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tu comprends, un péril qui intéressait l'honneur de tout le monde. Or un membre de rUniversité doit compter avec l'opinion publique. M. Lanternier céda, et la combinaison fut abandonnée.

Mon père en trouva une autre, que, seule, la considération dont il jouissait fit accepter. Il fut convenu qu'Anthony viendrait chez nous, et prendrait en ma compagnie les fameuses leçons de langues mortes. Je n'avais aucun goût pour les études classiques ; néanmoins, je me prêtai de bonne grâce à un arrangement que je devinai agréable à ma marraine. Tout ce que je faisais pour Anthony me causait une joie extrême. A vrai dire, avec ses allures craintives, son application, son peu de goût pour les jeux bruyants, il s'éloignait assez du t3'pe « garçon » qui m'aurait convenu; mais je l'aimais pour sa mère. Et puis, ces leçons, dont l'objet me laissait très froid, prirent bientôt pour moi un intérêt inattendu : elles m'apprirent à connaître M. Lanternier. Au collège, je le trouvais, comme les autres, ridicule; je ne soupçonnais pas qu'il pût avoir aucun mérite, — et je le méprisais. Dans l'abandon des heures que nous passions ensemble, dans la joie qu'il avait de trouver en Anthony un esprit capable de s'ouvrir à sa manne, je découvris peu à peu un homme tout différent de celui que je me figurais, dont la bonté réservée et

rintelligence discrète finirent par exercer sur moi un véritable ascendant. J"ai gardé un souvenir exquis de ces heures à trois, passées sur un texte de Virgile. Dehors, la bise soufflait éperdument. Dans notre chambre, il faisait bien chaud. Je déchiffrais tant bien que mal les vers difficiles, et je voyais devant moi la figure d'Anthony, le front barré d'effort et d'attention, tandis que M. Lanternier, avec un sourire enchanté, suivait les tâtonnements de sa traduction. Parfois, mon camarade s'écriait :

— Que c'est beau !

J'en demeurais abasourdi, car Enée, Turnus, la reine Amata, Lavinie ellemême, m'ennuyaient à périr. Mais lui, vivait avec eux, tremblait de leurs dangers, frémissait de leurs passions, de toutes les forces vibrantes de sa petite âme ardente et comprimée. Quand sa mère venait le chercher, il se jetait dans ses bras, ravonnant d'enthousiasme :

— Oh 1 maman, c'était si intéressant, aujourd'hui !

La figure de M. Lanternier rayonnait aussi.

Quelquefois, ma marraine me demand.iit :

— Et toi, filleul, qu'en penses-tu?

Alors je balbutiais quelque chose et je

baissais le nez. honteux de manquer d'enthousiasme. Pour me consoler, jM. Lanternier disait, centiment .

— Philippe se donne aussi beaucoup de peine.

Ma marraine concluait :

— Oui, Philippe est un bon garçon !

Ce qui m'humiliait un peu...

Cependant, si l'opinion publique avait interdit l'accès du château à M. Lanter-

nier, pour les raisons que tu connais, elle voulut bien permettre que M"® Lesdiguettes y allât donner des leçons de musique. Je t'ai déjà parlé, je crois, de cette vieille fille, cousine pauvre et intraitable de ses riches parents, sur lesquels elle éprouvait un malicieux plaisir à faire rejaillir l'humiHté de sa condition. C'était une mince petite personne, sèche, rêche, un peu bossue, le profil en lame de couteau, la langue agile et pointue. Elle fut

enchantée de pouvoir répéter à tout venant :

— Sans doute, j'aimerais mieux éviter ces gens-là, mais que voulez-vous ? Je suis obligée de gagner ma pauvre vie, je ne puis pas juger les mains qui me nourrissent !

