‹ L'innocenteChapitre 2 sur 5 · L I .\ X O C E X TE · texte numérisé non relu

L I .\ X O C E X TE

montrer embarrassé et g-auche, il s'efforça de plaire, comme si elle eût été une simple petite bourgeoise à marier, et ne la quitta pas. On remarqua son audace et le succès c|u'il en obtint ; on observa que la vicomtesse l'écoutait volontiers, qu'elle riait de ses propos derrière son éventail, qu'elle dansa plusieurs fois avec lui. De bonnes personnes commencèrent à murmurer sur leur passage :

— ■ Le joli couple !

Ou bien :

— Comme ils vont bien ensemble!

A des étrangers, on expliqua complaisammcnt que ce n'était point le mari et la femme.

— Le mari de cette jolie dame, le voici ! Et on leur montrait le vicomte Pierre

qui, suivant sa coutume, s'effaçait, l'air lassé ou absent, souriant quelquefois de la gaieté de sa femme qu'il ne quittait pas du regard.

Peu de jours plus tard, la ville apprit avec stupéfaction que Jacques Nattier, le petit fonctionnaire, avait été retenu à dîner au château, où il faisait de la musique avec la vicomtesse. Quelque invraisemblable qu'elle fût, la nouvelle était vraie. Jacques ne se gêna point de la confirmer. Il en triomphait : il se rengorgeait au café, il se dandinait en passant par les rues, comme un homme qui vient d'obtenir un très grand succès, il jouissait vani-

teusement des propos qui l'accompagnaient :

— Il dîne au château... Ah! ahî...

— Pas possible!... Qu'en dit le comte Anthony ?

— Il le trouve charmant !

— Est-ce bien vrai?... Et le vicomte ?

— Ah ! lui, il approuve tout ce que fait sa femme. Et vous savez, c'est elle qui invite !

— C'est elle, ah I vraiment... Vous êtes sûr que c'est elle ?

— Parfaitement.

De tels propos couraient la ville, défrayant les conversations ch z les « gros » et chez les « minces », selon les expressions locales qui désignent les classes extrêmes de la population. Nos bons horlogers interrompaient leur patient travail pour s'étonner, leur loupe fichée au milieu du front comme un œil de cyclope. Il y avait du scandale dans l'air. On rapportait que M'"^ d'Ormoise avait osé dire :

— On a toujours tort de se mésallier ! Et de bonnes dames secouaient leur tête

respectable en approuvant ce propos, marqué au coin de la sagesse.

Le comte Anthony et sa mère étant morts à peu d'intervalle l'un de l'autre, ce double événement interrompit les commérages. Il fut d'ailleurs suivi d'une absence prolongée des j unes époux, que les exigences de la vie de famille avaient jus-

qu'alors internés aux Pleiges, et qui s'en allèrent passer un hiver dans le Midi. Cet hiver-là fut mélancolique pour tout le monde : les Lesdiguettes s'étaient aussi absentés avec leur train, de sorte que la ville semblait plus morne encore que de coutume. M"^ Eléonore y promenait son abandon, non sans se plaindre de l'égoïsme de ses petits-neveux qui auraient dû, selon elle, l'emmener avec eux. Quant à mon cousin Jacques, le pauvre garçon ne s'amusa pas : il n'était plus qu'un héros déchu, un don Juan sans Elvire, une épave oubliée par le beau vaisseau parti vers la lumière. Après l'avoir envié, on s'apitoya sur son compte avec des douceurs qui griffaient. Il y eut des conversations dans ce goût-ci :

— Vous voyez qu'il n'y avait rien, puisqu'elle est partie.

— Je vous l'avais bien dit.

— On est toujours très pressé de croire au mal.

— Après tout, qu'est-ce que nous en savons? La seule chose certaine, c'est qu'à présent, on nous Ta laissé pour compte !

Le revirement se dessinait d'autant mieux que, depuis la mort de son père, Pierre des Pleiges se trouvait être le chef de la famille, que l'antique respect inspiré par son nom se reportait sur lui seul, qu'on le savait épris de sa femme et dominé par

elle : on redevenait prudent, par crainte de rirriter. M"'*^ d'Ormoise elle-même ne parlait plus des absents qu'avec précautions. M'"" Eléonore, tout en se plaignant d'être délaissée, ne tarissait pas d"éloges sur sa « chère nièce ». Bref, les langues les plus vipérines se tournaient, comme on dit, trois fois dans la bouche avant derien dire, et l'on pouvait croire Tordre rétabli.

Mais au retour, le chœur mauvais reprit, en sourdine, avec toutes sortes de réticences, d'autant plus que le genre de vie qu'adopta le jeune couple, par cela seul qu'il différait des habitudes consacrées parleurs parents, ouvrit aux commentaires une large carrière. Avec eux, le château perdait ses derniers airs féodaux. La grâce accueillante de la comtesse Micheline et la bienveillance timide de son mari en firent bientôt une maison ouverte, où Ton entra sans distinction de caste. Le colonel Marian s'y était installé : il v reçut des cimis de « son monde ». qui n'était point celui de son gendre. Les Lesdiguettes furent admis sur le pied d'égalité. Facilement conquise, volontiers amicale, la comtesse, maintenant, rendit les visites, entra dans des maisons que jamais ses beaux-parents n'eussent honorées de leur présence : loin de lui en savoir gré, on blâma son libéralisme. M"'*^ d'Ormoise disait, en pinçant les lèvres :

— Cette chère amie a un peu trop de bienveillance : cela nuit li son discernement.

M'"^ Eléonore prenait des airs désolés de reine dont le trône chancelle :

— Nous ne serons bientôt plus que les premiers bourgeois des Pleiges, disaitelle.

Et, comme mon cousin Jacques figura de nouveau parmi les hôtes les plus assidus du château, Ton recommença à rapprocher son nom de celui de ma marraine, avec plus de prudence que jamais et plus de perfidie.

Connais-tu cette façon particulière qu'a la province de calomnier ? Une façon discrète, pateline, d'air innocent. On ne se compromet pas : on lance sa flèche et l'on s'enfuit. Par exemple, on prononce le nom de la femme à qui l'on en veut, puis celui de l'homme qui doit justifier les soupçons. Rien de plus. On ne sourit même pas : on se tait, on se regarde, et l'infamie est commise :

— J'ai rencontré cet après-midi la comtesse Micheline, qui faisait des emplettes.

— I\Ioi aussi. Un instant après, j'ai rencontré M. Nattier... Pas le docteur, l'autre, son neveu.

Cela est clair ; des naïfs n'y verraient pas malice.

Deux ou trois ou quatre années passèrent ainsi : en province, tu sais, les drames se développent avec lenteur. L'orage s'amassait, sans qu'aucun des intéressés s'en doutât. M"^ Eléonore, qui ne manquait pas une occasion d'ajouter quelque perfidie aux insinuations dont sa « chère nièce » était l'objet, l'accablait de démonstrations affectueuses. M. Ma-

rian, qui s'entendait à merveille avec son gendre, commençait à vieillir. Toujours gaie, le rire facile et clair, la jeune comtesse avait trouvé moyen de transformer le château par les inventions de son esprit enjoué. C'est surtout pendant cette période qu'elle me fut bonne et chère. Elle venait souvent à la maison, quelquefois pour un instant :

— Bonjour! C'est moi, je passe !...

Un rayon de soleil qui entre et se retire, une fée dont l'ombre amicale s'estompe sur le clair de lune et disparaît. Son passage, si rapide qu'il fût, nous mettait tous en joie. Le visage de mon père s'illuminait; ma mère souriait, tout heureuse de se lever, pour la visiteuse, du fauteuil où ses souffrances l'immobilisaient souvent.

Moi, je courais dans les bras de ma marraine :

— Eh bien, filleul, es tu sage ?

Le petit sac qu'elle portait d'habitude avec elle cachait toujours quelque surprise. Quand elle n'en avait aucune, elle me donnait une fleur, et j'étais aussi content que d'un jouet ou d'un bonbon, parce que ses fleurs à elle ne ressemblaient point à celles que je pouvais cueillir au jardin ou dans la prairie. Avant de me les offrir, ma marraine les touchait de sa baguette magique, dont elles recevaient des couleurs plus vives, un meilleur parfum...

J'interrompis Philippe et j'insinuai

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— En deux mots, ta marraine fut ton premier amour.

— Peut-être bien, me répondit-il en souriant.

Avec un soupir, il ajouta :

— Je crois que je n'en ai jamais eu de meilleur î

Et il reprit son récit :

Je me rappelle, comme si c'était hier, le jour tragique ; le souvenir si précis que j'en ai demeure lié, dans ma mémoire, à un autre souvenir, puéril et charmant, celuilà.

J'avais sept ans. Peu de jours auparavant, nous avions eu la visite de ma marraine, gaie et gentille comme d'habitude. Après avoir causé un moment avec mon père, elle ne s'était plus occupée que de moi, — et nous avions eu notre première querelle.

Jusqu'alors, quand elle ne m'appelait pas « filleul », elle m'appelait « bébé ». Or, je devenais un gamin, dans le sens vaniteux et insupportable que ce mot comporte -.j'allais àl'école, je jouais aux billes, je faisais le coup de poing avec mes camarades, je déchirais mes culottes, je tachais mes blouses, et de tout cela j'étais très fier. Ce terme de « bébé » m'offusquait : il ne pouvait plus convenir à un personnage de mon importance ; j'avais pris la réso-

lution de le chasser de notre vocabulaire domestique. Donc, quand ma marraine se tourna vers moi et me dit :

— Eh bien, bébé, tu ne m"embrassespas?

Je fis la sourde oreille, bien que je fusse

friand de ses chères caresses.

Etonnée de mon peu d'empressement, elle répéta :

— Eh bien, bébé, eh bien?...

