dieu.

Elle le serrait si fort que le petit, effarouché, se recula d'elle et se sauva dans les ramilles.

A peine avait-il disparu, Bernade fit un signe de croix rapide et se laissant aller les yeux fermés, les mains en avant, elle glissa dans le Gourgas.

Mais au bruit qu elle avait fait en tombant, l'Innocent s'était arrêté net, était revenu sur ses pas.

Une racine de peuplier avait accroché le bord de la jupe de la noyée qui se débattait, la tête enfoncée à moitié, buvant la mort à pleine bouche

— Au secours î au secours ! cria l'enfant.

— Bernade! Bernade! appelait-on au même moment dans l'îlot.

C'était Mataly et Donat, qui s'étaient joints et cherchaient ensemble la disparue, tranquilles d'abord, puis un peu inquiets, effrayés ensuite, à mesure que se prolongeait leur poursuite. Quel chagrin tout de même si la pauvre fille avait fait quelque coup de désespoir !

LE COURCAS. 239

— Bernade l Bernade !

Dire que tout était arrangé, conclu, qu'il n'y avait qu'un mot à lui dire pour la rendre heureuse, et ce mot, elle ne l'entendrait peut-être jamais !

— Bernade ! Bernade !

On avait visité la maison de Mataly, le hangar, on avait parcouru dans les deux sens la route par où elle avait pu s'en aller.

Personne.

Alors on s'était mis à battre les bords de la Garonne, on avait relevé les empreintes laissées dans le sable, on avait examiné les branchettes brisées des saules penchés sur la rivière.

La nuit était tombée, on cherchait encore.

Donat allait en avant, affolé, tâtonnant dans l'ombre, trébuchant aux estacades, criant, appelant, et tout ce qui lui venait en réponse, c'était le bruit du vent dans les feuilles ou le coassement des grenouilles qui montait sonore, s'épandait dans le calme de la nuit.

— Au secours ! au secours ! gémissait pour la seconde fois l'Innocent.

Et il s'agitait sans rien faire, n'osant pas s'approcher du bord de l'eau et ne pouvant pas non plus ôter ses yeux de Bernade, retenue encore aux racines, mais déjà inerte, asphyxiée aux trois quarts.

— Au secours ! au secours !

Cette fois, Donat avait entendu, Donat arrivait. Arrivait-il à temps ?

— Là, indiqua son frère.

Ce ne fut qu'un jeu pour Donat de tirer la noyée de l'eau, de l'étendre sur le sable. Vivante ou morte ? On ne savait trop encore.

— C'est moi, Donat, m'en tends-tu? moi, ton mari !

Elle ne desserrait pas les lèvres.

Pourtant ce n'était pas fini d'espérer.

Mataly arrivait. A eux deux, Donat et lui, ils enlevèrent la petite, la portèrent au plus près, aux Albarèdes, l'allongèrent sur ce même lit où, un mois avant, avait agonisé Donat.

Donat était guéri. Peut-être ressusciterait-on Bernade

On y travaillait, Miquel, Bièbe, Mataly, tout

LE GOURGAS. 24 1

le monde. Un grand feu flambait dans l'âtre ; l'armoire en désordre laissait pendre des linges, et c était, de l'armoire au foyer, du foyer au lit, un va-et-vient de serviettes chaudes, de tampons imbibés d'eau-de-vie. Jusqu'à l'Innocent, qui s'affairait, faisait passer les linges, puis s'oubliait des minutes à regarder la noyée, toute blanche, la poitrine découverte, dans une nudité qui, déjà, faisait penser à la mort. On frottait, on frictionnait à tour de bras. Donat commandait la manœuvre. Il l'avait vue pratiquer une fois et on avait sauvé le malade.

Cependant rien ne venait ; déjà un quart d'heure, puis un autre. Rien. On commençait à se décourager. Mataly s'était assis au pied du lit. Bièbe, au lieu de mettre du bois au feu, s'était agenouillée et récitait des Tarer; Miquel jurait, montrant le poing à quelqu'un... en l'air... Donat pleurait.

