L'innocente
Il y a des amitiés de jeunesse sur lesquelles le temps passe sans les détruire : il les ralentit, il les attiédit, il les diminue; il ne les tue pas. On peut rester des mois sans se revoir, sans échanger une lettre, sans rien savoir l'un de Fautre ; pourtant on se retrouve tel que si l'on s'était quitté la veille. Chacun a vécu sa vie, dont l'autre ignore les péripéties : et, dès la première poignée de main qu'on échange, c'est comme si l'on avait, côte à côte, traversé les mêmes épreuves, vaincu les mêmes obstacles, accompli les mêmes efforts. Précieuses et rares sont ces amitiés, que, seule, la mort dénoue, et qui ne se remplacent pas.
Telle est celle qui m'unit encore à Philippe Nattier. Elle date de notre quatorzième année : du lycée de B***, où le hasard nous fit entrer le même jour et nous plaça à côté l'un de l'autre. J'étais embarrassé par un thème latin, qui me semblait extrêmement difficile : étant plus « fort », il me vint en aide; après quoi, nous passâmes deux ans sans nous quitter.
Au temps de notre adolescence, Philippe Xattier, avec ses grands yeux noirs, son front intelligent, ses traits réguliers et purs, était un garçon silencieux, presque morose, qui s'enfermait en lui-même, ne parlait à personne de ses affaires intimes, s'intéressait aux idées abstraites, et professait un profond mépris pour tout ce qui touche à la vie pratique. Il n'a point changé. Maintenant, il approche de la quarantaine ; quelques cheveux blancs se montrent au-dessus de ses tempes, qui commencent à se dégarnir ; sa forte barbe noire, dont il était justement fier, est déjà toute grise. Et quandje le rencontre, bien qu'à des intervalles éloignés, je retrouve, sous l'homme mûr et vigoureux, l'enfant qui fut mon camarade, l'adolescent qui fut mon ami. Nous passons des heures charmantes, pendant lesquelles nous parlons peu et pensons ensemble. Il n'a plus cette beauté qui, jadis, arrêtait les regards des femmes, mais sa figure a conservé tout son caractère : énergique et doux à la fois, pensif, bienveillant avec une pointe d'ironie. Il a dans les 3'eux cette lueur indéfinissable qui semble le reflet de trop de réflexions, de trop de voyages autour de soi-même dont le retour estrempli d'incurables mélancolies : car il a beaucoup vécu seul. Son cercle d'observation est demeuré borné ; mais, s'il a vu peu de gens, il les a bien, vus;
s'il connaît peu de choses, il les connaît bien : pour s'être exercé sur un panorama
restreint, son coup d'oeil n'en est ni moins pénétrant, ni moins sûr.
Quand nous étions ensemble sur les bancs de l'école, pendant les récréations ou les promenades, j'aimais à lui raconter ma vie, toute simplette, dont les moindres
incidents prenaient pour nous un relief extraordinaire. Lui, ne me disait à peu près rien de la sienne. A peine parlait-il quelquefois de ses parents, qui vinrent le voir de temps en temps, et dont j'aperçus les rapides silhouettes. Je le savais fils unique d'un médecin fort habile, établi dans la petite ville des Pleiges, dans le Jura. Une fois, à la rentrée des grandes vacances, il revint en deuil : sa mère était morte. Je lui demandai :
— Tu as beaucoup de chagrin ?
Il me répondit, avec un tremblement dans la voix :
— Oui, beaucoup.
Il ajouta, les yeux perdus, d'un ton pénétré :
— Ma mère était très, très bonne !
Et ce fut tout.
D'où venait cette extrême réserve ? Les uns Tattribuaient à une dureté d'âme dont les raideurs d'attitude de Philippe semblaient témoigner. Mais je savais bien, moi, que mon ami n'était point insensible, qu'au contraire son âme vibrait et frémissait aux moindres chocs, qu'il portait en lui un monde de sensations dont la vivacité allait parfois jusqu'à la violence, et que, seul, le masque restait impassible. Ce que j'ai connu plus tard de sa vie ne m'a point expliqué non plus sa retenue presque sauvage, qui découragea bien des S3'mpathies. Je crois donc qu'il faut simplement
l'attribuer à son caractère : il était réservé comme d'autres sont expansifs, mélancolique comme d'autres sont gais ; peut-être qu'il devait ces traits à la nature de son pays natal, à cet âpre Jura froid, triste, monotone, où la voix des oiseaux s'étouffe dans les bois sourds, où la bise gémit à travers les sapins et glace les vallées, où la neige enveloppe les horizons, pendant de longs mois, comme un linceul de mort. Quelles que fussent les causes de sa manière d'être, elle l'empêcha d'avoir d'autre ami que moi. Je l'en aimai davantage. On nous citait, dans les classes, comme doublures d'Oreste et de Pylade. Aux récréations, nous avions toujours d'importants secrets à nous communiquer dans des coins; aux heures de classe, nous trouvions mille moyens de nous entr'aider : je crois bien que chacun de nous a toujours ignoré certaines choses que l'autre apprenait pour lui, et que la réussite de notre bachot fut celle d'une entreprise collective.