Je m'approchai d'un air maussade, et je déclarai résolument :

— Je ne suis plus un bébé, marraine... Elle éclata de rire, de son joli rire qui

sonnait clair, montrait ses belles dents, creusait dans ses joues deux fossettes gracieuses :

— Tu n'es plus un bébé! s'écria-t-elle. Alors, qu'es-tu donc, je t'en prie ?

— Je suis un garçon 1 Elle rit plus fort :

— Un garçon.'... un garçon!... Comment veux-tu donc qu'on t'appelle ?... Monsieur Bébé?... ^Monsieur le garçon?...

Son rire, que j'aimais tant à entendre quand il éclatait sans raison pour saluer la gaieté des choses, me blessa davantage, car il me parut qu'elle se moquait de moi. Je me mis en colère, je frappai du pied, je. répondis :

— Je m'appelle Phihppe ! Je veux qu'on m'appelle Philippe!

Ma mère me blâmait des 3'eux ; mon père me traita de nigaud. Alors ma colère

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tomba, je me mis à pleurer tout de bon. Et mes larmes touchèrent ma marraine, dont l'âme compatissante pouvait comprendre toutes les tristesses ; en sorte qu'elle capitula :

— Viens, Philippe ! me dit-elle... Mon pauvre petit Philippe!... Va, va, ce n'est pas moi qui te ferai du chagrin pour si peu de chose... Mais c'est fini !... Ne pleure plus!... '

Ses douces mains caressaient mes cheveux, ses douces lèvres se posèrent sur mon front, sa douce voix me répétait :

— Tu es un bon Philippe !... Un gentil Philippe I... Un cher petit Philippe !...

C'était charmant. Bientôt consolé, j'oubliai ma sotte humeur, j'embrassai ma marraine, et conservai de cette petite scène l'orgueil de ma victoire et le sentiment de ma dignité de grand garçon, enfin conqu'se...

Or, le jour fatal, à midi, quand je revins de l'école, mon père, qui tenait à l'heure exacte du déjeuner, n'était pas encore rentré ; comme il tardait, ma mère sïnquiéta :

— 11 devait passer au château, pour voir le petit Anthony, dit-elle, qui est malade. Serait-ce grave ?

Notre attente se prolongea plus que de raison.

Enfin, mon père arriva. Il était pâle, bouleversé. En entrant, il demanda :

— Tu ne sais donc pas encore l'horrible nouvelle ?

— Non. répondit ma mère. Qu'est-ce qu'il y a ?

— Le comte Pierre est mort.

Elle pâlit à son tour :

— Mais il n'était pas malade hier, ditelle. Une mort subite?

Mon père jeta un regard de mon côté, et répondit en baissant la voix :

— Il s'est tué !

— Oh I mon Dieu ! mon Dieu I s'écria ma mère, qu'est-ce que tu me dis là?... Est-ce qu'une pareille chose est possible ?...

— Hélas I oui.

Et ce furent des détails que j'écoutai avidement :

La veille, le comte Pierre avait paru tout le jour triste et préoccupé. Le soir, il s'était enfermé longuement avec sa femme, dont les domestiques remarquèrent, après cet entretien, les yeux rouges, l'air inquiet. Toute la nuit, il y eut de la lumière dans sa chambre, où il écrivait, classait des papiers, et, par moments, se promenait de long en large.

Le matin, de bonne heure, on le vit dans le parc, en compagnie de M. Marian, qu'il quitta avec une poignée de main. Il remonta dans sa chambre, où on l'entendit encore marcher à pas agités. Puis on accourut au bruit d'une détonation. Il

fallut forcer la serrure, car il s'était enfermé... Il s'était tué debout devant une glace, d'une seule balle dans la tempe. — J'ai rencontré un des domestiques qui venait me chercher, dit mon père en terminant son récit.

Ma mère demanda :

— 'Et la comtesse ?

Il esquissa un geste vague et répondit : — Tu peux t'imaginer... désespérée!...

La nouvelle courait la ville. Quand je sortis pour aller à l'école, il y avait des groupes dans les rues, d'une extraordinaire animation. Les passants s'abordaient pour se communiquer leurs renseignements réciproques, avec des airs consternés. La question de ma mère courait dans toutes les bouches :

— Est-ce qu'une pareille chose est possible ?... .

Et les horlogers sortaient tous devant leurs boutiques, en oubliant leur loupe sur leur établi.

A Técole, où les classes ne commencèrent qu'après un long retard, mes camarades commentaient l'événement à leur manière ; et ce devait être quelque chose de singulier que ce drame raconté et expliqué par ces petits innocents, ignorants de toutes choses, aux yeux éblouis desquels la lugubre histoire venait de soulever un pan du voile qui leur cache les douleurs de la vie. L'acte en lui-même nous causait à tous une véritable stupéfaction, aucun d'entre nous n'ayant encore soupçonné qu'on put ainsi mettre fin soimême à sa propre existence. Des petits demandèrent :

— Comment fait-on ?

Des grands expliquèrent les movens.

Puis une voix dit :

— C'est défendu de se tuer. On va en enfer.

Cette phrase entra dans ma tête comme une lance enflammée. En enfer, le comte Pierre, cet homme grave et doux, bienveillant et pacifique, qui m'effrayait un peu, ne me parlait jamais, et me semblait pourtant si bon; non, non, c'était impossible ! L'esprit rempli d'angoisses, je m'éloignai du groupe où l'on tenait de

tels propos pour réfléchir à loisir; je pensai :

« Peut-être que le Bon Dieu aura miséricorde ! »

Cette question s'agita aussi : Pourquoi s'est-il tue 7 Tout à l'heure, à la maison, ma mère déjà la posait à mon père, qui répondait :

— Est-ce qu'on sait !...

Mes petits camarades, eux, étaient mieux renseignés, bien que leurs renseignements ne concordassent guère. En me rapprochant de leur groupe, j'entendis l'un d'eux affirmer :

— ... C'est parce qu'il avait des chagrins !

Un autre, aussi péremptoirc, rectifia :

— Mais non, c'est parce qu'il n'avait plus d'argent.

Frédéric Laurent, un vigoureux gaillard, très méchant, avec qui j'avais souvent maille à partir, m'interpella :

— Tu dois savoir, toi qui les connais. Je fus obligé de répondre :

— Non, je ne sais pas.

Cela me semblait de peu d'intérêt : la curiosité des motifs ne me tourmentait pas, car la phrase terrible de tout à l'heure continuait à tourner dans ma tête : mon angoisse, c'était de savoir ce qui l'attendait, là-bas, le pauvre homme que je plaignais ; mais je sentais bien que personne, pas même Frédéric Laurent, n'au-

rait pu me le dire, et je ne le demandais pas.

Dans la soirée, d'autres nouvelles ajoutèrent à mon trouble. Ma mère était allée au château et rapportait, à son tour, quelques détails qu'elle donna pendant le diner : la comtesse s'était enfermée dans la chambre du mort, en refusant de voir personne, même son père :

— Pourtant, elle a consenti à recevoir M. le curé, un moment. Il est ressorti tout en larmes.

On parlait d'une autopsie probable :

— Voilà qui servira à grand'chose ! dit mon père.

De nouveau, il posa la question :

— Et la cause? Est-ce qu'on la soupçonne ?

Ma mère répondit :

— Non. Il n'y a que la comtesse et M. ]\Iarian qui puissent la connaître. Et ils se taisent.

Mon père reprit :

— Tu dis que le curé est allé au château ?

— Oui.

— Que va faire le clergé ?

— J'espère qu'on aura pitié. Songe un peu : qui pourrait refuser des prières à un des Pleiges ?

Mon cœur se serra : les paroles maternelles venaient appuyer le jugement redoutable qui m'avait glacé d'effroi dans

la cour du collège. Cette impression se fortifia d'autant plus en moi, que dès le lendemain la décision fut prise : les égards humains qu'espérait ma bonne mère, toujours si révérente, ne comptèrent pour rien. Quels que soient ceux qui ont repoussé

le don de la vie, ils encourent Tanathème : aussi, malgré la sympathie et le respect qui entouraient encore la famille du suicidé, le clergé fut-il impitoyable. En

vain, le colonel Marian et la comtesse elle-même, arrachée à son deuil par la nécessité d'agir, multiplièrent-ils les démarches et les supplications : les dépouilles du comte Pierre ne seraient point admises à l'église, nul prêtre ne consentirait à lui faire l'aumône des suprêmes prières.

— Dieu est peut-être plus clément, disait timidement ma mère.

Mon père, qui n'était point un fervent catholique, grondait avec une sourde colère :

— Pourtant, ils n'ont jamais fait de mal à personne, ils n'ont fait que du bien, toute la ville les aime...

... Oui, sans doute, la ville les aimait. Comme je te l'ai déjà dit, nos bons artisans regardaient les petits-fils de leurs anciens seigneurs comme une relique prestigieuse du passé. Ils savaient ou sentaient qu'un fil mystérieux subsistait, dernier reste du lien solide qui jadis unissait leurs humbles ancêtres aux aïeux de la noble famille. La fin tragique du comte Pierre les émouvait comme un malheur commun, et tous en prenaient leur part. ^Slais le suicide passe pour une honte : conformément, ils songeaient qu'elle rejaillirait sur eux. Ils se trouvaient dans la situation de collatéraux obscurs, dont le nom serait soudain taché par la faute éclatante d'un parent ilustre, et qui, après avoir été

fiers de ce parent, sont bien vite prêts à le renier. Le vieux dicton Noblesse oblige courut dans les boutiques. Bien des voix prononcèrent cet arrêt :

— Il a oublié ce qu'on doit à son nom ! De tels sentiments expliquent que les

témoignages de sympathie furent assez rares : quelques personnes à peine, de celles qui obéirent à leur premier mouvement, envoyèrent des fleurs ; un petit nombre ji'audacieux se hasardèrent à suivre le convoi qui, avant le lever du jour, accompagna le cadavre du comte jusqu'à sa sépulture, réservée dans le parc même du château. Mon père en fut, cela va sans dire. Il revint la mort au cœur :

— J'ai cru, dit-il, — et ces paroles me frappèrent si fort que j'en fus longtemps poursuivi, — j'ai cru que nous portions en terre toute une race éteinte. L'enfant marchait derrière le cercueil, tenant la main du colonel. Le pauvre petit ! 11 est si pâle, si mince, si chétif, qu'il avait l'air d'une petite ombre insignifiante prête à s'envoler. Sa mère est malade de douleur et ne fait que pleurer : j'ai bien peur qu'elle n'ait pas encore versé toutes ses larmes !