Plus qu'un remède à tenter 5 le dernier : souffler dans la bouche de l'asphyxiée, donner de l'air aux poumons. Donat essayait. Les lèvres sur les lèvres de son amie, — quel baiser! — à

plein souffle, il lui envoyait son haleine. Encore ! encore î

Le cadavre à la fin tressaillit; un frisson naissait à fleur de peau. La morte revenait. De la rougeur montait aux joues, les paupières battaient D'un geste de pudeur à demi machinal, la jeune fille ramenait les draps écartés sur sa poitrine. La tête un peu soulevée, elle regardait autour d'elle.

Pourquoi tout ce monde autour de son lit? Comment se trouvait-elle aux Albarèdes ? Elle s'étonnait ; mais Donat était là pour lui expliquer.

— Tinquiète pas, petite, te voilà guérie à cette heure. C'est fini de souffrir, bien fini. On va s'amuser maintenant. Sitôt que tu pourras, on nous marie. Les vieux sont d'accord ; pas vrai, père? Es-tu contente, au moins?

Bernade faisait signe que oui; mais elle ne saisissait pas très bien... Elle avait la tête si peu solide encore ! Les mots y vibraient sans y marquer leur sens. Contente ? Sans doute 5 mais lasse surtout, très lasse. Elle n'avait que la force

LE GOURGAS. 243

de sourire ; ses yeux se refermaient, et elle ne savait plus bientôt si c'était pour de bon, ce qu'on venait de lui dire, ou si c'était un rêve qu'elle avait fait en dormant.

H bien î Sans-Appétit, à quand la noce ? Tu vas te remplir ce jour-là, pas vrai, vPz£f3*$ mon garçon? Du bœuf tant que tu en voudras, et du vin, et du sucre. En voilà une chance !

Et l'Innocent se trémoussait, faisait luire l'œil, fou de joie à l'idée de la mangeaille.

Déjà l'approche de la fête avait un peu changé les habitudes aux Albarèdes. Sans doute, les travaux allaient leur train. Bernade, remise sur pied, aidait avec son père à ensemencer les maïs. On émottait, on répandait le fumier ; on s'amu-

HEUR ET MALHEUR. 24f

sait quand même. Il y avait de l'extraordinaire en l'air, une pointe de gaîté qui moussait à tout propos, et des allusions, des mots raides.

Les occasions d'ailleurs ne manquaient pas de se divertir. Un jour, c'était la livrée de noce qu'on allait acheter à Montauban, et le lendemain, le désistement de Mataly et le contrat qu'on devait signer à Sarraïs, chez le notaire.

Et chaque fois, au départ, au retour, on débouchait les litres, on trinquait à la ronde.

— A la tienne, mon petit Innocentou ! disait Bernade à son futur beau-frère, qui levait le coude comme un homme et sautait ensuite, grisé par deux doigts de pur.

La noce devait se faire un mardi et, dès le samedi, on avait mis la main à la cuisine.

Grosse affaire ! La Gilaque, une vieille d'Escatalens, qui passait pour avoir été en service chez des bourgeois, avait été louée pour la circonstance et chargée du commandement général.

Assistée de deux goujates, dont l'une ne fit pas autre chose pendant un jour que de plumer

des volailles, tandis que sa compagne récurait à gros tampons d'orties et de sable les chaudrons de cuivre, bientôt aussi luisants que des soleils, cette experte matrone se mit résolument au travail.

Dès son arrivée, le premier soir, le carnage commença.

Saignés au bon endroit, de manière à ne pas noircir la viande, dix poulets, six dindons, deux paires de canards rendirent leur âme en jetant des cris à réveiller les environs. Puis ce fut une couple d'agneaux de lait, qui se trouvèrent si gras et si blancs, une fois dépouillés, que tout le monde vint les admirer à la pendille. Avec ça et une jeune vêle à chair tendre et savoureuse, on avait de quoi contenter les plus robustes appétits.

La besogne se trouvant ainsi largement taillée et distribuée à ses aides, la Gilaque put se donner tout entière à la confection des plats fins. Deux pains de sucre arrivés de Sarraïs avec une pleine cargaison de condiments et d'épices se fondirent dans ce grand œuvre. A peine si Bernade, char-

gée, comme maîtresse de maison, de dispenser elle-même les denrées les plus précieuses, en put sauver de quoi sucrer le café des invités. Des massepains à plusieurs étages, des tartes, des coques parfumées au cédrat et au gingembre sortirent dorées et croustillantes des mains de la faiseuse. Mais elle se surpassa dans la confection des crubeîets, ou gaufres à la mode de Saint- Nicolas, gâteau rare, compliqué, dont la réussite fait le désespoir et le triomphe des cuisinières.