Aussi fut-ce un déchirement quand il fallut nous séparer, Philippe devant faire sa médecine, moi mon droit. Arrivés ensemble à Paris, nous nous promîmes de nous voir au moins tous les jours, pour nous consoler de ne plus travailler ensemble. Il n'en fut rien. Entraînés chacun par nos occupations différentes, nous ne nous rencontrions pas comme nous l'au-
rions voulu, ni même, bientôt, comme nous l'aurions pu. Ce n'était ni sa faute ni la mienne : c'était celle de la vie, peu propice aux grandes amitiés, destructrice naturelle des sentiments. Souvent, il nous arriva de passer toute une semaine sans nous rencontrer; en revanche, nous restâmes pendant plusieurs années fidèles à l'habitude de diner ensemble, le dimanche, dans une certaine crémerie de la rue Monsieur-le-Prince, où l'on buvait un petit vin de Beaugency qui nous plaisait extrêmement. Cette habitude entretint notre confiance réciproque : chacun de nous resta pour l'autre un livre ouvert, et il ne nous arriva rien que nous ne mîmes en commun. Les vacances nous séparaient :
à leur approche, nous faisions le projet de les passer ensemble ; quelque obstacle nous en empêchait toujours. Nos parents n'habitaient plus la même contrée, il y avait trop d'espace entre nous. Une fois pourtant, nous fimes ensemble un voyage en Italie : un beau voyage, joyeux et libre, dont nous aimons toujours à réveiller le souvenir. Nos études, cependant, s'achevèrent : nous fûmes plus séparés.
Philippe s'établit aux Pleiges, où il reprit la clientèle de son père, qui se retira, et, peu de temps après, mourut. Je ne le vis plus que de loin en loin : il venait une fois par année à Paris, au printemps, restait huit jours, qu'il consacrait à « se tenir
au courant », me donnait le plus de temps possible, partait en m'invitant chez lui :
— Mon pays est un beau pays, me répétait-il chaque fois. Il faut absolument que tu le connaisses. Je veux que tu Taimes.
J'acceptais pour Tété. Mais un empêchement survenait : la partie était remise à Tannée suivante.
Elle a eu lieu, enfin, cette année-ci.
Je suis arrivé, par un beau jour de juillet, dans la vieille bourgade, si originale, si pittoresque, dont Nattier m'avait dit souvent le charme bizarre, et dont Taspect m'a tout de suite impressionné. Représentez-vous un petit lac, aux eaux que colore en vert la tonalité générale du paysage ; un ancien château tort, avec des tourelles, des meurtrières, des fossés, — tout un appareil d'un temps évanoui, — domine la lente colline où s'étagent les vieilles maisons. Dans les rues silencieuses, pavées de grosses pierres inégales, on passe sans rencontrer personne; seulement on aperçoit, dans des ateliers ou des boutiques, de laborieux horlogers, la loupe au front, courbés sur les délicates pièces de métal que manient leurs mains attentives. Il y a aussi une église romane, d'un style assez pur, dont les vastes proportions semblent attester que la ville eut jadis plus d'importance; un évêché qui n'a plus d'évêque et dont on a fait une prison ; une terrasse
plantée de marronniers, où flânent de rares promeneurs. C'est la tranquillité des A"illes mortes, l'industrie horlogère, qui occupe et enrichit la population, ne faisant aucun bruit. Pas d'usine, pas de cheminées : les gens travaillent, chacun chez soi, dans la retraite et le silence. Un austère paysage, qui, cependant, ne manque pas d'une beauté grave et triste, encadre la petite ville : au premier plan, sur la plus proche colline, des ruines informes suggèrent ridée des guerres locales qui troublèrent autrefois la paix de ces montagnes; plus loin, moutonnent de vastes horizons, aux lignes arrondies, boisés de sapins, semés de clairières où les moissons ondulent, où pointent les clochers des villages ; puis, des sommets plus hauts, très noirs, arrêtent les regards : on se sent séparé du reste du monde, ou plutôt, on se sent dans un petit monde bien à part, qui doit avoir ses lois spéciales, sa gravitation particulière.
Philippe était venu me chercher à la station voisine dans un cabriolet de médecin de campagne, avec Naine, sa jument gris pommelé, qui nous emmena chez lui, d'un bon trot rapide, en un quart d'heure. La route, excellente, filait entre des sapins, avec, de place en place, des tas de planches ou des arbres coupés déposés sur le bord. Nous passâmes devant une scierie, dont le grincement fit dresser le
L I X \ O C E .\ ï E II
oreilles de Naine et nous poursuivit un instant. Une éclaircie découvrit l'ensemble du paysage. Philippe étendit son fouet, et me dit :
— Regarde !
Je répondis :
— Oui, c'est très beau !
Ce qui, pour l'heure, me plaisait davantage, c'était l'exquise pureté de l'air. Je le humai délicieusement. Il avait une saveur et un parfum, une saveur de framboise, un parfum d'herbe humide. Sa fraîcheur vous caressait avec une gaieté de fée bienveillante et mahcieuse. Je m'écriai :
— Mon Dieu ! que cet air est bon !
Philippe répéta :
— Oui, c'est bon !...
d'un ton satisfait et convaincu ; je repris :
— Je commence à comprendre que tu aimes ce pays.
Sa figure s'épanouit comme s'il désirait et attendait cet éloge :
— N'est-ce pas ? dit-il.
Il semblait si parfaitement satisfait, que je ne pus m'empêcher de lui demander :
— Tu comptes y rester toujours ?
Il n'hésita point à me répondre :
— Certainement.
Je réfléchis que, tout de même, cette beauté qui l'enchantait, devait à la longue paraître monotone. Je repris :
— Ce que tu as ici te suffit ?
Ma question parut l'étonner.
— Certainement, fit-il. Que pourrais-je souhaiter encore ?
— Tu n'as aucune envie d'un plus grand cercle, d'un autre milieu ?
— Pas la moindre.
Ses réponses, solides, sûres, tranquilles, indiquaient une résolution bien prise, une volonté ferme, qui sait ce qu'elle veut, et pourquoi.
Comme je ne l'interrogeais plus, il ajouta :
— De l'air, de l'espace, des sapins, des montagnes : que faut-il donc de plus ? Tu sais que j'ai des goûts très simples.