En l'écoutant, je songeais au gai sourire de ma marraine, et quelque chose me disait que ce sourire était mort et que je ne le reverrais plus jamais...

Philippe en était là de son récit quand Madeleine entra, nous apportant des limonades. Il l'interpella :

— Dis-moi, Madeleine, te souviens-tu du comte Pierre ?

La vieille femme posa son plateau :

— Si je m'en souviens, monsieur Philippe ! s'écria-t-elle. Comme si je l'avais vu hier !

Voyant c[ue son maître attendait quelque chose de plus, elle ajouta :,

— Est-ce qu'on peut jamais oublier une pareille histoire ? Aussi longtemps qu'a vécu madame votre mère, monsieur Philippe, elle en parlait sans cesse. Elle disait : « Je suis sûre que le Bon Dieu lui a pardonné, parce que sa femme a expié son crime. Elle a trop souffert par lui et pour lui ! » Et M. le docteur disait : « 11 s'est passé dans notre ville des choses qui feraient douter des hommes et de la justice et de tout ! Car enfin, pourquoi est-ce Cjuc les innocents payeraient pour les coupables ? »

Madeleine hésita un instant, puis continua, en se signant :

— Il disait encore : « Après tout, estce qu'il a été si coupable, ce malheureux? N'v a-t-il point d'excuses pour nous quand nos pauvres forces humaines défaillent ? Il faut le plaindre, non le condamner. Mais s'il avait su..., s'il avait su ce que sa mort coûterait à sa pauvre

femme, il aurait eu le courage de tout supporter; je sais bien qu'il Taimait assez pour cela ! » Voilà ce qu'il disait, M. le docteur.

— Et toi, Madeleine, que pensais-tu?

— Oh ! moi, monsieur Philippe, je ne sais pas! Je suis trop ignorante pour juger. Mais j'ai toujours vu qu'en toutes choses, votre bienheureux père avait toujours raison !

Elle sortit. Philippe vida d'un trait son verre de limonade ;

— Tu comprends maintenant, me dit-il, comment les moindres détails de cette aventure sont restés burinés dans ma mémoire. Elle avait frappé les imaginations les plus paresseuses. Pendant des années, j'en ai entendu parler autour de moi, en sorte que j'ai pu tout comprendre. Certains incidents, qui avaient échappé à mon attention d'enfant, m'ont été, dans la suite, racontés tant de fois, qu'ils se sont confondus avec ceux dont j'ai eu la sensation directe. Au point où nous sommes, mon petit cerveau, mis en ébuUition, faisait sur le suicide des réflexions très profondes, qui ne sont point sans ressembler à celles que je ferais encore maintenant sur le même sujet. Les événements déposent au fond de nous le levain d'où sortent plus tard nos idées : j'ai, aujourd'hui, bien des opinions dont l'origine remonte à ce temps -là.

Comme bien tu penses, la question qui ne tarda pas à passer au premier plan, ce fut celle de la cause de ce mystérieux suicide, du pourquoi. Il en devait être ainsi : la curiosité, qui est à peine un défaut dans les grands centres, prend, dans les petits endroits, les proportions d'un vice; elle y devient une passion, aveugle comme toutes les passions, téméraire, déréglée, qui va de Tavant sans plus connaître d'obstacle. Elle ne calcule ni le prix des joies qu'elle veut, ni la valeur des victimes qu'elle fait ; elle peut pousser au crime, j'entends à l'un de ces crimes qui se commettent par des paroles, à l'un de ces meurtres qui tuent le bonheur d'une vie ou la paix d'une âme, et qui s'accomplissent tranquillement, sans offenser aucune loi, sans même laisser de remords dans la conscience de leur auteur. De fait, il n'y a pas de coupables : ces assassinats sont l'œuvre de tout le monde. Ils rappellent l'antique supplice de la lapida-

tion, un supplie ingénieux entre tous, où chacun faisait Toffice de bourreau, sans en avoir le moindre remords. Eh bien, les paisibles habitants de la paisible ville qui sommeille si doucement au bord de son lac, parmi ses sapins, dans sa sécurité montagnarde, les vieux amis du comte Anthony, la « noblesse », les bourgeois eux-mêmes, les bons horlogers laborieux, qui n'auraient pas interrompu leur travail pour écraser une mouche, tous ces braves gens allaient lapider ma marraine. Chacun lui a jeté sa pierre, en passant, sans se déranger, sans seulement se mettre en colère, en sorte qu'à la fin, quand elle est tombée sous ces coups multipliés, chacun a pu dire :

— Ce n'est pas moi.

Quel fut le misérable qui s'avisa, le premier, de mêler le nom de M""^ des Pleiges au drame dont elle venait d'être la victime ? Je ne le sais pas, et personne ne le sait, pas même le coupable qui l'a probablement oublié, et jamais on ne le saura. Il en est de ces rumeurs- là comme de certains ferments vénéneux : elles naissent toutes seules, de germes imperceptibles et infinitésimaux; elles sont des phénomènes qu'on attribue à la génération spontanée parce qu'on est dans l'impossibilité de les expliquer. Pendant les premiers jours, les détails du suicide, la question des obsèques, des racontars

innocents sur la douleur de la comtesse et la surprise des domestiques, bref, tout le pittoresque de Taffaire, si l'on peut dire, avait suffi à défrayer les conversations. Elles ne tardèrent pas, cependant, à devenir plus agressives. Peut-être as-tu remarqué, quand je te Tai rapportée, l'explication naïve du suicide que donnait un de mes petits camarades : // avait des chagrins. Après tout, c'était la plus simple, la plus attrayante aussi, justement parce que, très vague, elle ouvrait le champ à toutes les hypothèses. Il fallait préciser : quels chagrins pouvait avoir le comte Pierre ? Hé ! parbleu, des chagrins domestiques, des chagrins de ménage, des chagrins conjugaux!...

Et l'histoire de mon cousin Jacques revint sur le tapis, mais avec un tout autre caractère, affirmée avec certitude, sans ménagements, menaçante, grosse d'orages.

Il n'était plus fier, mon cousin Jacques! On ne le voyait plus au café. Pour aller à son bureau, il glissait le long des murs, avec des airs de vague malfaiteur, écrasé sous la réprobation universelle. Lui qui, jadis, par ses allures de bourreau des cœurs, encourageait les bruits qui le flattaient alors, il aurait bien voulu, maintenant qu'il en était victime, les réduire à néant. Mais le moyen ? Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a comparé la calomnie à

riiydre aux cent têtes : Jacques Nattier n'était point de taille à les couper, car il n'avait pas Tétoffe d'un héros, bien qu'il en eût un peu les apparences. L'administration le tira d'embarras : elle lui offrit

une occasion de se déplacer dont il se hâta de profiter, sans songer que son départ augmenterait la- vraisemblance des propos qui circulaient et s'envenimaient de jour en jour. Je sais qu'il eut, à ce sujet, une scène très vive avec mon père, quand il vint brusquement prendre congé de lui. Mon père comprit que cette espèce

de fuite ouvrirait toutes les barrières aux flots montants de la calomnie, dont Tassaut porterait désormais contre ma seule marraine ; comme il avait Tàme chevaleresque, il essaya de combattre la résolution de son neveu. Il raisonna, il se fâcha, il le traita de lâche : mon cousin n'entendait rien à ses discours :

— Lâche, répondait-il, pourquoi, mon cher oncle? Je ne dois rien à la comtesse Micheline, absolument rien. Elle m'a invité quelquefois chez elle, voilà tout : faut-il pour cela que je renonce à un bel avancement et me condamne à rester aux Pleiges toute ma vie ?

Au fond, c'était raisonner très justement, ne trouves-tu pas? Mon père se laissait entraîner par la générosité de sa nature ; mon cousin par la platitude de la sienne. Il n'y a rien à lui reprocher. S'il est partout vrai que la platitude a toujours raison et que la générosité est une folie, cela est encore plus vrai qu'ailleurs dans ces endroits minuscules où, sous peine d'encourir mille maux, il faut rétrécir son âme aux limites de sa bourgade.

Le départ de mon cousin Jacques fit grand bruit. Il fut, entre autres, l'occasion d'une scène de collège que je n'ai jamais oubliée. Je me revois très bien dans la cour, pendant une récréation, houspillé par cinq ou six de mes camarades qui répétaient à l'cnvi :

— Il s'est sauvé, ton cousin, il s'est sauvé. Joli cousin, ma foi, que tu as là!

Ce fut Frédéric Laurent qui ajouta ;

— Et ta marraine ? Elle est jolie aussi, va, ta marraine !

Les autres répétèrent en chœur :

— Oh! ta marraine!...

Alors, pris d'une colère folle, — moi qui étais faible et plutôt résigné, — je me ruai sur la bande, tapant, griffant, mordant, ce qui me valut un pensum, la justice du collège étant déjà infaillible. Mais mon père, à qui je racontai l'histoire, m'embrassa et me dit :

— Tu es un brave garçon !