Le première fois que l'Innocent y goûta, il se crut en paradis. Depuis qu'on avait allumé les fourneaux, il ne quittait plus les jupes de Bernade. Sous prétexte de travailler, d'aider à casser le sucre, à battre les crèmes, il se tenait à portée des bons morceaux et ce qu'il attrapait de douceurs par-ci par-là, de bribes de gâteau, de bavures de crème léchées au fond des plats, ne l'empêchait pas de voler. A plusieurs reprises, il fut pincé la main au sac et ingnominieusement chassé, la figure encore enfarinée de sucre, les lèvres peintes, passées au jaune d'œuf. Il rêve-

nait une minute après, fasciné par les fumets^ émanés des casseroles, aussi incapable de résister à la tentation que Vaillante, la chienne, laquelle, abreuvée d'insultes, toute endolorie et geignante de coups de pied, rôdait comme une âme en peine autour des victuailles.

On n'avait pas le loisir de s'ennuyer, dans ce temps-là, aux Albarèdes. C'était tantôt la table à manger qu'on dressait en plein air; rien que des barriques vides en guise de tréteaux et des planches de peuplier dessus, débitées à la minute et qui sentaient le bois vert; tantôt encore le seuil, la porte de la maison, qu'on enguirlandait de fleurs et de feuillages ; des enfants en avaient charrié à pleines brouettées ; des bottes d'iris jaunes et de glaïeuls, des fagots de viorne à larges ombelles blanches et, pour faire la jonchée dans la cour, des tas de marguerites, de myosotis ramassés sans choisir, à poignées dans la toison luxuriante des prairies.

Le grand jour arrivé, c'était enfin la toilette des gens de la noce.

On se levait au tout petit matin; debout à la

fenêtre, à la pâleur de l'aube, les filles tressaient leurs nattes ou essayaient leurs coiffages, tandis que l'homme, en blouse bleue par-dessus la lévite des dimanches, mettait la Grise ou la Rouge au brancard.

Les fouets claquaient; le trot des poulinières s'étouffait dans l'herbe des routes charretières, routes étroites où les rubans envolés des bonnets frôlaient, en passant, les verdures mouillées.

Chez Mataly, les donzelles finissaient de costumer Bernade, qui se présentait au seuil de la porte, un peu confuse et d'autant plus charmante sous sa robe de mariée très naïvement étoffée du corsage.

A quoi bon se cacher ? La noyade manquée avait donné l'éveil; on connaissait sa faute ; mais on savait aussi quelle avait voulu mourir, et cette pâleur, qui lui était restée depuis, cet air de langueur répandu sur elle, arrêtait les mauvais propos.

Pauvre Bernade ! Elle touchait enfin au bout de ses peines, heureuse, fêtée, avec des fleurs

2fO L INNOCENT.

sous ses pieds, et le paradis rêvé des Albarèdes grand ouvert pour la recevoir.

Déjà le cortège du marié s'était mis en route pour la venir prendre. Avec son ramage agreste, sautillant et festonnant en l'air à trilles redoublés, l'emboise marquait le pas de la noce, accompagné des rafla triomphants du tambour :

L'a prise par la main L'a menée à l'église.

Allons, miguette, Marchez à petits pas.

Et prenez-vous bien garde De ne trébucher pas.

C'est la vieille chanson naïve et goguenarde qui, depuis des centaines et des centaines d'ans, escorte les mariés du pays.

Bientôt le cortège débouchait devant la maison de l'orpailleur, Donat en tête 3 et en queue, le dernier de tous, convoyé par une bande de gamins ramassés au passage, l'Innocent, mais s: curieusement accoutré qu'on avait peine à le reconnaître.

HEUR ET MALHEUR. 2fl

Pour économiser, pour rire aussi un peu, on avait mis sur le dos de l'enfant la défroque retrouvée au fond d'une armoire, du défunt grandpère, de l'ancien des Albarèdes, ses beaux habits du dimanche, taillés à la vieille mode dans le cadis indestructible fabriqué à iMontauban.