J'insinuai :
— Autrefois, tu avais de l'ambition.
Il haussa les épaules :
— Il V a si longtemps ! fit-il avec un geste de dédain. Depuis, la vie a passé...
Et il trouva cet étonnant argument :
— Il y a des millions d'hommes qui feront ce que j'aurais pu faire, aussi bien que moi, ou mieux ; il n'y en a point qui jouirait davantage de ce paysage!...
Je ne pus m'empécher de rire, tant le raisonnement me parut saugrenu ; mais je l'approuvai :
— Tu es un sage : tu l'as toujours été ! Il habitait une maison isolée, à quelques
minutes de la ville, au bord de la route. Devant la porte, sa gouvernante atten-
dait : une vieille femme très droite, en
bonnet blanc, le visage parcheminé, dont Tair de gravité s'harmonisait avec la contrée. Cérémonieuse à l'excès, elle me fit plusieurs révérences ; mais, en observant l'énergie de son nez en bec d'aigle, de son menton carré et proéminent, de son regard direct, de son front têtu, je pensai que mon ami ne devait pas diriger grand'chose dans son ménage. Il demanda :
— Tout est-il prêt, Madeleine ?
Familièrement, la vieille bonne répondit :
— Oui, monsieur Philippe.
— Bon. J'espère que tu soigneras bien mon ami, pendant les quelques jours qu'il nous fera le plaisir de passer ici.
On m'examina de la tête aux pieds.
J'aime à croire que cet examen ne me fut point défavorable, car on répéta :
— Oui, monsieur Philippe.
— Maintenant, viens voir ta chambre, me dit Nattier.
En me précédant dans l'escalier, il expliqua :
— Madeleine m'a vu naitre. C'est une personne qui a ses lubies. Mais elle est très bonne et m'aime beaucoup. Je ne saurais pas me passer d'elle.
La chambre, qui ouvrait sur la campagne, m'enchanta. Comme j'en admirais les anciens meubles, le visage de Philippe s'épanouit.
— Oui, me dit-il, je sais que tu aimes les vieilles choses. Eh bien, mon cher, je t'en montrerai !
Dès que j'eus achevé de me rafraîchir, en effet, il voulut me faire les honneurs de sa maison. Elle était spacieuse, avec de larges corridors, des murs épais comme ceux d'une forteresse, des fenêtres pittoresques , des balcons . Cependant l'impression de bien-être que m'avait fait éprouver, en arrivant, la pureté de l'air, se dissipait à mesure que je contemplais les divers aspects du paysage. Philippe m'en indiquait les détails : un ruisseau, tout argenté d'écume, serpentant dans les champs, la profondeur intense d'un bois voisin, les lignes sombres des montagnes, leurs sommets encore blancs de neige. Toutes ces choses dégageaient je ne sais quelle âpreté, qui me faisait penser au visage de la vieille Madeleine. Je me sentais prêt à les admirer, mais sans aucune sympathie. Et, comme je ne pus m'empêcher de trahir ce sentiment, Philippe, un peu déçu, s'écria :
— Eh bien, moi, je l'aime ce pays ! Oui, je l'aime tout de bon. Je l'aime à tel point que, pour peu que je m'en éloigne, j'y suis bien vite ramené par une insupportable nostalgie. Que veux-tu ? Il y a accord entre nos âmes et les lieux où nous avons beaucoup vécu. J'ai trop rêvé le long de ces routes, sous ces sapins, au
bord de ce petit lac qui semble toujours vert, — vert pâle quand le ciel est pur, vert profond quand le ciel se brouille, — mais qui ne change jamais que de nuance. Je me suis beaucoup ennuyé, ici. Raison de plus pour m'attacher ! Il y a des fils mystérieux qui me lient à tous les brins d'herbes, et plus encore aux choses immatérielles, à cet aspect, à cet ensemble, à Tàme rude et forte de cette contrée.
Rarement, Philippe parlait autant. Mais il V avait si longtemps que nous ne nous étions vus 1 Et puis, il était heureux de m'avoir chez lui, après tant de vaines promesses : notre intimité d'autrefois renaissait; sans doute, elle allait nous incliner aux larges confidences. Et je souriais déjà de son petit discours, car je venais d'y retrouver le philosophe, l'abstracteur, le solitaire à la fois raisonneur et sentimental que j'aimais. Pour l'exciter à parler davantage, je répondis :
— Pourtant, les journées doivent être quelquefois longues, la solitude quelquefois lourde.
Il se contenta de hausser les épaules de ce geste qui lui était familier, où il }• avait du dédain et de la résignation :
— Si ce paysage ne te plaît qu'à moitié, reprit-il bientôt, regarde les bibelots et les meubles !
Justement, je me trouvais devant une vitrine. Je m'en approchai, et la vis rem-
plie d'insectes, scarabées et papillons, piqués à de longues épingles. Je m'écriai :
— Tu es donc devenu collectionneur?
— Mon Dieu, oui : on s'amuse comme on peut, n'est-ce pas?
— Aux dépens de ces innocentes bestioles ?
— Cela me distrait, entre mes visites et mes consultations. Mais je chasse autre chose aussi. L'on trouve des vieilleries, dans ce pays. Qu'en dis-tu ?
Il me montrait, disposée sur un espèce d'écusson recouvert de velours rouge, une collection de clefs antiques, dont quelquesunes me parurent d'un travail intéressant. Il me fit admirer aussi, dans une sorte de cadre, une série de montres, spécimens curieux de la vieille horlogerie du pays. Puis des armes et des meubles, parmi lesquels je remarquai un merveilleux bahut en marqueterie hollandaise du xvii^ siècle, et des chaises paysannes dont la grossièreté avait je ne sais quel grand air d'art naïf et juste.