On abondait dans son sens en s"apitoyant sur l'injustice de sa destinée, d'autant plus volontiers qu'on obtenait d'elle quelques éclaircissements sur « ce qui se passait » au château. Le rôle que l'énergie du colonel Marian avait enlevé à M"^ Eléonore lui fut dévolu. Elle s'en acquitta tout aussi bien. A vrai dire, il « ne se passait rien i> , de sorte que l'imagination de M'"^ Lesdiguettes faisait tous les frais de S2s racontars. Elle s'exerçait tour à tour aux dépens du père, de la mère et même du petit-fils. A l'en croire, le colonel était « un homme terrible », la bouche « touours pleine de jurons », « capable de tout ». qu'elle chargeait évidemment de ce que ses souvenirs lui rappelaient des « erosrnards » et des « demi-solde » de son enfance. Anthony, fort malade, était affreusement gâté et recevait d'ailleurs une éducation contraire à toute espèce de bon sens ; quant à la comtesse, c'était une âme aigrie, pleine de sentiments abominables :

— Elle est ulcérée, ulcérée, je vous dis ulcérée. Elle hait la ville. Elle vous hait tous Oh ! si elle pouvait !...

Savoir ce que pensait la comtesse Micheline, c'était déjà quelque chose ; mais cela ne suffisait pas aux curiosités âpres des Pleigeans. Aussi demandait-on :

— ... Et que fait-elle ?

M"° Lesdiguettes eût été bien embarrassée de le dire ; elle recourait donc à l'arme habituelle de la réticence : elle roulait les yeux, pinçait les lèvres, poussait de gros soupirs, répondant par sa mimique : « Ces choses-là ne se disent pas entre honnêtes gens. » En sorte qu'on savait à quoi s'en tenir.

Philippe, qui paraissait plongé dans son récit, l'interrompit pour me dire :

— Mais peut-être te donné-je trop de détails ?

— C'est tout le drame, lui répondis-je. Il dit :

— En effet ; du reste, le dénouement approche.

Deux ans passèrent, sans amener aucun changement brusque dans cette situation effroyablement monotone. Que d'épisodes je pourrais ajouter à ceux que je t"ai racontés déjà, presque tragiques dans leur insignifiance ! Mais ce serait toujours la même chose : les pierres que les bourreaux lançaient contre leur victime se ressemblaient toutes ; le sang des blessures ne changeait pas de couleur.

M. Marian vieillissait, blanchi maintenant, courbé, pareil à un prisonnier de guerre qui a traversé vingt batailles, toujours épargné par les balles, mais à qui l'ennemi ne fera pas grâce. Anthony grandissait, poussant en asperge, tout de longueur, avec des traits étirés, un regard triste, une nonchalance d"allures qui semblait trahir une continuelle lassitude. Je continuais à le voir deux ou trois fois par semaine, ce qui me valait toujours des querelles avec mes autres camarades.

Deux enfants ne peuvent vivre ainsi rap-

proches sans se prendre l'un pour l'autre d'une certaine affection . C'est ce qui arriva, peu à peu, de son côté surtout. Il m'admirait parce que je n'étais pas comme lui. Il me disait :

— Tu es fort, toi !...

les yeux brillants d'orgueil d'avoir un ami vigoureux. J'essayais de lui répondre :

— Toi, tu es sage !...

Mais ce n'était pas tout à fait la même chose : il le sentait bien, le pauvre garçon, et baissait la tête sous mon éloge, comme si la sagesse lui semblait lourde. Une ou deux fois même, il me dit, pour s'en excuser :

— Je ne peux pas faire autrement !

Quant à M'"'' des Pleiges, je ne sais si

le temps attaquait sa grâce, sa fraîcheur, sa beauté : pour moi, elle demeurait pareille à elle-même. Mais telle n'était pas l'opinion générale ; et je me rappelle qu'un jour. M""* d'Ormoise, — qui, par

parenthèse, se ratatinait et se ridait comme une pomme oubliée dans un cellier, — dit à ma mère :

— Vous voyez toujours quelquefois la comtesse, chère madame ? Ne trouvezvous pas qu'elle change beaucoup ?

Ma mère répondit, de sa voix placide, avee son regard bienveillant :

— Oh ! chère madame, elle est encore bien jolie !...

Les rides du vieux visage parcheminé se froncèrent davantage, les lèvres remuèrent avec dépit, la voix aigre glapit :

— Moi, je la trouve extrêmement vieillie!...

Cette affirmation me stupéfia, car Tidée ne m'était jamais venue que ma marraine pût vieillir. Lorsque je la revis, je cherchai sur son visage ces traces des années qui réjouissaient si fort M'"^ d'Ormoise : je n'en sus découvrir aucune. Sûrement, la vieille dame se trompait, entraînée par sa méchanceté : ma chère marraine devait posséder, comme les déesses d'Homère, que je commençais à lire avec M. Lanternier, l'éternelle jeunesse. Pourtant, elle me parut très pâle, et languissante dans ses mouvements, comme Anthony.