D'ailleurs, je ne comprenais rien à tout

cela. La seule chose que je savais de ma marraine, hélas ! c'est que je ne la voyais plus. Elle ne sortait pas du château. Par les sentiers qui filent vers les bois, on ne voyait plus ghsser ses jolies robes claires, ses gais chapeaux fleuris : ma marraine n'était plus qu'un fantôme noir, invisible, qui pleurait. Et cette retraite absolue à laquelle elle se condamnait, c'était un argument de plus qui plaidait contre elle, comme le départ de son présumé complice. Son père, dont la prestance aurait pu inspirer quelque respect, fit en ce moment-là une longue maladie : en sorte qu'ils disparurent l'un et l'autre. Le château fut abandonné, — isolé comme une léproserie.

— Elle veut rester seule, disait-on ; qu'elle le soit I

L"on jugeait que son attitude était, non d'une veuve affligée, mais d'une coupable que hantaient des remords, qui a honte de soi-même. Peu à peu, la comtesse Pierre perdait le prestige qu'elle devait à son mariage : elle redevenait M"^ Marian, c'est-à-dire une étrangère, inconnue de la localité méfiante, un papillon égaré dans la fourmilière, qu'il serait bon de dévorer. I,es dents s'aiguisaient; il se formait une légende, — une vraie légende, mon ami, — que je veux te raconter comme telle :

Il y avait une fois un jeune gentilhomme, porteur d'un beau nom, titulaire d'une belle fortune, propriétaire d'un beau château. D'àme tendre, de santé chétive, il avait été élevé avec prévoyance par des parents excellents, qu'entourait l'estime universelle; en sorte que les augures auraient pu lui prédire une vie heureuse.

Mais la mauvaise fée, oubliée le jour de son baptême, se plut à démentir ces probabilités, en plaçant sur son chemin, pour qu'il la rencontrât au moment où le cœur ne demande qu'à se laisser cueillir, une jeune fille admirablement belle. Or, malgré son adorable beauté, cette jeune fille était un démon, capable d'ourdir les complots les plus perfides et de les réaliser. Elle se dit : •« Voici un nom, un château,

une fortune. Je n'en ai point. Je vais les prendre. Ensuite, je souillerai le nom, je vilipenderai la fortune, j'installerai dans le château le complice de mon infamie. » Et parce qu'elle était jolie, elle fit tout ce qu'elle voulut, car le jeune homme l'aima. Cependant, quelque aveuglé qu'il fût, le jour vint où il s'aperçut qu'on trompait sa confiance, qu'on faisait litière de son amour, qu'un misérable lui avait pris son honneur, que la pureté même de son antique race était à jamais compromise.

D'autres se seraient vengés. Lui, étant bon, fut seulement pris d'un immense désespoir. Pourtant, il fit un suprême effort pour sauver celle qui l'avait perdu : il l'adjura de rentrer dans le bon chemin. (On racontait la scène, en détail, avec preuve à l'appui : est-ce que les domestiques n'avaient pas vu les deux époux s'enfermer ensemble pour un long entretien? est-ce qu'ils n'avaient pas entendu les éclats de leurs voix, qui montaient dans la dispute ? d'ailleurs, quelque femme de chambre devait bien avoir écouté par le trou de la serrure, et c'était d'elle, sans doute, qu'on tenait le récit.) Au lieu d'écraser la misérable, le mari, qui aimait, la supplia : on ne lui répondit que par d'odieux sarcasmes. Il offrit en vain l'oubli et le pardon : tel était l'endurcissement de la perverse créature, qu'il n'en put pas même obtenir une promesse cha-

ritable. Alors le désespoir l'envahit : il eut la vision de l'existence de douleur et de honte qui l'attendait; la mort Tattira, tentation dernière qui appelle les désespérés et les vaincus : de même qu'il avait perdu son honneur, il perdit encore son àme...

L'histoire, tu le vois, était complète.

Elle ne manquait ni de pittoresque ni de vraisemblance. Elle « se tenait », comme vous dites, vous autres gens de lettres. Un seul point restait obscur : pourquoi donc l'héroïne, une fois dénoué le lugubre drame qui lui livrait définitivement les objets de ses convoitises en la débarrassant du mari, s'enfermait-elle dans le deuil au lieu de jouir avec ses complices des biens conquis par sa scélératesse ? La question aurait pu donner à réfléchir. Mais il v a réponse à tout : on répondait :

— Comédie !

Quelques-uns, mieux renseignés, affirmaient soit que mon fâcheux cousin Jacques n'était pas bien loin, soit qu'on ne tarderait pas à le rejoindre. De plus pervers insinuaient :

— D'ailleurs, qu'importe ! s'il n'est plus là, il y en a d'autres !

Bientôt, des variations extraordinaires amplifièrent le thème que je viens de t'indiquer. On y mêla d'autres personnes. Une voix avança qu'il se pouvait très bien que le colonel Marian ne fût pas le

père de M'"*" des Pleiges, et que le petit Anthony n'était certainement pas le fils du comte Pierre. On nagea dans une mer de mensonges et d'horreur. Les imaginations malsaines, gâtées par la lecture des romans-feuilletons, travaillaient à l'envi. Je n'aurai garde de te raconter toutes les infamies qu'on broda sur ce noir canevas. La comtesse Micheline devint, pour les bonnes gens des Pleiges, une créature de boue et de vices, une façon de monstre dangereux, un fléau pareil à ces êtres fabuleux des anciens mythes, dragons ou guivres, qui s'installaient dans une contrée pour la punir de ses péchés...

Philippe, à ces mots, ne put s'empêcher de jeter un regard sur le portrait, qui semblait flotter dans l'ombre, où il mettait à peine une vague lueur de chair candide :

— Oui, me dit- il, voilà ce qu'/76- ont fait de cette pauvre et douce créature ! Et, tu comprends : le crime inventé, il s'agissait d'en trouver le châtiment. Oh ! cela ne fut pas difficile !

Les mauvais propos qui couraient la ville ne pénétraient point au château, où, pendant un temps, on vécut tout à fait isolé. Quelques personnes avaient fait des visites de condoléance; quelques autres, en moindre nombre, des visites d'amitié : celles-ci songeaient, comme on dit, à ménager la chèvre et le chou, et voulaient voir où soufflerait le vent, avant de se fâcher tout â fait avec une famille qui, suivant les circonstanc s, pouvait retrouver toute sa considération. Leur nombre alla décroissant, â mesure que s'étendaient les rumeurs. On ne s'en froissa pas. On se contenta de conclure :

— Nos amis se lassent un peu.

Telle est Thumaine indifférence, que cet abandon où tombent vite les malheureux paraît légitime â ceux-là mêmes qui en souffrent.

Du reste, les bons observateurs, dont les yeux restaient braqués sur le château, remarquèrent bientôt que, si les amis de

L INxNOCENïE

la veille le délaissaient, des visages nouveaux, en revanche, s'y multipliaient; et Ton sut que c'étaient des hommes d'affaires, avocats, avoués, notaires, venus de grandes villes. Ce fut un nouveau sujet de plaintes : est-ce qu'il n'y avait pas

aux Pleiges un excellent notaire, IVP Féréday, qui avait administré jusqu'alors le bien de la famille : pourquoi lui retirer une confiance dont il restait digne ? En fait d'avoués et d'avocats, il y avait aussi, sur place, ce qu'on pouvait désirer de mieux : des gens honnêtes, respectables, incapables de pousser à de vaines chicanes par intérêt professionnel ; pour quelle raison mystérieuse leur préférait-on des in-

lO

74 L IX NO CENT li

connus, des étrangers, des oiseaux de proie qu'il eût mille fois mieux valu ne pas attirer sur la ville, où ils ne manqueraient pas d'exercer leurs ravages habituels ? Mais la comtesse et M. Marian ne prenaient conseil de personne, pas même de M"^ Eléonore; celle-ci, qui brûlait de savoir ce qu'on ne lui apprenait pas, courait de maison en maison, en quête de renseignements ou d'hypothèses ; et, pour marquer sans doute qu'il ne fallait point la confondre avec les autres habitants du château, elle répétait à tout venant :

— Ma nièce n"a point de confiance en moi I

On la plaignait, on la consolait, on insinuait :

— Probablement qu'ils ont de bonnes raisons pour cacher leurs actes.

Alors, elle se mettait à gémir :

— Je ne sais pas ce qui se passe, ma chère amie, mais je suis bien inquiète !

Et c'étaient des :

— Si le comte Anthony voyait cela !

Ou bien :

— Si la vieille comtesse revenait de l'autre monde !

Après lesquels on concluait :

— Cette pauvre M"^ Eléonore est bien à plaindre !

Presque seul, mon père continuait à fréquenter le château où, d'ailleurs, la santé précaire du petit Anthony nécessi-

tait fréquemment ses visftes. Il m'emmenait souvent avec lui, malgré ma mère, qui n'aimait point qu'on bravât l'opinion. Elle cherchait parfois à nous retenir sous des prétextes, ou demandait :

— Cette visite est-elle absolument nécessaire aujourd'hui ?

Mon père, qui la devinait, la regardait dans les yeux :

— As-tu peur ? lui disait-il.

Alors elle se troublait, se sentant prise en défaut, et balbutiait :

— Il vaut mieux éviter de froisser les gens.

Ce C|ui lui valait toujours cette réplique :

— Il faut être brave avant tout !

J'ai souvent pensé que ces deux êtres, excellents tous les deux, devaient beaucoup s'étonner l'un l'autre : mon père avait une âme de bataille, toujours prête à partir en avant, comme un cheval de combat à la voix du clairon ; ma bonne mère tremblait sans cesse. Ce contraste ne t'explic|ue-t-il pas certains traits du caractère de ton vieil ami?...