Carmagnole brune à grands revers, gilet croisé de velours noir, très ample culotte à pontlevis, chemise de grosse toile à col évasé rabattu sur la veste et chapeau de feutre noir à bords plats, tel était l'antique et très seyant uniforme où se drapait trop au long et trop au large le cadet des Albarèdes.

Glorieux et grave autant que lui permettait sa figure, malgré lui simple et débonnaire, il se pavanait dans ses atours, traînait en mesure des souliers beaucoup plus étendus que ses pieds et maintenait tant bien que mal en équilibre le couvre-chef immense où il disparaissait jusqu'aux épaules .

— Eh ! eh ! Court-d'Esprit, plaisantait-on, on voit bien que tu n'as pas pleuré pour avoir un chapeau !

2f2 L INNOCENT,

Un autre ajoutait :

— Mes compliments pour tes souliers, mon ami ! Ainsi chaussé, rien de plus commode ; tu n'as pas besoin de bateau pour traverser la Garonne.

L'Innocent. saluait, se rengorgeait.

Musique en tête, les deux cortèges, réunis en un seul, avaient pris la traverse dEstorrebaque.

Un peu ayant d'entrer dans le hameau, le chemin longeait un mur de terre, un paillebard chaperonné d'herbes, surmonté de cyprès ; dans le tertre, au-dessous, de hautes tiges de fenouil montraient leur fine verdure balancée et pleurante.

— Sans Donat, depuis un mois, je serais couchée là, songeait Bernade en envoyant un regard au clos silencieux.

Et plus fortement elle appuyait son bras sui le bras de son ami.

Inutile, n'est-ce pas, de lui demander après çz si elle le voulait pour époux ? Belle question ! Oui, monsieur le curé ; oui, monsieur le maire Et ce oui sonnait franc, tintait clair comme de l'or

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Le cortège repartait pour les Albarèdes deux par deux, en mesure, comme un cortège qui se respecte. Aucun cependant aussi convaincu que l'Innocent, aussi solennel, malgré les distractions involontaires que lui donnait le spectacle tout nouveau pour lui de l'ombre de son chapeau marchant à côté de lui sur la poussière blanche du chemin.

Aux Albarèdes, on était en plein coup de feu du dîner, casseroles en l'air, broches tournantes. On avait mis une barrique en perce dressée à la fraîcheur de l'ombre ; on finissait d'étendre sur la table le beau linge de maison épais et raide avec des plis en travers où trébuchaient les assiettes.

Les gens s'installaient. Lévite bas, pour mieux opérer, chacun prenait sa place : les mariés au milieu, comme il convient, puis les gens sérieux, les papas et les mamans ; la jeunesse aux deux bouts, les donzeaux, les donzelles et les tout petits, enfoncés jusqu'au menton sous la table. L'Innocent était de ceux-là, ainsi que les musiciens, l'emboise et le tambour, lesquels, changeant

d'outil et de travail, flûtaient le vin pur et tambourinaient des fourchettes.

Facilement d'ailleurs on se passait de leur musique à cause des pinsons, fauvettes, bouvreuils et linots qui gazouillaient et ramageaient, branchés sur les pommiers du jardin. Les merles brodaient là-dessus ; nichés dans les fourrés de sureaux qui bordaient la prairie, ils envoyaient de là leurs allègres roulades veloutées et vibrantes, pleines de la fraîcheur de l'herbe et de la joie sauvage du printemps.

Les rossignols, eux, ne se cachaient pas pour chanter. Postés au plus près, bien en vue, sur les branchettes fleuries des prunelliers, ils s'égosillaient à qui mieux mieux, battaient leurs trilles, lançaient leurs fusées; distraits, semblait-il, perdus dans un rêve, le cou tendu, le bec en l'air, extasiés, ils se gargarisaient de leur musique et l'on voyait leur chanson enfler leur gosier en passant.

On n'entendait qu'eux au début, les gens de la noce n'ouvrant la bouche que pour contenter leur appétit, qui demandait beaucoup, sécant

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levé ce jour-là de grand matin. Cependant, une fois le potage gras et le bouilli de bœuf disparus, les langues se débridèrent, et ce fut bien autre chose un peu après quand, sur le solide fondement des viandes rôties, des dindes et des chapons, les invités eurent fait descendre coup sur coup une certaine quantité de doubles litres.