— Où as-tu trouvé tous ces objets ? lui demandai-je.
— Un peu partout : chez des paysans, chez des antiquaires, chez des marchands de bric-à-brac. Tu sais que les collectionneurs ont un flair particulier qui guide leurs recherches. Le mien n'est pas mauvais. Et tu n'as pas tout vu !
Là-dessus, il m'introduisit dans un petit salon Louis XVT, tendu d'étoffe bleue à ramages. Cette fois, ce ne furent pas les meubles qui m'arrêtèrent, bien qu'ils fussent du plus pur style de l'époque, avec des moulures exquises : ce furent les quinze ou vingt portraits qui décoraient les murailles, dont quelquesuns portaient les marques de vrais maîtres. Et déjà mon ami me les expliquait avec complaisance :
— Voici un portrait de Moultou, peint par Liotard : Moultou était cet honnête pasteur genevois, qui prit avec tant d'ardeur le parti de Rousseau. Je ne suis pas fâché de posséder son image, car c'était un brave homme. A côté de lui, je crois bien que c'est un Latour, et j'ai de bonnes raisons pour penser que ce portrait est celui de M""" d'Houdetot, bien que la ressemblance ait paru contestable à quelques connaisseurs. Là, tu reconnais Jean-Jacques en personne. Tu sais l'admiration que je lui ai vouée : tu ne t'étonnes donc pas de le trouver ici. Je ne te dirai pas de qui est ce pastel, je l'ignore ; mais tu vois bien que ce n'est pas un morceau banal. Le vieux solitaire a été pris sur le vif, dans une de ses heures de mélancolie. As-tu jamais vu des yeux plus navrés, un sourire plus amer ? Les autres, je ne sais pas leurs noms ; mais ce sont des contemporains : toutes ces femmes ont lu la
L INNOCENTE IÇ
Nouvelle Hèloïse, je les en aime davantage. Quant à ces messieurs poudrés, bons bourgeois ou gentilshommes, je suis sûr qu'ils ont discuté V Emile, peut-être même le Contrat social ; plusieurs de ces têtes ont dû rouler sur l'échafaud de la Révolution.
Dans le fait, le xviii° siècle finissant revivait en ce vieux coin de province. Par je ne sais quel enchantement, on se sentait tout près de ces gens d'autrefois ; on les eût vus sans étonnement descendre de leurs cadres pour prendre place dans ces gracieux fauteuils qui semblaient les attendre.
— Celui-ci, c'est Grétry, me dit Nattier.
Mes yeux se fixèrent sur l'épinette devant laquelle le bon maître eût très bien pu s'asseoir.
Mais voici que, comme je les relevais, ils tombèrent sur un portrait de femme, véritable croûte, entourée de la plus banale des baguettes dorées, qui faisait étrange figure parmi ces œuvres de choix, dont plusieurs n'auraient déparé aucune galerie célèbre.
— Ce pastel-là? demandai-je en souriant. Est-ce aussi un Latour?
Avec le plus grand sérieux, Phihppe me répondit :
— Non, c'est un « Claude Fermière ».
Du doigt, il me montrait, au bas du
pastel, un monogramme ignoré.
Je dis :
— Je ne connais pas cet artiste.
— Cela ne m'étonne pas, répondit Philippe ; il est complètement inconnu. Son nom ne figure dans aucun dictionnaire.
D"abord, ce n'était point un artiste professionnel : c'était un simple pharmacien, un ami de mon père, qui avait du goût pour la peinture, et qui a fait, à ses moments perdus, trois ou quatre pastels, dont aucun n'est un chef-d'œuvre. Celui-ci ne vaut pas mieux que les autres.
— Alors, pourquoi lui as-tu fait place dans ce sanctuaire ?
— Je ne suis pas assez connaisseur en art pour songer à l'artiste seulement. Je pense quelquefois au modèle.
En effet, la tète était charmante, quelque adresse que le peintre eût déployée à la gâter, d'une pureté de lignes adorable ; sous la gaucherie du crayon subsistait la délicatesse des traits, qui dégageaient une ineffable impression d'harmonie et de grâce. Peu à peu l'âme apparaissait sur cette figure, non parce que l'artiste avait su la montrer, mais parce qu'il n'avait pas réussi à la détruire : on en devinait la douceur, on la sentait très bienveillante ; on finissait par restaurer, pour ainsi dire, la magnifique chevelure châtain qui encadrait le front pensif, un peu étroit, les yeux de violettes au regard caressant, le sourire â la fois
mélancolique et gai, que de mobiles impressions faisaient se jouer, frais comme un reflet changeant, sur les lèvres, les belles épaules à carnation de lis, dont le dessin rappelait celles de la Diane de Houdon. Je dis :
— C'est vrai. Un tel modèle eût été digne d'un meilleur pinceau. Sais-tu qui était cette femme ?
Philippe répondit :
— Ma marraine. Te rappelles-tu qu'elle est morte pendant que nous faisions notre rhétorique ?
— Oui, tu me parlais d'elle souvent.
— Mais je ne t'ai pas raconté son histoire. Je ne la savais pas, en ce temps-là. Quelques détails m'avaient frappé, sans que j'en pusse comprendre le sens. Si tu
veux, je te la raconterai ce soir. Peut-être qu'elle te fournira la matière d'un roman.