Ils allèrent passer un été au bord de la mer, en Normandie. La mer, pour nous autres gens de montagne, c'est l'inconnu de paysages que rien ne nous révèle ; c'est la rivale aussi : car ses infinis ont

des aspects pareils à ceux qui se déroulent aux pieds de nos sommets , d'une égale beauté, d'une égale grandeur, et remués par les orages. Nous l'aimons de confiance, avec un peu d'effroi ; nous la redoutons et nous rêvons de la connaître. J'enviais mon petit ami, qui me quitta en disant :

— Je te raconterai...

Comme dans la fable que tu sais.

Au retour, il tint parole : il rapportait plusieurs boîtes de coquillages, dont il me fit ma part, toutes sortes d'histoires de pécheurs, de barques, de tempêtes, et une profonde nostalgie, comme d'avoir quitté la nature où son âme s'épanouissait dans de mystérieuses concordances.

Si appliqué avant son voyage, il devint distrait pendant les leçons. Quelquefois, il lui arriva de les interrompre pour rêver tout haut :

— ... Il y avait un écueil qu'on appelle la Chaire -au- Diable . J'y ai passé des heures, des heures, des heures. On entendait la mer qui chante toujours comme si elle avait une voix. Dans le lointain, elle s'unit avec le ciel.

Ou bien, tout à coup, au beau milieu du fameux morceau de Virgile qui décrit la tempête :

— Oui, oui, c'est bien cela! Moi aussi, j'ai vu une tempête. Il y avait une barque sur les vagues. J'ai couru le long du ri-

vage pour la suivre. Elle filait, elle filait comme le vent. A la fin, je ne l'ai plus vue. Et les vagues hurlaient...

Souvent, il fallait que jM. Lanternier le rappelât à l'ordre, doucement :

— Anthony I et votre texte?...

Alors Anthony reprenait son morceau :

Talia jactanti stridens aquilone procella. Vélum adversa ferit. fluctiisque ad sidéra tollit.

Je finissais par partager sa nostalgie, même quand elle le poussait à se plaindre de notre pays :

— Ici, des sapins, toujours des sapins, et du brouillard, et de la pluie... Oh ! làbas !...

Et je voyais son regard fixé sur cet inconnu magique, dans une extase.

Souvent aussi, quand il se taisait, je lisais dans ses yeux qu"il pensait à elle, qu'il la chérissait, qu'il la regrettait. Plus tard, j'ai compris que ce pauvre enfant devait à sa destinée une de ces âmes d'inquiétude et de désir, qu'offusquent toujours les objets présents, quels qu'ils soient, qui ne se plaisent jamais qu'ailleurs, qui n'aspirent qu'à l'inaccessible : âmes délicates et plaintives, auxquelles il faudrait, en tout cas, l'insouciance du ciel du Midi, la gaieté d'un soleil éternel ; et j'ai songé que sa mère lui ressemblait sans doute, que notre âpre pays n'était point fait pour eux, qu'il y avait dans leur

cas ce douloureux mystère des fleurs transplantées qui s'étiolent parce que les sucs du sol où elles poussent ne sont point ceux qui leur conviennent, des oiseaux qui perdent la voix dans leur cage .

Cependant, les leçons de M. Lanternier avaient fait de moi un élève extraordinaire. Je passais pour un prodige. Je remportais tous les prix. Je puis bien le dire : car, si j'en avais quelque orgueil en ce temps-là, je n'en ai plus aucun aujourd'hui. Encore n'en ai-je jamais eu beaucoup : l'éclatante supériorité d'An-

thony me retenait dans les limites d'une saine modestie. Quoi qu'il en soit, le moment arriva où l'école des Pleiges fut jugée insuffisante pour moi : au commencement de l'hiver, on m'envoya à B***, où j'eus le plaisir de faire ta connaissance et la mortification de m'apercevoir que je savais très peu de chose. J'imagine que tes souvenirs de ce temps-là sont à peu près aussi frais que les miens. Mais, toi qui étais né dans un chef-lieu de département, tu ne saurais te représenter les impressions d'un vrai provincial, issu d'une bourgade comme celle où nous sommes, quand il arrive dans une « grande ville >■>, marche dans des rues en mouvement, passe devant des cafés animés ou sur des places où l'on fait de la musique, et sait qu'il y a, tout près de lui, cette chose magique qui s'appelle un théâtre. C'est la découverte du monde, mon cher ami.