Alors, vraiment, on commença de s'amuser. En paroles d'abord. Celui-ci en dit une un peu forte à sa voisine, et cet autre, arrivant pardessus, en lâcha deux ou trois où il n'était pas besoin d'ajouter du sel. Et on ne se gênait pas, pour rire. Les femmes se tenaient les côtes ; les filles s'étonnaient un peu par contenance, et, finalement, pouffaient dans leur mouchoir... On se tordait au bout de la table, dans le coin de l'emboise j on s'étouffait au milieu, dans le voisinage de Mataly. C'étaient, ces deux vieux, les plus en train de la noce. Le père de Bernade surtout. Jamais à court, ce citoyen-là; il en savait des farces, des histoires, de quoi faire la fortune d'un almanach. Aussi s'arrêtait-on de

2f5 L'INNOCENT.

parier dès qu'il ouvrait la bouche, et, avant qu'il eût lâché le premier mot, de confiance, toute la table éclatait : l'Innocent en retard, toujours.

Bientôt le dîner battait son plein. Les figures ruisselaient de chaud et de belle humeur ; les vins répandus faisaient des taches bleues sur la nappe 5 des essaims de mouches et d'abeilles, attirées par l'odeur des nourritures, bourdonnaient en l'air, se pressaient à l'assaut des gâteauxmontés, des massepains qui portaient au sommet un liseron, une rose, un rien en sucre tremblant au bout d'un fil de fer. Et, sous la table, les chiens refoulés à coups de pied, bataillaient entre eux, se disputant les os tombés à terre.

Les pinsons étaient partis.

C'étaient, à présent, les invités qui chantaient.

On y allait de sa romance : l'un après l'autre, d'abord ; puis, comme les couplets tiraient en longueur et que les chanteurs étaient pressés de se faire entendre, trois ou quatre jeunes gens se mirent à brailler à la fois chacun son air et d'une telle force que les voisins assourdis furent obligés de leur fermer le bouche.

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Alors quelqu'un parla de la jarretière, et Ton se recueillit.

L'Innocent, stylé par son voisin l'emboise, avait disparu sous la table, et ce fut aussitôt à droite, àgauche, une traînée de petits cris de filles chatouillées, pincées au vif, jusqu'à Bernade, qui, sans résistance aucune, laissa prendre à l'enfant son trophée, la jarretière porte-veine que se disputent les donzelles, assurées, grâce à la possession d'un lambeau de soie rouge, de se marier dans l'année.

La jarretière enlevée, il n'y avait plus rien à faire à table ; la noce se dispersa.

Les vieux, à l'ombre de la maison, parlaient bétail et récoltes. Chacun se faisait honneur de ce qu'il avait et dépréciait le lot du voisin. Ils s'exaltaient en. causant ; le vin les poussait, obligeait les plus circonspects à trahir leurs projets, leurs rêves de fortune. Miquel le premier se répandait en vanteries, citait les marchés avantageux qu'il avait faits, louait outre mesure ses génisses et ses poulinières. Mais un riverain de M alauze ayant fait part de ses craintes au sujet d'une baisse annoncée sur le prix des

peupliers, la conversation tourna au triste. Depuis trois ans, les fourrages ne rendaient rien, la bâtisse ne marchait pas, les marchands de bois ne voulaient pas acheter. Et ils étaient tous d'accord que le gouvernement intervînt, fixât des prix rémunérateurs pour la culture.

Pendant ce temps, les jeunes gens flânaient dans le jardin. Le café, les liqueurs leur avaient mis le feu au sang, et ils avaient une envie d'agir, de faire aller leurs bras et leurs jambes, qu'ils ne savaient comment contenter.

Ils s'amusaient à soulever des chaises à bras tendus, une d'abord, puis deux, puis trois ensemble. Ils s'essayaient à sauter par-dessus des meules de foin et chaque fois on en mettait un peu plus. Deux camarades à peu près de même taille, de même force, s'étaient pris à bras-lecorps et luttaient. Et en luttant ou en sautant, ils se cambraient, se donnaient des grâces pour la galerie, pour les filles, qui se dandinaient, de leur côté, deux par deux en se tenant par la main.