... Le visage de deuil de ma pauvre marraine s'éclairait c^uand nous arrivions :

— Bonjour, docteur! Bonjour, filleul !

Mais comme elle était amaigrie et pâle

dans sa robe de crêpe, — plus jolie encore dans sa tristesse qu'autrefois dans sa gaieté, si délicieusement jolie que j'é-

76 l'[\xocexte

prouvais pour elle une tendresse infinie. Comme je la sentais malheureuse sans pouvoir connaître l'étendue de son malheur, cette tendresse devenait plus vive, presque passionnée. Quand je voyais qu'elle avait pleuré, des larmes me montaient aux yeux : j'aurais voulu pleurer aussi, pour elle. Et puis, je comprenais que de méchantes gens cherchaient à lui nuire ou l'affligeaient; et j'aurais aussi voulu la défendre, me faire son chevalier, mourir pour elle, comme au bon temps d'autrefois dont je commençais à lire les histoires. Mais j'étais un petit garçon que personne ne prendrait au sérieux : tout ce que je pus, ce fut de faire encore, à l'occasion, le coup de poing avec mes camarades, sans pénétrer, n'étant point précoce, le sens de leurs sous-entendus. Dans une de ces batailles, j'eus un œil fâcheusement poché, et justement, Taprès midi, nous allions au château.

— Qu'est-ce que tu as ? me demanda ma marraine.

— Je me suis battu.

— Pourquoi ?

Je rougis en répondant :

— Je ne sais pas... Comme ça. pour rien !...

Alors elle me gronda doucement.

— Il ne faut jamais faire de mal à personne... Il faut vivre en paix avec tout le m.onde...

Je baissai la tête, Tair penaud. Mais, au fond, j'étais fier d'avoir souffert pour elle, et de ne pas le lui dire, et d'être grondé ; et je pensais :

« Va, va, ma bonne marraine, vous avez beau dire, je recommencerai demain, après-demain, les autres jours, toutes les fois qu'il faudra vous défendre ! »

Elle, cependant, songeant sans doute qu'il ne fallait rien ajouter au chagrin de ma défaite, me prit sur ses genoux pour embrasser mon œil blessé ; et je ne fus plus seulement fier, je fus heureux. Et ce jour-là j'osai lui dire :

— Oh ! ma marraine, je vous aime de tout mon cœur!

Ma marraine ne s'occupait pas bien longtemps de moi : elle appelait son fils et, tout inquiète, le livrait à mon père qui l'interrogeait, l'auscultait, le palpait longuement. Elle demandait, en le rhabillant :

— Eh bien, docteur?

Mon père la rassurait.

— Faites-le jouer, disait-il. Je vous laisse Philippe jusqu'à ce soir. Qu'ils courent ensemble, quïls s'amusent : c'est le meilleur remède.

Il partait. Ma marraine nous disait :

— Allez jouer !

Alors, nous jouions, sans entrain, par devoir. Cet enfant frêle, beaucoup plus grand que moi, bien que nous eussions le

yS l'innocente

même âge, me causait toujours une sorte de malaise effrayé. Il avait une singulière figure, allongée, avec des traits menus, des veux bleu pâle inquiets, de longs cheveux plats, très blonds. De plus, grave comme une grande personne, il ne tenait jamais que des propos sages. Le plus souvent, nous marchions à côté l'un de l'autre, dans les longues allées silencieuses du parc, que jonchaient les feuilles de hêtres et les aiguillettes des sapins, en devisant comme des philosophes.

C'était toujours moi qui lui disais :

— Courons !

Alors il prenait ma main et nous nous mettions à courir. Mais il était tout de suite essoufflé.

Par les jours de pluie, nous restions dans une immense salle qu'on lui avait donnée pour chambre de jeu : elle était décorée de panoplies et meublée de chaises sculptées et d'une longue table, où les armées de nos soldats de plomb pouvaient manœuvrer à l'aise. Anthony se plaisait, non pas à les renverser pêlemêle en des massacres effroyables, mais à les arranger selon les lois d'une stratégique compliquée, qu'il inventait avec application. D'ailleurs, il s'en lassait assez vite ; il préférait me montrer ses livres et m'en expliquer les images. Ou bien, il s'installait dans un fauteuil, oubliait ma présence pour se plonger dans ses ré-

flexions, et finissait par m'adresser les questions les plus singulières :

— Philippe, est-ce que les bêtes ont une àme comme nous ?

Je ne savais jamais c^ue lui répondre. Et il discutait avec lui-même, en me demandant de temps en temps : « Qu'est-ce que tu en penses, toi? » sans m'écouter , d'ailleurs, cjuand je me hasardais à expliquer tant bien que mal mes confuses idées.

Aussi n"avais-je guère d'amitié pour lui : en le quittant, je conservais un vague malaise, une espèce de crainte inavouée, comme si j'eusse rencontré un être surnaturel. Sans l'attrait de voir ma marraine, mes visites au château eussent été pour moi de pénibles corvées.

Un jour que mon père me ramenait, nous rencontrâmes le curé, et finies route ensemble.

Notre curé de ce temps-lâ, M. Verguières, — un homme d'une stature exceptiijnnelle, taillé en Hercule, avec une bonne tète de mouton, — était d'âme excellente, mais timoré comme ma mère.

On racontait que, dans sa jeunesse, il avait eu, avec son évêque, des difficultés sur un point de dogme, qui avaient failli briser sa carrière : de là, peut-être, la crainte de déplaire ou d"avoir raison tout seul, qui le poursuivait sans cesse. Il était de ceux qui suivent le vent et cèdent tou-

jours. Mon père se mit à lui parler avec une extrême animation, bien qu'à voix basse, à cause de moi. D'abord, je ne saisis que quelques bribes de leur conversation : « Méchanceté publique..., bruits calomnieux..., au-dessus de toute attaque », etc. Puis, comme il arrive volontiers aux grandes personnes qui croient toujours les enfants plus petits qu'ils ne sont, ils oublièrent ma présence, ou pensèrent que je ne comprendrais pas ; en sorte que, peu à peu, ils élevèrent la voix. J'entendis à peu près ceci :

— Je vous le répète, monsieur le curé, de telles calomnies devraient déshonorer aux yeux des honnêtes gens ceux qui les propagent ou les répandent !

— Sans doute, sans doute, monsieur le docteur. Pourtant, vous reconnaîtrez que les apparences...

— Les apparences ne signifient rien, vous le savez bien, n'est-ce pas ? D'ailleurs, ces apparences mêmes n'existent pas : ce sont des menteurs et des lâches qui les ont créées pour les besoins de leur vilaine cause !

Le curé parut réfléchir :

— Oui, fit-il en remuant la tète, tout cela est triste, triste...

Alors, mon père, s'arrètant au milieu du chemin, le prit par un bouton de sa soutane :

— Voyons, lui deraania-t-il, vous, r.e

l'innocente S^

pourriez -vous pas empêcher ces infamies ?

M . Verguières se dégaga , Tair angoissé, en balbutiant :

— Mon Dieu ! je ne vois pas..., non,.., je ne vois pas ce que je pourrais faire...

— Parler aux gens ! s'écria mon père avec véhémence, leur dire qu'ils se trompent, qu'ils sont injustes, méchants, cruels...

Le curé sourit avec finesse :

— Les gens ne croient jamais ces choses-là d'eux-mêmes, monsieur le docteur. On a beau les leur répéter, ils ne les croient pas davantage. Ils sont toujours persuadés qu'ils ont raison.

Tout ce que me révéla cette conversation, c'est qu'il y avait dans la vie de ma marraine un danger, une menace, un mystère : j'ouvris tout grands mes yeux d'enfant sur ce mystère humain, je tendis mon attention, de toutes mes forces, pour tâcher de le pénétrer. Une vague idée s'estompait dans mon cerveau : celle que ma marraine pouvait avoir commis une faute, ou qu'au moins on l'en accusait. Mais je la repoussais avec horreur, et j'en étais affreusement tourmenté. Mon père, quand il me trouvait en train de lire un livre de sa bibliothèque, — ce qui m'arrivait quelquefois, — me le prenait en disant : « Cela n'est pas pour toi ! »

CeJj. non plus, n'était pas pour moi; pourtant j'y pensais sans cesse.

La réclusion de la comtesse, cependant, ne pouvait durer indéfiniment. Elle sortit, au bras de son père : on la vit traverser la ville avec des allures hésitantes de convalescente.

Les rues des Pleiges sont habituellement désertes; néanmoins, on a peu de chance de les suivre dans toute leur longueur sans rencontrer quelque dame faisant des emplettes de ménage ou quelque notable allant au cercle, d'un pas grave. La comtesse Micheline fit donc plusieurs rencontres. Sans doute, elle s'attendait à des saluts respectueux, à de sympathiques questions sur sa santé ou sur celle de son fils. Il ne se passa rien de semblable. M*" Féréday s'arrêta devant une boutique en tournant le dos, pour éviter de saluer; et ]\L Marian dit à sa fille :

— Il nous en veut de lui avoir retiré la gestion de nos affaires. S'il savait pourquoi, le brave homme...

M'"^ d'Ormoise passa sur l'autre trottoir sans regarder, et la comtesse dit à son père :

— Elle ne nous a pas vus.

J'imagine qu'elle fut un peu peinée de

rentrer dans sa solitude sans avoir échangé une parole avec personne. Elle

devait s'apercevoir bientôt que ce n'était là qu'un commencement.