Comme il parait beau ! Te l'avouerai-je ? C'est avec une joie profonde que j'avais quitté les Pleiges, ma bonne mère, mon excellent père, la douce maison de mon enfance, pour courir à cette découverte. Quant à Anthony, je lui fis mes adieux sans grande émotion; lui, au contraire, ne put retenir ses larmes. Comme sa mère assistait à notre dernière entrevue, il ne me confia pas ses pensées ; mais je devinai que lui aussi aurait bien voulu partir : — Tu m'écriras, me dit-il.

Je promis. Il ajouta :

— Tu me raconteras tout, tout ce qui t'arrive, tout ce que tu fais !

Ma marraine me recommanda d'être bien sage ; et j'étais si content de partir, que je ne m'affligeai point non plus en lui disant adieu.

L'hiver s'annonça très dur. Toi qui rentrais chaque soir dans ta famille, tu n'as iamais su le froid épouvantable qu'il faisait dans notre dortoir. A force d'y grelotter, je finis par me dire que le monde n'est point aussi beau que je me l'étais figuré. Je songeai à la maison paternelle, si bien emménagée pour résister à l'âpreté du climat ; et mon cœur s'ouvrit à des regrets plus tendres. Comme Anthony revenant de la plage, je m'attendris en pensant à là-bas, et là-bas, c'étaient nos rues silencieuses, la silhouette inquiétante du château, nos horizons de neige. La nuit, dans mon lit froid, j'évoquais les figures familières : mon père, rentrant affairé, entre deux visites, et me jetant au passage un mot d'amitié ou une tape sur la joue ; ma bonne mère, venant border mon lit qu'elle avait bassiné, — en contrebande , car mon père voulait qu'on m'élevât « à la dure », — puis, ma belle marraine et Anthony; et je découvrais que je les aimais tous bien plus que je ne m'en serais douté, qu'ils me manquaient, que j'étais malheureux de ne plus les

voir. En sorte que, selon ma promesse, j'écrivis à Anthon}' une longue lettre lamentable où j'épanchai ma tristesse. Il me répondit gentiment, en me prêchant le courage et la patience, et il m'envoyait les amitiés de ma marraine ; ce qui me fit m'écrier avec joie :

^sStt-

— Au moins, personne ne m'oublie!...

Ma mère m'écrivait aussi, chaque semaine, pour me tenir au courant des moindres incidents de notre vie domestique. Tout ce qu'elle me disait m'intéressait au plus haut point. En lui répondant, je ne manquais jamais de lui répéter avec quelle impatience j'attendais les vacances de Noël, qui approchaient. Deux jours avant celui fixé pour mon départ, en m'envoyant ses dernières recommandations pour le voyage, elle me dit que, par malheur, je trouverais mon petit ami

Anthony bien malade. Cette mauvaise nouvelle ne me troubla guère : à quatorze

ans, la maladie, la mort, ce sont des idées lointaines qui manquent de précision. Je me dis : « Il est malade, il guérira, » et je n"y pensai plus. Je me mis en route avec autant d'impatience que si j'étais sur de trouver tout le monde bien portant et la maison gaie.

Hélas ! quand j'arrivai aux Pleiges, c'était cette désolation latente, répandue comme un voile de crêpe sur les gens et les choses, qui précède les deuils. Ma mère m'attendait au bureau de la Poste, — car nous n'avions pas encore le chemin de fer régional dont tu as profité. En sautant de la lourde caisse jaune où j'avais eu bien froid, je vis qu'elle ne m'accueillait point avec sa sérénité habituelle et qu'elle avait les veux pleins de larmes. En m'embrassant, elle me dit aussitôt :

— Ton petit ami est très, très malade... Je me serrai contre elle dans la crainte

naissante du malheur. Elle ajouta, la voix tremblante :

— On croit Cju'il va mourir...