Il se tut, les yeux fixés sur le portrait. Puis, après un silence, il ajouta presque tendrement :
— J'espère qu'elle est bien ici, la pauvre, dans ce décor d'une époque où elle eût été plus heureuse, parmi ces personnes qui, par leur intelligence des choses du cœur, étaient dignes d'elle. Et je l'y laisserai. Et j'éprouve une sorte de joie à honorer son portrait, bien qu'il soit médiocre : c'est une revanche qui lui était due, — c'est la seule que je puisse lui offrir î
La perspective d'une « histoire » ne m'avait point d'abord enthousiasmé : on nous en offre si souvent, à nous autres romanciers, et d'habitude, d'un si mince intérêt ! Mais les paroles de Philippe, surtout la piété de leur accent, excitèrent ma curiosité. D'ailleurs, la femme était assez belle pour avoir eu un roman, même en ce coin perdu du monde ; et la beauté n'exerce-t-elle pas presque toujours une action singulière sur notre imagination, qu'elle excite et qu'elle entraine ? Dans l'après-midi, Nattier dut me quitter pour ses visites de malades. Je flânai par la ville, je rôdai autour du château, je cherchai l'ombre des sapins : je voyais toujours dans ma pensée la douce et belle figure, dont le sourire semblait me dire : « Regarde-moi bien, car il y a du mystère
dans mes yeux, ma vie a eu ses secrets ; ma beauté, selon le lot spécial à la beauté, a fait couler des larmes... » En sorte que, le soir, quand nous fûmes installés, pour la veillée, dans le petit salon Louis XVI, — car un violent coup de bise nous privait du plaisir de passer la soirée en plein air, — • ce fut moi qui rappelai sa promesse à Philippe. Il ne fit aucune difficulté pour la tenir. Son récit m'intéressa beaucoup plus que je ne l'aurais pensé : il contenait, en effet, la matière d'un roman, mais d'un roman simple, comme je les aime, d'un roman sans aventures extraordinaires, qui n'est qu'un feuillet de la vie du cœur. J'employai donc les quelques jours que je passai aux Pleiges à le transcrire, aussi fidèlement que j'ai pu, dans les pages qui vont suivre. La veille de mon départ, dans le même décor du salon Louis XVI, sous les regards des vieuxportraits, j'en fis lecture à Philippe. Il m'a dit :
— C'est presque tout à fait cela. Allons, tu es un bon sténographe !
Ai-je besoin de dire que ce compliment ambigu n'a point froissé mon amourpropre d'auteur ? Ce n'est pas moi qui parle ici, c'est mon ami ; si je n'ai trahi ni son émotion ni son affection, j'ai fait tout ce que je me suis proposé de faire, et je lui offre ce petit récit dont il est le véritable auteur.
Philippe commença en ces termes :
Je t'ai dit déjà que cette jeune femme fut ma marraine. Elle est gracieusement mêlée à mes meilleurs souvenirs d'enfance. Elle a joué un grand rôle dans ma petite vie, le rôle qu'on prête, dans certains contes, aux bonnes fées ou aux belles princesses. Mon père était un homme laborieux et grave, qui ne s'occupait guère de moi : non par indifférence, mais par manque de loisir. Ma mère, souvent malade, m'aimait en tristesse, si je peux dire : c'était un être doux et craintif, d'une bonté trop timide pour être bien efficace, très inquiète d'observer les caprices de l'opinion, très sujette à s'effrayer de dangers imaginaires. Si mon père n'eût trouvé quelquefois le temps d'intervenir, elle m'aurait toujours gardé dans ses jupes en tremblant pour moi. Ma marraine fut donc le sourire, la grâce, la gaieté de mes premières années.
Les figures chères que la mort a em-
portées me reviennent toujours en une attitude déterminée. Elle, quand je cherche à me la rappeler autrement qu'à tra-
vers son portrait, je la revois les mains chargées de fleurs, descendant le sentier qui ramène du bois à la ville, enj| passant devant la grille de notre jardin, en toilette
claire, sur un fond de printemps, de lumière, de prés semés de boutons d'or.
Les fleurs qu'elle portait, c'était une touffe de reiiies-des-près, dont les grappes pâles affectionnent l'ombre de nos bois et la fraîcheur de nos ruisseaux. Le jour où je lavis ainsi, elle ne s'arrêta pas, comme elle faisait volontiers, pour m'embrasser ou pour dire à ma mère quelques paroles affectueuses. J'étais sur le balcon : elle se contenta de m'envoyer un sourire, en agitant vers moi son beau bouquet blanc. Et son image se photographia dans mes yeux, où je la retrouve avec une surprenante netteté : sans doute parce que, très peu de temps après, le lendemain ou le surlendemain, pendant que je pensais encore à ma belle marraine revenant de la forêt comme une princesse de conte, le printemps dans les mains et dans les yeux, éclata le drame qui, comme un coup de baguette d'un enchanteur mauvais, la changea en une pauvre créature de souffrance et de deuil.