L'Innocent allait des uns aux autres, très bien reçu partout, très en train avec une fleur aux

dents, une rose fraîche épanouie, dont il mâchait la queue comme il l'avait vu faire aux plus farauds de la bande.

On s'amusait de lui comme toujours ; on le forçait à boire des liqueurs très fortes qui 'lui faisaient faire la grimace, on lui donnait à fumer de gros cigares qui lui soulevaient l'estomac. Et l'on riait.

Cependant le grand feu du jour s'était un peu amorti ; le soleil baissait ; les peupliers allongeaient leurs ombres sur l'herbe blonde des prairies. Devant les Albarèdes, le vieil ormeau faisait avec ses branches largement étalées comme un plafond de verdure fraîche, de quoi abriter danseuses et danseurs. La salle de danse étant prête, les musiciens n'avaient qu'à se jucher sur leur charrette au pied de l'arbre, et vite, sur une gamme de l'emboise, un roulement du tambour, les couples commençaient à tourner.

La nuit tombait, les étoiles brasillaient au ciel, on dansait encore. Un moment, les quadrilles s'étaient ouverts : c'étaient les bœufs qui rentraient de l'abreuvoir; lentement, roulant

2/x> L'iNNOCENT,

des hanches, la tête basse et les fanons pendants, ils avaient traversé la fête ; et le dernier, un taurin, étonné du bruit, s'était retourné à moitié et avait beuglé longuement, les cornes en l'air...

Et Ton s'était remis à danser.

Les poules n'y comprenaient rien ; habituées à se percher tous les soirs sur les branches de l'ormeau, elles tournaient autour inquiètes, n'osant pas se décider a monter. Une enfin prit son essor ; les autres suivirent, et, après quelques minutes de remue-ménage, de caquets étouffés, tout ce petit monde s'endormit sur un air de polka.

A peine si les garçons et les filles prirent le temps de souper.

Ce que c'est que d'être jeunes !

On enleva de force les musiciens, qui s'en seraient bien passés, on les porta en triomphe sur la charrette et Ton recommença de tourner.

C'était comme folie.

A la fin, les musiciens n'en pouvaient plus ; femboise époumonné lâchait un couac à chaque

note; le tambour avait les doigts raides; ils soufflaient, ils tambourinaient toujours.

Au fait, on s'embrassait maintenant plus qu'on ne dansait ; entre le quadrille et la polka, les amoureux s'en allaient vers l'obscur, s'enfonçaient dans les fourrés. Il en manquait toujours une paire ou deux à la reprise.

On ne se quitta que très tard, quand les chandelles furent mortes dans les lanternes, quand les jambes cassées refusèrent de servir.

Alors, la solitude bleue de la nuit enveloppa les Albarèdes. Des profondeurs du silence, on entendit venir, comme une musique berceuse, monotone, le bruit coutumier de la Garonne brisant sur les rochers.

Tout près, dans le jardin, le rossignol s'était mis à chanter.

Et Bernade, que le bonheur empêchait de dormir, Bernade, accoudée au traversin, songeait à cette autre nuit blanche qu'elle avait passée après sa brouille avec Donat et à ce rossignol qui soupirait si tristement sous sa fenêtre. C'était toujours la même musique, sans doute ; mais

celle qui l'entendait n'était plus la même ; elle pleurait de joie en l'écoutant au lieu de pleurer de chagrin

Brusquement ses rêves s'en allèrent. Un charivari de chaudrons, frappés à tour de bras, venait d'éclater. C'étaient les jeunes gens de la noce qui portaient à la mariée le tourin traditionnel, un tourin à l'ail, fortement épicé de poivre et de gingembre.

Les chiens aboyaient, les portes s'ouvraient à grand fracas, et bientôt le cortège faisait son entrée, chaudrons battant, dans la chambre nuptiale. L'Innocent marchait en tête, élevant dans ses mains la soupière fumante ; et, autour de lui, illuminées par les chandelles, des figures animées, joviales, se penchaient vers le lit où grognait Donat, éveillé en sursaut, où souriait Bernade, avenante à son habitude, trempant avec docilité le bout de ses lèvres dans le remède que lui offrait son petit ami.