Je répétai :

— Mourir 1...

Et je tâchai de réaliser le sens de cet affreux mot, sans bouger de place, comme hypnotisé par une apparition terrible.

— Il faut venir à la maison, dit-elle. Je me laissai prendre par la main,

comme quand j'étais tout petit et, chemin faisant, ma mère me raconta la

lugubre histoire. C'était une nouvelle suite de la méchanceté de mes camarades. A Tune de ses rares sorties, en compagnie de la femme de chambre, Anthony avait rencontré leur troupe ennemie. Il n'y eut, cette fois, pas d'attaque : des rires seulement, des gestes moqueurs, des injures. Il s'effraya et se mit à

courir. En le voyant fuir, les autres cou rurent après lui comme une meute de jeunes chiens déjà cruels. Il précipita sa course, il s'affola. M. Lanternier, qui passait par hasard, arrêta la bande ; mais l'enfant, hors d'haleine, épuisé, se laissa tomber sur un de ces tas de planches

comme il y en a sur la route, dès la sortie de la ville. La bise glacée soufflait sur lui, — pauvre plante trop frêle pour supporter ses coups. Il sanglotait. Il répétait :

— Laissez-moi ! Je veux rester là !

Quelques heures après, une fièvre violente éclata : c'était la pneumonie.

— Ton père le soigne, dit encore ma mère, avec un célèbre médecin qui vient de Lyon. Ils ont peu d'espoir.

Elle, qui me soignait toujours comme un objet fragile, me laissa à peine le temps de me restaurer, et m'envoya chercher des nouvelles.

Le cœur serré, je me dirigeai vers le château. Le cher paysage, dont j'avais depuis deux mois la nostalgie, m'enveloppait de ses horizons blancs de neige. Sur

L INXOCi:XTE

le bord de la route, les sapins couverts de givre montaient leur garde éternelle. Je

ne les voyais pas.

Je ne voyais rien.

Je n'éprouvais qu'une

sourde angoisse, qui

me faisait mal, l'angoisse ^'-•

de cette chose effroyable

que je commençais à concevoir, depuis

que ma mère l'avait nommée : la mort.

Et j'allais à petits pas. ma marche ralentie par la peur de ce que j'allais voir.

Le château s'ouvrit devant moi comme un caveau funéraire. Il me parut abandonné déjà. Sous les voûtes du vestibule, mes pas éveillèrent des échos que je ne connaissais pas. Machinalement, je me dirigeai vers la salle d'études, dont je poussai la porte. Elle était vide. Je m'en éloignai en frissonnant. Comme je restais là, sans savoir où aller, je vis ma marraine qui descendait l'escalier. Et je lareconnus à peine. Ah! cette fois, M'"^ d'Ormoise aurait pu le dire en toute vérité : elle avait vieilli. De je ne sais combien d'années ! Jamais je n'avais vu de tels veux de fièvre brûler dans un visage que labourait l'angoisse. Elle vint à moi:

— Ah ! c'est toi, filleul ! me dit-elle, sans s'étonner de me voir là. Il va mal..., il va très mal...

Je ne savais que lui dire. Je murmurai :

— Oh 1 marraine...

Elle sanglota :

— Adieu ! Je retourne auprès de lui.

Et elle disparut.

Je repris le chemin de la ville, en proie à cette tristesse des enfants qui ne comprennent pas encore, mais pressentent déjà la cruauté du sort des hommes, rempli de compassion pour le petit agonisant dont j'évoquais la souffreteuse figure, pour la pauvre femme c^ue je venais de

voir passer comme une image de la désolation. Par les rues, qu'égayaient les devantures des boutiques décorées pour

la Noël, je rencontrai quelques garçons de ma connaissance, entre autres Frédéric Lambert, que son ignorance retenait aux Pleiges, bien qu'il fût mon aîné. Il m'arrêta, d'an air embarrassé :

— Tiens, c"est toi I me dit-il. Tu es donc ici ?

Je lui répondis froidement :

— Oui, je suis ici.

Et je fis mine de continuer ma route. Il me retint, en se dandinant devant moi.

— Attends un peu, me dit-il. Tu ne sais pas que ton ami de Jà-has (d'un regard il désigna le château) est très malade !