La première visite qu'elle rendit fut celle d'une jeune femme à qui elle avait toujours marqué une vive sympathie, qui se nommait M'"'' Aubry : une nature plus

plus généreuse aussi peut-être que la moyenne de ses combourgeoises, mais esclave de cette frayeur du qu'endira-t-on qui, dans les petits milieux, tient lieu d'honneur, de dignité, de vertu, détruit toute velléité d'héroïsme, étouffe tout germe d'indépendance. M'"" Aubry n'osa pas se dérober ; mais la conversation ne fut qu'un échange de monosyllabes.

Telle est la lâcheté humaine que, plus tard, M"^ Aubry, bien qu'elle ne fût point méchante, se vanta de sa cruauté, toute fière d'avoir jeté la première pierre.

— J'ai été glaciale, disait-elle, à peine polie. Aussi la comtesse a-t-elle compris ce que je pensais.

Peut-être que cette humiliation infligée à une personne dont quelques semaines plus tôt elle recherchait la compagnie avec obséquiosité, — qui sait ? — flattait son petit orgueil de caste. Mais elle se trompait en supposant que son attitude avait révélé quelque chose à M'"^ des Pleiges. Ma pauvre marraine ne se doutait de rien. Pour Téclairer, il fallut que M'"^ d'Ormoise lui fit répondre par sa femme de chambre qu'elle ne recevait pas. N'étant point accoutumée à ce qu'on ne se dérangeât pas pour elle, elle dut bien se rendre à l'évidence. Mais quelle pouvait être la cause de ces animosités, maintenant constatées ? Voilà ce qu'elle ne parvenait point à deviner. Elle s'inquiéta; le colonel, pour éclaircir l'affaire, arriva un jour tout fumant chez mon père.

Les deux hommes s'enfermèrent longtemps ensemble. De ma chambre de jeu, j'entendais les éclats de voix de M. Marian, et, de temps en temps, un juron retentissant. Je pensais : « Que se passet-il donc ? > Je le sus à diner : car en ma

présence, — on partait toujours de Tidée que je ne comprenais rien, — mon père raconta toute leur conversation. Je compris si bien, qu'aujourd'hui même, je me la rappelle dans ses grandes lignes, et que je ne m'éloignerai certainement pas beaucoup de la vérité en la résumant :

Le colonel. — Docteur, c'est à vous que je m'adresse. Vous n'êtes pas seulement un médecin, vous êtes un homme..., le seul que je connaisse dans ce misérable trou... Voyons, 'dites-moi ce qui se passe?

Mon père [embarrassé, cherchant à esquiver une explication difficile qui, de plus, lui semblait inutile). — Ce qui se passe, monsieur?... Que voulez-vous dire par là?... Que je sache, il ne se passe rien.

Le colonel [impatient). — Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, je vous en prie! Vous voyez bien que... les choses ne sont pas dans leur ordre habituel... Comment ! ma fille va sonner chez ]y[me d'Ormoise, et cette pécore refuse de la recevoir!... Moi-même, j'avais des doutes depuis plusieurs jours : oui, oui, la mine des gens ne me revenait pas... Et hier soir, je suis allé au cercle... pour la première fois depuis... la catastrophe .. Eh bien, docteur, ils sont tous partis les uns après les autres !... Personne pour ma partie d'écarté... Je suis resté maître du terrain... Et le tenancier me faisait des

yeux!.,. Qu'est-ce que cela signifie?... Je n'ai pas la peste, que diable I

Mon père {en hésitant). — On a beaucoup parlé... de la mort... du comte Pierre...

Le colonel. — Et après?... Est-ce parce que mon gendre s'est suicidé qu'on évite ma fille et que je ne trouve personne pour faire une partie? Vos Pleigeans sont bien bêtes, mais pas à ce point-là ! Il y a autre chose ! Dites-moi ce qu'il y a...

Mon père. — Mon Dieu î... je viens de vous le dire : on a entouré la mort du comte de toutes sortes de commentaires...

Le colonel. — Mais, enfin... quels commentaires ?

Mon père. — Hé ! que sais-je ? Des commérages, de sottes inventions, dont il ne vaut pas la peine de parler.

Le colonel. — Si fait, il vaut la peine ! Je veux tout savoir, et je compte sur vous...

Mon père {interroinpjnf . — Ah ! monsieur, permettez ! Vous m'avez fait l'honneur de me dire que je suis un homme. Eh bien, je vous le demande : est-il de la dignité d'un homme de rapporter des propos désobligeants et stupides? Pour ma part, je ne sais pas de rôle plus odieux. Ne me demandez pas de le jouer.

Le colonel (plus doucement). — Vous avez raison, docteur... Oui, sans doute, vous avez raison Et pourtant. ... dis-

cutons un peu, voulez-vous? Nous

sommes seuls, ici, ma fille et moi... Nous avons des ennemis, à ce qu'il paraît... Du diable, si je m'en serais jamais douté... Nous en sommes entourés, docteur !... Ils nous menacent... Il faut bien connaître le danger pour le combattre!

Mon père [après avoir réfléchi tin instant). — Pour le combattre ! Est-ce qu'on peut le combattre ?... Connaissez-vous un moyen de combattre la calomnie ?

Le colonel. — Ah ! c'est donc de la calomnie ?

Mon père. — Que voudriez-vous que ce fût d'autre ? Est-ce que la calomnie n'est pas le fléau des petites villes ? Est-ce qu'elle ne surgit et ne se développe pas d'elle-même partout où il y a un mystère?

Le colonel [après un silence). — Ainsi, l'on nous calomnie ?

Mon père. — Pas vous.

Le colonel. — Alors, ma fille?... Ah!

mille tonnerres ! Qu'est-ce qu'on ose dire d'elle?...

Mon père. — Oh ! qu'importe ? Qu'importe le mensonge ? Il se transforme, il se multiplie, il change de couleurs tous les jours. Ce qu'on peut dire d'une jeune femme, vous pouvez l'imaginer sans qu'il soit besoin de préciser...

Le colonel. — Ah ! les misérables, les menteurs, les bandits !... Elle qui est pure, elle qui est vaillante, elle qui est noble !...

Mais elle a son père qui est encore bon pour la défendre !... Vous avez raison, docteur, les infamies qu'ils ont inventées, je ne veux pas les connaître... Mais vous allez me dire...

Mon père. — Quoi donc ?

Le colonel. — Les noms... Oui, les noms des lâches qui les inventent et les colportent !

Mon père. — Les noms ?...

Le colonel. — Vous ne voulez pas?

Mon PÈR.E. — Je ne peux pas 1 Ce n'est pas un homme à qui vous pourriez vous en prendre, ce n'est pas une femme dont vous pourriez attaquer le mari : c'est la ville Remonter à l'origine? Impossible!... Choisir au hasard le premier venu? Vous savez qu'il n'y a pas de héros, ici : chacun vous répondra : « Ce n'est pas moi ! » On ne désinfecte pas une source empoisonnée : le poison sort avec l'eau de profondeurs où l'on ne peut le poursuivre...

Le colonel. — Ainsi, je ne puis rien ?... Rien! rien! rien!... Et vous croyez c^ue nous allons nous incliner comme des coupables? supporter l'outrage ?... Ah! non, par exemple!... J'en trouverai bien un qui payera pour les autres!... Je trouverai bien, dans le tas, une paire d'oreilles

à arracher Et après après Ah!

mille tonnerres, comme nous filerons vite de ce maudit pays !...

LINXOCENTE 9I

En racontant cette douloureuse scène, mon père disait :

— Partir!... Je crois bien que c'est la meilleure résolution qu'ils pourraient prendre..., et peut-être la seule!...

Ma mère approuva ;

— Oui, c'est vrai... Il faudra qu'ils s'en aillent !...

Et elle les plaignit.

— Les pauvres gens!...

Cette expression me serra le cœur. « Les pauvres gens ! » Comment pouvait-on parler ainsi de ma marraine, la brillante fée au tout-puissant sourire, si gaie avant sa douleur, si belle, si bonne ! Longtemps, je m'attristai en songeant qu'elle était malheureuse, c|u'elle partirait, cjue bientôt je ne la verrais plus...

Sans doute, ce projet de départ, qui me mettait si fort en peine, était plus facile à concevoir dans un moment de colère qu'à exécuter, car il ne se réalisa pas. L'hiver passa sans amener aucun changement.

Debout dans la neige, le château conservait son air de léproserie. L'un après l'autre, les vieux domestiques blanchis au service de la famille s'en allèrent : l'espèce d'interdit qui pesait sur leurs maîtres, et dont ils participaient, leur devenait intolérable. Joseph, le valet de chambre, dont je revois dans mes souvenirs la tête vénérable, dont j'entends la voix chevrotante, vint expliquer ses raisons à mon père :

— Ce n'est pas que M'"' la comtesse soit méchante, arguait-il, ni que j'aie rien à lui reprocher. Ohl certes pas, bien au contraire! ;^Lais, que voulez-vous, monsieur le docteur, je ne peux pas supporter cette espèce de malédiction qui pèse sur nous ! Je me ferris volontiers tuer pour

mes maîtres ; mais cela, je ne peux pas, c'est trop pénible ! Cela me rend malheureux comme si j'avais du remords.

Mon père plaida du mieux qu'il put la cause des abandonnés ; et Joseph revint sur sa décision. Puis, après les autres, il finit par disparaître aussi : l'on sut qu'il s'était enfui sans rien dire, sans même réclamer ses gages, comme un soldat qui déserte.