Après ce préambule, Philippe s'arrêta un instant, comme s'il eût cherché la meilleure manière de poursuivre son récit, dont j'attendais la suite. Il reprit :
Tu ne saurais comprendre sa destinée qu'après quelques explications sur notre milieu, que tu ignores. Nous n'avons pas encore traversé la ville ensemble. Cependant, il a dû te suffire de la parcourir cet
après-midi pour acquérir une idée assez exacte de ce qu'en est la population. La province se ressemble toujours à ellemême. Pourtant, il }' a des nuances : ici, Ton est avant tout tranquille et travailleur. Point de bruit : toi qui aimes le silence, tu seras servi à souhait. En re- A'anche, beaucoup de travail. D'honnêtes artisans, qui sont à la fois bourgeois, paysans et ouvriers, confectionnent des mouvements de montres, tant que durent les quatre saisons, sans se reposer jamais, sauf les dimanches et jours fériés qu'ils observent pieusement. Ce métier, qui absorbe leur vie, leur assure, pour leurs vieux jours, une modeste aisance : retirés des affaires, ils cultivent de petits jardins autour des anciens remparts ; ceux qui ont le mieux réussi achètent, hors de ville, une maison dans le genre de la mienne, car je la dois à mon arrière-grand-père, qui fut horloger comme les autres. Parfois, au bout de trois ou quatre générations, quelque membre de la famille ayant couru le monde ou fait fortune, les petits-fils des artisans les plus économes sont devenus des espèces de gentilshommes campagnards : ils vivent alors de leurs terres, qu'ils cultivent en s'aidant du produit de leurs valeurs mobilières , placées en bonnes rentes ; et il est bon qu'ils en aient, car notre sol est peu généreux. Un trait frappant de ces familles, enri-
2b L INNOCENTE
chies OU en voie de s'enrichir, c'est qu'elles ne quittent pas volontiers le pays. Ceux qui sont partis reviennent : ce qui explique que la ville augmente peu à peu, sans perdre aucun de ses caractères traditionnels. Ai-je besoin de te dire que ces braves gens sont vertueux ? 11 n'y a pas un vice ici. Point d"ivrognes : si tu en rencontres, tu peux être sur que ce sont des journaliers savoyards, engagés pour les gros travaux de la campagne : on ne les aime guère, mais on ne peut se passer d'eux. Pas de rixes, même en temps d'élections : l'on s'inquiète peu de la politique. Mais cette vertu, hélas ! a les inconvénients de la ^'ertu trop consciente et trop sûre : elle est âpre, exigeante, sévère, maussade ; elle manque de grâce et de vraie bonté ; à l'occasion, elle s'exaspère jusqu'à devenir féroce. Non seulement ces honnêtes gens ne pèchent pas : ils veulent encore que personne ne pèche autour d'eux. Ils sont ombrageux, ils s'épient les uns les autres avec le désir constant de se prendre réciproquement en faute. Ce jeu-là développe la malveillance : dans le fait, ils se complaisent à interpréter en mal leurs actes les plus innocents, ils s? prêtent volontiers les uns aux autres d'abominables pensées. D'aigres ra-contars, enfiellés de calomnie, circulent sans cesse parmi eux : on ne sait jamais s'ils V croient on non, mais, en tout cas.
ils les colportent, ils les répètent, ils les aggravent comme s'ils }' croyaient. Ce sont d'honnêtes gens insupportables, qui feraient presque aimer toutes les abominations, par la façon dont ils les détestent et les combattent. Ils ressemblent à ces haies d'épines qui séparent leurs champs : en automne, elles portent de bons petits fruits dont on peut faire des confitures ou du sirop; mais elles piquent toute l'année.
Tel est le fonds de la population.
Mais il y a k la noblesse », comme dit le menu fretin, c'est-à-dire une douzaine de familles, qui constituent un petit cercle très fermé, avec des subdivisions. Trois ou quatre d'entre elles sont de noblesse authentique ; deux ou trois sont parvenues à affubler leur nom de la particule ; les autres ne sont acceptées qu'en raison de leur fortune et du mélange des classes. Comme il arrive aux animaux humains qui vivent d'une existence semblable, ces personnes ont fini par se ressembler entre elles. Leur type ne varie guère : l'homme est solennel, épais, sentencieux, lourd dans sa démarche, lent dans ses paroles, plutôt gras, car la bonne chère est son seul défaut, si tant est qu'il en puisse avoir un. Tu sais que nous touchons à la Bresse, terre classique de la gourmandise, que nos ruisseaux abondent en truites que tu as pu apprécier, et en écrevisses que tu apprécieras demain, « à la Nantua ». Tu
30 L IXXOCENTE
m'en donneras des nouvelles 1 Quant aux femmes, elles sont petites, pointues, guindées, loquaces. L'aisance générale leur enlève, ou à peu près, la ressource des bonnes œuvres ; il ne leur reste donc d'autre occupation que le commérage.
Elles en abusent : leur bonté n'ayant pas l'occasion de s'exercer, c'est leur méchanceté qui se développe.
Il me sembla que Philippe devenait satirique. Je ne pus m'empêcher de l'interrompre en insinuant :
— Voilà un tableau qui promet.
Il se reprit :
— Peut-être vais-je un peu loin dans ma critique. C'est parce que je pense à ma pauvre marraine, qui a tant souffert par eux, — oiseau du Paradis tombé dans une ruche et dévoré par l'essaim. ]Mais je t'assure que ces gens ont d'excellentes qualités. Leur commerce n'est point aussi désagréable que mes paroles ont pu te le faire croire; ils ne manquent ni d'esprit ni de finesse ; à défaut de bienveillance, ils ont du bon sens ; ils ne sont pas aimables, mais ils sont loyaux et solides. Il en est d'eux comme du pavsage : on s'v accoutume et on l'aime.
PhiHppe s'arrêta un instant pour rallumer son cigare, en tira quelques bouffées, continua :
— Il faut maintenant que je t'introduise de plus près dans ce monde dont je viens
de t'indiquer le caractère général ; il faut que je te présente mes héros. ïu sais que je ne suis pas romancier, moi. Je ne sais pas raconter. Point de ficelles. C'est la vérité qui te parle. Je te dis ce que j'ai vu, comme je Tai vu, sans ornements de rhétorique.