— Oui, je le sais. Je viens de prendre de ses nouvelles.

— Comment va-t-il ?

— Très mal.

— Ah!...

A' ors, le trouvant bien hardi d'avoir osé me parler d'Anthonv, je laissai éclater mon indignation, en phrases que hachait mon grand besoin de pleurer :

— Oui, il est très malade... Et c'est votre faute..., votre faute à tous I... Vous l'avez tourmenté..., vous l'avez fait courir..., alors, il a pris froid..., et il va mourir... ; et c'est vous qui l'aurez tué I...

Le grand garçon m'écoutait sans répondre, la tête basse, l'air piteux, debout au milieu de la rue, les mains dans les poches de son pardessus. Il essaya de protester :

— Oh ! non ! fit-il.

Je répétai avec énergie :

— Oui, vous, vous, vous!... Tu le sais bien... Tu sais bien que vous le détestiez... Il ne vous avait pourtant point fait de

mal... Jamais!... Il était très bon... Il fallait le laisser tranquille !...

Frédéric Lambert ne protestait plus ; mais il voulut s'excuser.

— Tu comprends, dit-il, nous ne savions pas... Ah ! si nous avions su...

Et il me quitta, sur ces paroles de regret.

Je ne les attendais pas. Mais je m'aperçus bientôt que le sentiment qu'elles exprimaient était celui de toute la ville. Car les personnes les plus hostiles venaient aux informations chez ma mère et, cette fois, sans méchanceté, avec des airs honteux ou sincèrement inquiets : M"" Eléonore, qui se désolait de n'oser retourner au château, M'"'' d'Ormoise, d'autres encore que je n'ai pas eu l'occasion de te nommer. Elles s'apitoyaient, elles se désolaient, elles répétaient :

— Pauvre petit !

Ou:

— Pauvre femme !

Chacune d'elles demandait avec sympathie :

— Est-ce que le docteur n'a vraiment plus d'espoir?

Ma mère leur répondait :

— Oh ! bien peu.

Alors elles se désolaient. Cela m'étonnait beaucoup. Je ne savais pas que les hommes veulent bien faire le mal, mais qu'aussitôt qu'ilsl'ontfait, ils s'en étonnent et le regrettent. C'est le seul indice qui

montre qu'ils ne sont pas foncièrement mauvais. Dans le fait, je n'entendais plus parler des habitants du château qu'avec bienveillance et sympathie. Un détail frappait tout le monde : c'était la fin d'une race ; et l'on entendait répéter, comme un refrain :

— ... Un beau nom qui va disparaître ! Nul ne songeait plus qu'ils avaient mis

en doute la légitimité de l'héritier de ce nom là. Maintenant, à ses dernières heures, le pauvre Anthony, l'enfant pourchassé par la meute hostile des gamins, était bien, pour la ville, le dernier des Pleiges, et le lustre de l'ancienne famille historique allait s'éteindre avec lui.

Dans ce concert de plaintes et de regrets, la voix de M. Lanternier résonnait plus haut que les autres. De temps en temps, il ouvrait notre porte pour demander :

— Eh bien ?... Les dernières nouvelles ?... Que dit le docteur?...

Mon père disait seulement :

— Dieu peut toujours faire un miracle.

Cela semblait presque un arrêt de

mort, car on sait que les miracles sont rares. Pourtant, on espérait encore : on espère toujours, aussi longtemps que la mort n'est pas là.

Ce furent de douloureuses journées, dont je retrouve au fond de ma mémoire l'impression de stupeur et d'effondrement.

Noël, qui tomba pendant cette lugubre période, m'apporta ses présents accoutumés, que je reçus sans plaisir : il manquait celui de ma marraine. Tout en dénouant tristement les ficelles roses de mes paquets blancs, je me sentais comme entouré d'i-

mages de mort, de je ne sais quelle atmosphère où vibraient des bruits étouffés de sanglots. Comme d'habitude, ma mère avait préparé le dîner traditionnel : l'oie rôtie aux marrons, le vacherin à la crème. Mais mon père fit avertir qu'il ne viendrait pas, ne pouvant quitter le château ; en sorte que nous dînâmes en tête en tête, ma mère et moi, sans appétit, presque sans rien nous dire.