Mais, quand ce fut le tour du marié, il fit la grimace, et, renversant la soupière, il commanda qu'on servit du vin. Excellente idée. On

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but; on trinqua à la santé du marié, de la mariée et de l'autre, de celui qui, étant déjà en route, ne tarderait pas à venir.

Puis, comme ce n'était pas la peine de se coucher et qu'on ne pouvait pourtant pas empêcher les autres de dormir, quelques-uns de la bande décidèrent d'aller finir la nuit à Sarraïs, au cabaret de la Tantare.

— Toi aussi, si le cœur t'en dit, l'enfant ! proposa-t-on par dérision à l'Innocent*, qui, prenant l'invitation au sérieux, emboîta le pas à ceux qui partaient.

Ils ne marchaient pas tout à fait droit, les gaillards. Le sentier, quelquefois, s'en allait à droite, eux à gauche, ou bien c'était le contraire. Ils avançaient cependant. Trébuchant, roulant, donnant du nez dans lés ronces, ils finirent par arriver au bord de la Garonne, par mettre la main sur l'amarre du bateau.

— Y êtes- vous, monde ? Appuie sur là gaffe! larguez la chaîne !

Ils avaient oublié l'Innocent.

La barque filait dans la nuit, remuant un peu

de clarté qui tremblai c dans le sillage., au bord des remous.

L'Innocent la regardait s'en aller jusqu'à ce que, le sommeil ayant fermé ses yeux, il ne vit plus rien.

Il s'éveilla au petit jour, étonné d'être là, n'ayant rien gardé de ce qui s'était passé la veille qu'une impression de fatigne vague et de la faiblesse dans les jambes.

Il voulut se lever et s'y prit à deux fois. Une envie folle de s'allonger au chaud, sur de la paille, lui donna seule le courage de partir.

Il dormait debout, il trébuchait aux racines, n'ouvrait l'œil qu'à moitié quand une branche frôlée lui envoyait comme un coup d'aspersoir, sa rosée à la figure.

Un tout petit peu de lumière montait audessus des arbres, à peine assez pour se guider dans le fouillis des ramilles, toujours plus épaisses, plus mouillées, a mesure qu'il approchait de la gaure.

Là c'était encore nuit pleine ; une arche

HEUR ET MALHEUR. 2of

obscure sous les feuilles, la palanque en travers, du noir sur du noir.

Subitement, un cri, une branche cassée, un bruit d'eau jaillissante... rien après.

L'Innocent était tombé dans la gaure.

Saisi pas le froid de l'eau, congestionné, il était mort sur le coup, sans se débattre, couché au fond, sur la vase, comme pour dormir.

Un courlis qui habitait près de là, dans les roseaux s'envola au bruit en jetant une plainte...

Le jour montait; des clartés coulaient à travers les feuillées ; des reflets tremblaient dans l'eau dormante ; des branches remuaient prises de frissons.

Bientôt des pas, des voix humaines s'entendirent. C'étaient Biro-Soulél et Gorjôlis qui gagnaient au plus court, en traversant la gaure, la gravière de Bramelaïgue, où ils étaient occupés à lever du sable pour les charrieurs.

A peine avait-il mis le pied sur la palanque, Biro-Sourél se recula vivement, et, faisant signe à son camarade :

2Ô6 l'innocent.

— Regarde î dit-il.

Et il lui montrait dans l'eau la figure pâle de l'Innocent, qui les fixait de ses yeux grands ouverts.

— Il aura glissé, fit observer Gorjôlis ; vois la marque du soulier qui a raclé la mousse.

— Et cette branche qu'il a cassée en voulant se retenir, ajouta Biro-Soulél.

— Juste le jour de la noce ! A la place de Donat, je n'aimerais pas ça. On dit que les innocents portent bonheur.

— Qui dit ça ? Les imbéciles ! grommela le vannier des Couchurles. L'Innocent mort, autant d'épargné ; une bouche de moins à nourrir. Sois tranquille, ils ne pleureront pas aux Albarèdes !

— Nous verrons bien tout à l'heure en allant les prévenir.

— Les prévenir? Et pourquoi faire, sang-Dieu ! Crois-tu que j'aie envie de perdre un quart de journée pour un innocent? Ça ou rien... conclut-il en haussant les épaules.

Et ils franchirent h palanque sans regarder derrière eux.

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