Parmi les familles les plus haut cotées, celle des comtes des Pleiges occupait naturellement le premier rang. Ils étaient, ceux-là, de vieille noblesse, et de la meilleure, avec des merlettes dans leurs armoiries, un long passé d'histoire locale, quelques échappées dans l'histoire générale. Sans parler des croisades, où l'un de leurs ancêtres avait péri devant Saint- Jean-d'Acre, un des Pleiges avait combattu à Arques contre Henri IV, un autre à Rocroy avec Condé. Ils habitaient ce château qui, après eux, a été acquis par un brasseur anglais, lequel l'a fait restaurer à son idée, s'y est ennuyé considérablement pendant deux étés, et l'a revendu à la Ville. Dans mon enfance, la famille se composait du comte Anthony, un vieillard très vert, très vigoureux, très intelligent, qui, du haut de son château, avait vu passer presque tout le siècle; de sa mère, la comtesse Adélaïde, âgée de près de quatre-vingt-dix ans : une volonté terrible, trempée par de redoutables épisodes de la Révolution changée ensuite en despotisme intraitable par l'étroitesse du
milieu où elle avait pu se développer ; de sa sœur, plus jeune, qu'on appelait mademoiselle Eléonore : personne effacée et sournoise, qui avait dû souffrir beaucoup de la rigoureuse sujétion où la tenait la comtesse, chef véritable du clan ; enfin,
de son fils unique, le vicomte Pierre : un jeune homme de vingt-cinq ans, timide, épeuré, et d'ailleurs d'une santé toujours chancelante, qui semblait incapable d'action, comme effarouché par la vie. On racontait que sa terrible grandmère lui en voulait d'être faible, le traitait mal, et qu'il tremblait devant elle. Élevé hors de la maison, il venait à'y rentrer; on se demandait quel y serait son rôle. Quelquefois, on le voyait passer à cheval, à côté de son père, — et c'était lui qui semblait le vieillard. Plus souvent, il se pro-
menait seul, au pas, comme si son indolence naturelle se fût communiquée à sa monture. Quand il passait ainsi par les rues de la ville, les bons horlogers arrêtaient un instant leur travail, mettaient leur loupe au milieu du front, et le suivaient d'un regard pitoyable. On disait :
— Les des Pleiges n'ont pas de chance avec leur héritier.
Ou bien :
— Sûrement, c'est par celui-là que finira la race !
Et l'on s'en affligeait : car nos tranquilles bourgeois restaient attachés par de solides liens d'affection et de respect à la famille de leurs anciens maîtres. A leurs yeux, elle était l'ornement de la ville, ne faisant qu'un avec le vieux château dont l'effondrement aurait déparé la contrée ; elle représentait des choses passées que peut-être ils ne connaissaient pas très bien, mais qui exhalaient pour eux un parfum glorieux de vaillance et de chevalerie. Les des Pleiges demeuraient les seigneurs du pays : seigneurs sans droits d'aucune sorte, idéaux, si l'on peut dire, dépourvus d'autorité effective, mais qui conservaient leur prestige ancien et dont nul ne se fût avisé de discuter les actes. D'ailleurs, ils se montraient bons princes, volontiers accessibles à ce que la ville produisait de mieux, frayant même avec les autres familles, bien qu'infé-
rieures, poun'-u qu'elles eussent rang sur le « livre d'or ». Seulement, pour marquer la nuance, ils invitaient beaucoup et ne sortaient guère. Et personne ne s'en offusquait. Les plus prétentieux, qui éprouvaient seuls le besoin de les excuser de cette réserve un peu haute, alléguaient leur grand âge. On disait d'eux :
— Ils sont si vieux I
Et l'on englobait, dans cette explication, les vingt-cinq ans du vicomte.
Parmi les personnes de leur intimité, je ne parlerai que de ceux dont le nom viendra dans mon histoire :
C'était, d'abord, M""^ d"Ormoise, une vieille dame dont il serait oiseux de te faire la généalogie, de trente ans plus jeune que la comtesse, dont elle semblait le lieutenant. Vive, alerte, -pimpante, avec des cheveux gris en tire-bouchons, des allures de gendarme, elle était toujours en mouvement et se mêlait de toutes choses. C'était elle qui dirigeait l'opinion : force occulte indéfinissable, qui joue parmi nous un rôle important. Elle venait souvent chez mes parents , où l'amenaient des prétextes divers . Elle élevait une jeune nièce, nommée Alice, assez insignifiante, que son rêve ardent eùtété de faire épouser au vicomte. Pour le réaliser, ce rêve ambitieux, elle déploya une ingéniosité prodigieuse. Mais il ne devait point aboutir.
Ensuite, il y avait les Lesdiguettes .
Ceux-ci, père, mère, deux fils, une fille, étaient des bourgeois enriohis depuis deux générations à peine. Ils n'en mettaient que plus de passion à s'élever sur l'échelle mondaine, menant grand train, — pour autant qu'on peut mener grand train dans notre contrée, — éblouissant nos bons horlogers par la calèche qui les promenait en ville, par leurs toilettes d'été, par leurs voyages de vacances dont les détails fastueux défrayaient mille conversations, par les belles étrangères qu'ils recevaient parfois en séjour. On disait d'eux :
— C'est une famille qui a fait son chemin !
Mais on les critiquait à voix basse, et même on se moquait de leurs prétentions.
Leur vanité, d'ailleurs, souffrait d'un mal permanent : ils avaient une parente restée pauvre, qui s'appelait comme eux et que la ville connaissait sous le nom de M'"" Félicité. Elle donnait des leçons de musique. En vain ses « cousins » essayèrent-ils, à maintes reprises, de la faire renoncer à ce métier qui, jugeaient-ils, n'était point compatible avec la dignité de leur famille ; M"° FéHcité était une originale qui s'enorgueillissait de sa pauvreté, l'exagérait, l'affichait, et voulait absolument gagner sa vie. Très active, très âpre, elle enseignait le piano à n'importe qui, pourvu qu'on la payât si peu
que ce fût, sans avoir même le bon goût élémentaire de trier sa clientèle ; et elle parlait sans cesse, avec une nuance de comique mépris, de ses « cousins les millionnaires ! » Ceux-ci, au contraire, ne parlaient jamais d'elle : en revanche, rien ne les réjouissait comme de pouvoir citer leurs belles relations, et, depuis qu'on les accueillait deux ou trois fois par année au château, ils affectaient de considérer les des Pleiges comme des amis intimes. C'étaient donc de simples snobs, comme on dit aujourd'hui, l^e snobisme est un travers bien innocent : tu verras qu'il peut tourner à l'aigre, et devenir pernicieux et cruel.