Ce qui fit plus de bruit encore que le départ des domestiques, ce fut celui de M'"" Eléonore, qui se réfugia chez M'"® d'Ormoise, avant de s'installer à son compte. La vieille demoiselle parlait à peu près comme Joseph, mais avec àpreté et malveillance. J'assistai à l'entretien qu'elle eut avec ma mère : de mauvaises paroles, dont je devinai, plutôt que je ne les com prenais, les cruelles intentions, s'échappèrent de sa bouche mince, dont les coins tombaient :

— Mon Dieu ! disait-elle à peu près, je ne crois pas que ma nièce ait fait tout le mal dont on l'accuse. Oh ! non ! Mais, enfin, il n'y a pas de fumée sans feu, n'est-ce pas, madame? D'ailleurs, si elle n'avait rien à se reprocher, est-ce qu'elle s'inclinerait ainsi devant l'opinion publique? Je ne me suis jamais tout à fait accordée avec elle. A présent que j'ai perdu tous ceux que j'aimais et qui m'aimaient, pourquoi resterais-je au château?

94 L IXXOCEXTE

j'ai de bons amis qui ont juré de n"y pas remettre les pieds : je finirais par les perdre. J'aime mieux me rapprocher d'eux. D'autant plus que là-bas, chère madame, on ne tient guère à moi : je suis une vieille tante inutile dont on ne regrettera guère d'être débarrassé !

Je crois que ma pauvre mère aurait bien voulu lui répondre : mais telle était sa faiblesse, qu'elle n'aurait jamais osé la contredire; elle se contentait donc de balbutier, sans conviction :

— Oui, oui..., sans doute..., c'est bien naturel,..

C'est ainsi qu'en une saison, le personnel du château se transforma : au lieu des vieilles figures connues, des serviteurs qui participaient d'un peu de la considération qu'on avait pour leurs anciens maîtres, on en vit arriver de nouveaux, qui venaient de loin, comme les avocats, les avoués, les gens d'affaires On leur trouva des mines louches, des allures fourbes. On regrettait « ce pauvre M. Joseph, qui était si comme il faut ». Des bouches amères lancèrent l'adage :

— Tel maître, tel valet!

Que se passait-il, cependant, dans cette grande habitation triste, derrière ces murs épais qu'assiégeaient des ennemis invisibles, plus dangereux que les reîtres et les arbalétriers d'autrefois, entre ces trois ctrcs isolés, séparés du reste du monde?

Je ne Tai jamais su, — bien que, plus tard, j'aie souvent calculé Tennui de leurs longues journées monotones, toutes pareilles, remplies par la peur sourde des dangers inconnus du dehors, par Teffroi de cette universelle réprobation qui enveloppait comme une nuée l'antique demeure, ou coupées de temps en temps par les éclats de colère du colonel qui s'exaspérait dans le vide. Il y eut là, sans doute, un drame de désolation, de révolte impuissante, d'ennui désespéré, d'indignation vaine qui tenterait peut-être ta plume de romancier. Pour moi, je ne puis qu'en soulever le voile, en te rapportant quelques-uns des incidents dont j'ai conservé la mémoire.

C'est d'abord, par un jour de neige, une sortie de l'école : cinq ou six gamins en gaieté, joyeux de toute la blancheur éparse autour d'eux, excités par le grand bonhomme qu'ils ont dressé dans la cour du collège , avec un ventre énorme , des jambes comme des colonnes, une grosse tête ronde, une pipe et des lunettes. Nous courons, nos cris ébranlent le silence des rues où de rares passants glissent en soufflant dans leurs doigts, quand, tout à coup, notre bande folle aperçoit le petit Anthony des Pleiges... Il attend la femme de chambre qui le promène et Ta quitté un instant pour entrer dans quelque boutique ; tout frissonnant dans son pardes-

ÇÔ L ■ I N NOCE X T E

SUS et son cache-nez de laine, il regarde, peut-être avec envie, ces enfants qui pataugent gaiement dans la neige et se réchauffent en la maniant. INIais voici que l'un de nous le prend pour point de mire : une balle vient s'aplatir sur son chapeau. Des rires éclatent. Une voix crie :

— Tiens 1 le voilà ! c'est lui ! c'est lui ! D'autres balles suivent, plus serrées,

avec d'autres cris :

— Qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi n'es-tu pas au château ?

— Qu'il y reste I...

— Va-t'en! Va-t'en...

Le pauvre enfant, ne pouvant fuir, se tourne contre un mur et plie le dos sous l'avalanche. Cela se passe si vite, que je regarde sans bien comprendre, sans prendre tout de suite un parti. Mais voilà que Frédéric Lambert s'approche de lui ; je vois son gros poing se lever sur le pauvre dos passif et résigné, et retomber avec un :

— Tiens ! voilà pour toi î...

J'entends le bruit sourd du coup. Le

poing se relève, la voix reprend :

— Voilà pour ta mère !...

Alors, pris d'une colère folle, je me jette sur le mauvais garçon, en criant :

— Lâche ! lâche 1 lâche !...

Mon fidèle ami, Etienne Anton, vient se placer à côté de moi, et m'appuie :

— Oui, Xattier a raison, vous êtes des

lâches!... Vous êtes six contre un!... Vous êtes des lâches !...

Et il s'engage une bataille en règle, qui

fait sortir les bons ,j

horlogers sur le devant de leurs bouti- ^ \ ' .

ques et permet à la femme de chambre d'accourir, de prendre Anthony par la main, de Temmener tout pleurant. Et les bons horlogers, en le voyant passer, meurtri, effaré, lamentable, murmurent :

— C'est bien fait !

Je rentrai fort agité à la maison, où je fis à mes parents le récit tout haletant de raventure. Ma mère écoutait, en secouant sa tête inquiète ; mais mon père m'embrassa :

— Tu es un brave garçon, me dit-il, tu as bien fait. Tes camarades se sont conduits lâchement. 11 faut toujours défendre les faibles.

J'aurais voulu lui poser mille questions, que je me posais vainement à moi-même.

Je demandai :

— Pourquoi donc en veulent-ils tant à Anthony et à ma marraine ?

Mon père leva les bras :

— Ah! pourquoi? fit-il, pourquoi ? Les hommes ne savent pas, une fois sur dix, le pourquoi de leurs sentiments et de leurs actes. Veux-tu donc que des enfants soient plus habiles ?

Je dis :

— Ils sont méchants !

Et mon père :

— C'est peut-être bien la vraie explication.

Mais ma mère conclut :

— Sûrement, cela finira mal.

En sorte que mon imagination, frappée, demeura inquiète, à se demander comment a cela » finirait, quelle catastrophe il y aurait au bout de ce drame dont j'ignorais la nature et qui ne se révélait à moi qu'à

travers quelques manifestations relativement insignifiantes, comme la bataille des balles de neige.

Un autre incident marqua le même hiver ou Thiver suivant, je ne sais plus au juste : car si j'ai conservé le souvenir précis des faits, ils se déroulent dans un espace de temps incertain, dont les divisions m'échappent. Ce fut l'arrivée au château d'une institutrice anglaise : une grande fille, robuste, chevaline, capable au besoin de tenir tête à toute une bande de gamins et de jouer des poings comme un gendarme. Elle se nommait miss Jenny. On la disait protestante, fille d'un clergyman, et fort instruite.

Il fut aussitôt décidé que je prendrais des leçons d'anglais avec elle, pour qu'Anthony ne fût pas seul. Quelque simple qu'elle parût, cette résolution fut vivement discutée entre mes parents. Ma mère, avec son habituelle timidité, craignait de s'opposer au courant. Je me rappelle qu'elle objecta :

— Ses camarades le battront,

et que mon père répondit, en se tournant vers moi :

— Il a des poings pour se défendre.

Je dis :

— Bien sûr !

Car il me semblait que j'allais souffrir pourune grande cause, et j'étais prêtàtout.

Les choses n'allèrent pas si loin : ce fut à peine si j'échangeai quelques coups de poing avec Frédéric Lambert, qui, d'ailleurs, aurait trouvé sans cela d'autres raisons pour me chercher noise. Jeus en échange la joie de voir plus souvent ma marraine. Pendant les leçons, qui se donnaient dans le grand hall que je t'ai décrit, elle venait, souple et lente, dans sa robe noire. Je l'attendais. Je devinais son pas léger dans le vestibule, je tournais la tête avant qu'elle eût ouvert la porte. Elle me saluait d'un sourire douloureux, pareil à un pâle rayon dans un ciel de pluie.

— Eh bien, demandait-elle, fait-on des progrès ?

Je sentais la caresse légère de ses lèvres qui effleuraient mes cheveux, de sa main qui tapotait ma joue. Miss Jenny répondait, avec son accent qui me donnait touiours envie de rire :

— Philippe est souv nt distrait.

La voix douce me grondait un peu :

— Oh! Philippe !...

Ce simple reproche me faisait monter des larmes aux yeux ; mais je les refoulais, et coulais un mauvais regard du côté de miss Jenny : car je la détestais pour sa persévérance à me rabaisser devant ma marraine. Celle-ci, cependant, s'approchait d'Anthonv, le caressait un instant d'un regard d'amour, se penchait sur ses cahiers, en épelait une ou deux phrases.

lOI

et disparaissait, comme un fragile fantôme qui tient à peine à la terre. Et la leçon se poursuivait, monotone, insipide, intéressant pourtant mon frêle camarade, toujours prêt à se passionner pour tout ce qui peut s'apprendre. Il y mettait toute son âme, sa pauvre petite âme qu'éprouvaient les précoces dangers dont elle souffrait

sans les comprendre, qu'oppressait une lourde injustice, qui jamais ne prendrait son essor dans l'inconnu du vaste monde. Moi, tout en ânonnant les mots barbares, je songeais au furtif passage de ma marraine ; et la voix aigre de miss Jenny me disait :

— "Voyons, Philippe, vous n'écoutez jamais ; faites donc attention !