Un été, — quelque temps avant que je fusse au monde, — parmi les hôtes auxquels s'ouvrit l'hospitalière maison des Lesdiguettes , se trouvèrent deux personnes qui attirèrent bientôt l'attention des Pleiges : le colonel Marian et sa fille Micheline. Quelles étaient leurs attaches avec nos snobs? quelles circonstances les avaient amenés parmi nous? je n'en sais rien. Toujours est-il que le colonel, causeur spirituel, bel homme, élégant cavalier, ne tarda point à faire la conquête de la ville. Avec ses crânes allures d'ancien officier de la campagne d'Afrique et de parfait gentleman, il apportait dans notre petit milieu une note nouvelle : il étonna et il plut, bien que dans les cercles
étroits ces deux sentiments soient plutôt contradictoires. D'ailleurs, j'imagine
qu'on l'aurait accueilli avec moins d'empressement si l'on avait prévu qu'il prendrait racine dans notre sol : car sa fran-
chise un peu brusque eût inquiété nos prudentes habitudes, et sa fille était si jolie, que les demoiselles du cru ne l'eussent regardée qu'avec méfiance. Elle n'avait pas encore vingt ans ; le portrait que tu vois là est d'une époque un peu postérieure. Mais on les prenait pour des oiseaux de passage, et tu sais que ces oiseaux-là, hirondelles ou cigognes, bénéficient toujours un peu de ce qu'on les sait passagers. Cependant un beau jour, le bruit se répandit que M. Marian venait d'acheter une maison de campagne, assez modeste, aux portes de la ville. Ce fut un événement ; on parla d'un mariage probable entre sa fille et l'un des fils Lesdiguettes. Cette rumeur ne se confirma pas. En revanche, peu de temps après son établissement, on annonça les fiançailles de Micheline et du vicomte Pierre. Je ne te raconte pas les commentaires dont cette nouvelle fut entourée, ni les déceptions qu'elle causa. M""* d'Ormoise en fut atterrée. On affirma que la vieille comtesse n'aurait jamais permis un tel mariage, et que s'il pouvait se faire, c'est qu'elle venait d'être frappée d'une attaque d3 paralysie qui la privait de ses facultés. On blâma le comte Anthony, coupable de s'être laissé enjôler par « des gens qu'on ne connaissait pas >. M"^ Eléonore prit des airs doucereux de personne qui en sait long et ne veut rien dire. Mais les
rumeurs ne circulèrent qu'en sourdine et s'apaisèrent sitôt le mariage célébré, nul n'ayant envie de se fâcher avec les des Pleiges ou de leur déplaire. Le colonel resta dans sa propriété. Les nouveaux époux s'installèrent dans une aile du château. On répéta qu'ils s'adoraient et que le comte Anthony était enchanté de sa bru : il n'y avait donc plus rien à dire.
Au bout d'une année, la jeune M""*" des Pleiges mit au monde un garçon. Elle eut des couches difficiles. Les soins que lui donna mon père, qui la sauva, nous valurent son amitié ; et, comme je vins au monde quelques semaines après son fils, elle voulut me servir de marraine.
Je ne te décrirai pas mon baptême ; mais il paraît que ce fut une belle cérémonie. Ma mère aimait à le raconter, avec le détail des costumes, le menu du repas, les propos des invàtés. Pendant ma petite enfance, on m'en fit maintes fois le récit, en sorte que c'est presque comme si j'en avais gardé mémoire. J'étais « noyé dans des flots de dentelles », mon cher! Beaucoup de personnes profitèrent de l'occasion pour envoyer quelque témoignage de leur reconnaissance à mon père, que tout le monde aimait : la majeure partie de mon argenterie date de ce jour-là. Ma marraine portait sa belle robe de satin bleu, celle-là même qu'elle a dans son portrait. Le curé lut une pièce de vers. Et les dra-
gées î Jamais aux Pleiges. il n'y avait eu pareille débauche de dragées. On eût dit, devant l'église, une couche de neige fleurie, une couche de neige d'été, rose et blanche. Enfin, rien ne manqua à la cérémonie. Après l'avoir racontée, ma mère ajoutait quelquefois, avec un soupir :
— Pourtant, c'est de ton baptême qu'est venu « tout le mal >■.
C'est qu'il v avait à ce baptême, parmi les assistants, — non certes parmi ceux de marque, — un mien cousin, mon aîné d'un bon quart de siècle, nommé Jacques Nattier. C'était un beau garçon : en fouillant mes souvenirs, — car il ne quitta la ville que plusieurs années plus tard, et j'eus le plaisir de jouir de sa compagnie, — je retrouve un grand gaillard avec des moustaches fauves et des yeux luisants.
On lui trouvait l'air crâne et des allures d'officier. Pourtant, il n'était que fonctionnaire. Très vivant, très gai, il parlait abondamment et bien. Il chantait aussi : sa voix, vibrante et chaude, se prêtait aux grands effets des airs d'opéra. Il ne manquait point d'esprit, ni surtout d'une certaine drôlerie communicative, qui devait lui valoir de jolis succès dans une ville où l'on ne riait guère. Or, le jour de mon baptême, il fut présenté à ma marraine : honneur auquel, en d'autres circonstances, il n'aurait jamais pu prétendre. Et il arriva que, au lieu. d'être intimidé, au lieu de se