Il y a dans nos bois un beau papillon qu'on nomme le silvain : tu pourras en voir un échantillon dans ma collection que tu dédaignes. Ses ailes sont couleur de deuil. 11 a le vol rapide. Dans la tristesse de la forêt silencieuse, dans l'ombre humide des hêtres ou des sapins, dont les branches laissent, de-ci de-là, filtrer des ronds de lumière qui tombent sur la mousse épaisse ou sur les hautes fougères, il glisse et se perd presque aussi vite que les libellules. On ne sait d'où il vient ni où il s'enfuit. On dirait que l'ombre le produit et l'absorbe. C'est un petit morceau de ciel sombre, un flocon que des ailes emportent. Souvent, l'apparition de ma marraine me faisait penser au mystérieux papillon ; et quand, armé de mon filet vert, je poursuivais le siJv6iin, je pensais à ma marraine. Combien de fois n'aije pas esquissé dans mon esprit cette comparaison, pendant que miss Jenny conjuguait ses verbes anglais ! Plus tard, elle m'a frappé par sa justesse : la pauvre jeune femme et la petite chose ailée avaient en commun le deuil, le mystère et l'innocence. C'est pour cela que je n'ai jamais crucifié sur ma planchette de liège qu'un seul représentant du genre : encore ne l'ai-je pas fait sans un sourd remords. Maintenant, bien que je sois resté chasseur zélé de papillons, je ne prends jamais le silvain; mais, dans mes courses à tra-

vers bois, j'aime à le voir raser la mousse ou se dissiper dans l'air...

Je ne pus m'empêcher d'interrompre Philippe et de lui dire :

— Tu es un poète.

Il me répondit :

— Tu sais bien que non.

Et il continua :

De temps en temps aussi, je voyais M'"° des Pleiges chez nous, seule ou accompagnée d'Anthony.

Ma mère avait toujours un peu peur de la voir arriver, mais n'aurait point poussé la faiblesse jusqu'à lui marquer aucun déplaisir. Au contraire, elle la recevait avec beaucoup d'égards et de sympathie, étant bonne. Mais le malheur voulut qu'un jour la comtesse rencontrât dans notre maison M™" d'Ormoise, venue pour traiter de l'organisation d'une vente de charité. Ce fut une scène pénible, dont le détail défraya pendant longtemps les conversations de mes parents. En voyant entrer la proscrite, M'"'' d'Ormoise se leva aussitôt, les lèvres pincées, le front ridé, sa petite bouche mince toute pleine de venin :

— Nous reprendrons cet entretien une autre fois, madame, dit-elle à ma mère ; et chez moi : l'on y est en sûreté.

Là-dessus, elle sortit, irritée et majestueuse, laissant ensemble ma pauvre marraine, presque défaillante sous l'injure,

et ma mère, qui perdit la tête, balbutia je ne sais quelles vaines paroles, et demeura frappée d'épouvante, comme si elle eût commis un affreux crime d'imprudence. Elle en tremblait encore le soir, en racontant l'histoire à mon père, qui se fâcha :

— M'"^ des Pleiges, déclara-t-il, vaut mille fois mieux que toutes ces pécores. Je n'entends point qu'on la leur sacrifie. Tu ne t'occuperas plus de cette vente et tu ne mettras pas les pieds chez M""^ d'Ormoise. Je te le défends !

Jamais ma mère n'aurait consenti à un tel éclat. Elle laissa passer l'orage et, dès le lendemain, s'en fut sans rien dire chez sa terrible visiteuse. Elle en revint bouleversée :

— Après tout, arguait-elle, ces affaires ne sont pas les nôtres, et nous ne pouvons pourtant pas nous fâcher avec toute la ville.

Mais mon père haussait les épaules et répliquait :

— M™® des Pleiges a raison contre eux tous. J'entends qu'elle vienne chez nous quand il lui plaît !

Il n'en est pas moins vrai qu'à partir de ce jour, les visites de ma maiTaine furent plus rares et plus courtes. Plus tard, j'ai su que l'indépendance de mon brave père en cette occurrence lui avait coûté plusieurs de ses meilleurs clients. Il est vrai qu'ils

revinrent, ramenés par la maladie. Et il y en a dans le nombre que j'ai soignés aussi. J'ai causé quelquefois avec eux de M'"'' des Pleiges... Mais n'anticipons pas!

Comme bien on pense, l'existence qu'on menait au château ne convenait point à la chétive santé d'Anthony. Entre son grandpère rageur et morose, et sa mère attristée et craintive, le pauvre enfant croissait comme une plante qui manque de lumière. Son unique distraction en dehors de l'étude, c'était de jouer avec moi, deux fois par semaine, après les leçons d'anglais ; et nos jeux manquaient d'entrain. Je tâchais de lui apprendre à s'amuser, car il ne savait pas. Je n'y réussissais guère. Dès que nous avions couru quelques minutes, il était hors d'haleine ou couvert de sueur. Il possédait une petite charrette qui faisait ma joie. Je m'y attelais, je le traînais dans le parc; lui, c'est à peine s'il faisait claquer son fouet et criait de temps en temps :

— Hue ! hue donc I

Mais quand il voulait s'atteler à son tour, cela ne marchait plus du tout. Il allait un instant au trot, puis se mettait

au pas, et si je tâchais de Texciter, s'arrêtait, se tournait vers moi, et me disait avec un pâle sourire :

— Non, vois-tu, Philippe, je suis un mauvais cheval, décidément !

Alors il enlevait ses brides, et s'asseyait tristement au bord du chemin.

Seule, la lecture le passionnait. Il dévorait tout ce qui lui tombait sous la main. Et il devenait un être étrange, d'une incroyable précocité pour certaines choses, prodigieusement arriéré pour d'autres. Il ignorait tout ce qui ne se trouve pas dans les livres, et possédait une foule de connaissances bien au-dessus de son âge, en histoire, en géographie, en voyages, en poésie. Sa petite âme vibrait à ces excitations du dehors qu'elle accueillait comme des réalités immédiates et présentes. Il possédait, par exemple, une traduction illustrée de Ib. Jérusalem délivrée : je crois vraiment qu'il vécut tout le poème, tant il le relut avec passion. Pendant un temps, il ne parlait pas d'autres choses. Il en rêvait. Tancrède, Clorinde, Soliman, Sophronie étaient pour lui des êtres vivants, qu'il rencontrait dans tous les coins du parc, qui lui révélaient l'inconnu de la vie, qui remplissaient sa solitude de songes maladifs d'héroïsme ou d'amour. Il était un chevalier, il conquérait le saint Sépulcre, il délivrait des princesses, il abattait des Sarrasins... Hélas ! au bout de

io8 l'ixxocexte

tous ces rêves, auxquels son ardente imagination donnait une intensité extraordinaire, il se retrouvait, selon la réalité, un pauvre enfant malingre, enfermé par des ennemis invisibles dans un château où un méchant enchanteur tourmentait sa mère et lui-même, sans qu'il soupçonnât seulement par quelles armes il pouvait le combattre. Avais-je quelque amitié pour lui? Je ne crois pas. Il m'étonnait ; il m'effrayait aussi ; car j'entendais quelquefois mon père, en revenant du château, dire â ma mère :

— Jamais elle n'élèvera cet enfant I II lui faudrait une tout autre vie!...

Ce fut sur ses conseils pressants qu'/Vs résolurent enfin de passer un hiver en Italie. Mon père eut beaucoup de peine à les décider. Le colonel faisait opposition :

— Nous aurions l'air de fuir, répondait-il à toutes les bonnes raisons.

Quelquefois, il ajoutait :

— ... Devant ces canailles !

Il entendait résister, lui, à ces lâches ennemis insaisissables, dont les coups portaient sans qu'on les sentît , qui tuaient de loin, avec des poisons sûrs, — résister en vaillant soldat, qui se laisse tuer sur une position désespérée. Mais sa conception de l'honneur, héroïque et médiocre, n'était point celle de la comtesse : mère avant tout, elle voulait conserver son fils; peu lui importait l'opinion des autres,

les commentaires infinis qui , dès son départ connu, circuleraient par les rues. Elle dit, — volontaire, je crois, pour Tunique fois de sa vie :

— Le médecin ordonne ; il faut!

Le colonel céda. Ils partirent.

Alors on respira, dans la ville, comme si une épidémie se fût éloignée. Tu entends d'ici les congratulations des commères :

— Enfin, les voilà partis !

— Cela n'est pas trop tôt, ma chère !

— Ils ont compris ! ... Ils ont compris que leur place n'est point parmi d'honnêtes

gens

— Où sont-ils ?

IIO L INNOCENTE

— Est-ce qu'on sait ? Dans le Midi, en Italie, plus loin peut-être.

. — . . . Probable qu'ils ne reviendront pas !

— Bon débarras !

A plusieurs reprises, M'""^ d'Ormoise essaya d'interroger ma mère sur leiiis actes et leurs projets. Mais ma mère, toujours prudente, était aussi discrète : elle ne dit pas même où ils étaient, bien qu'elle reçût des lettres de la comtesse, des fleurs et, à Noël, un cadeau pour le « vaillant filleul > . On en fut donc réduit aux renseignements deM"^Eléonore, qui n'étaient jamais que des insinuations, contradictoires et mystérieuses. La vieille fille, après avoir longtemps hésité, tergiversé, exécuté de savantes manœuvres entre les deux camps, espion des uns et des autres et versant de l'huile sur le feu, avait passé définitivement à l'ennemi. Rancune, envie, simple méchanceté ? Qui le dira? On ne sait jamais ce qui se passe dans ces âmes malsaines d'êtres dévoyés et tortueux qui cherchent à nuire avec inconscience, pareils à ces insectes malpropres dont le seul attouchement couvre la peau d'ampoules. M'"^ Eléonore était une de ces âmes-là. Longtemps, dans son cercle de famille, elle avait retenu et caché son venin : libre maintenant, elle se délectait à le répandre ; il coulait abondamment de ses lèvres onctueuses, empoisonnant la plaie ouverte. Toutes sortes de bruits per-

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