Ce fut le lendemain, vers midi, que mon père nous apporta la fatale nouvelle.

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Rien qu'à son air, nous avions compris. Pourtant, comme les autres jours, ma mère demanda :

— Eh bien ?... Il répondit :

— C'est fini !

Elle s'écria :

— Ah ! mon Dieu !

Il y eut un silence. Mon père arpentait la chambre, les mains derrière le dos. Ma mère demanda :

— A-t-il beaucoup souffert ?

]Mon père arrêta sa marche inquiète pour donner les détails :

— Il n'a point eu d'agonie, le cher enfant... Ce matin, il s'est tourné contre le mur, en disant, de sa pauvre petite voix fêlée : « Je vais mieux, beaucoup mieux, à présent !... » Il est resté un moment immobile ; puis il s'est retourné vers nous, en nous regardant avec des yeux qui tournaient... Un geste, un hoquet, c'était tout... On ne peut pas mourir plus doucement !...

Le silence recommença. Puis ma mère demanda encore :

— C'était quelle heure ?

— Neuf heures et demie.

— Et la comtesse?

— Oh!...

Le geste de mon père voulait tout dire.

— Il te faut aller au château, ajouta-

t-il. La pauvre femme a besoin qu'on Tentoure.

- J'irai.

Je m'avançai, et dis, bien eue cette résolution me coûtât quelque effort •

— Moi aussi, je veux aller... Je veux le voir !

— Non, non, dit ma mère, ces émbtions-là sont mauvaises pour les enfants.

Mais mon père m'appuya :

— Pourquoi? dit-il. Tu as raison, Philippe. Anthony t'aimait beaucoup. Il a

souvent parlé de toi, dans son délire. Tu as raison de vouloir lui dire adieu. Allons tous les trois ! Allons !

Ma mère céda ; mais je vo3'ais à son air inquiet qu'elle craignait pour moi cette première rencontre avec la mort, et, tout en mettant son chàle et son chapeau, elle me suivait de ses yeux de sollicitude. Je lui dis :

— Je n'ai pas peur, maman !

Elle me serra contre elle, comme pour me défendre de la formidable ennemie qui rôdait peut-être encore près de nous ; car elle ne se contente pas souvent, dit-on, d'une seule victime.

Comme je le revois bien, le pauvre corps si grêle, aminci encore, diaphanisé par la maladie ! Comme je les revois, les 5'eux fermés où s'était éteinte la nostalgie de la mer, et les mains, les longues mains maigres sur la couverture, et ce bouquet de roses de Noël, — les seules fleurs qu'on eût trouvées, — posé sur la poitrine immobile et muette ! Et près du lit, dans le demi-jour de la chambre où flottaient des odeurs de drogues, la forme vague et noire de ma pauvre chère marraine !...

Elle était anéantie dans un fauteuil, la main étendue vers la main de son fils. Au bruit que nous fîmes en entrant, elle se tourna vers nous, je vis un visage presque aussi maigre que celui du cadavre, des

lèvres exsangues, des yeux entourés d'un cercle noir, — de grands yeux brûlés de fièvre qui ne pleuraient pas. Ah ! cette fois, elle n'avait plus d'âge, plus de couleurs, plus de beauté, presque plus de vie. C'était une vieille femme, avec des mèches grises qui pendillaient autour de son front labouré de rides. C'était la douleur, l'affreuse douleur la plus humaine et la plus désespérée, la douleur suprême de celle qui a tout perdu et se retrouve vivante à côté de la mort. Elle poussa une espèce de gémissement, une plainte de bête blessée, un de ces cris qui sont la langue du désespoir. Elle nous tenait les mains. Puis elle me prit dans ses bras, sur ses genoux, et se mit à me bercer d'un mouvement rythmique. Ou bien, elle promenait ses doigts dans mes cheveux et se penchait pour poser sur mon front ses lèvres fiévreuses ; et elle répétait :

— Ah! toi !... toi î... toi!...

Je me demandais ce que ce mot voulait dire, tout le sens qu'il cachait, toutes les pensées qu'il représentait, et j'avais peur de quelque chose d'inconnu, de pire que la mort, de la folie, sans doute, qu'obscurément je pressentais très proche, rôdant, invisible, par la chambre mortuaire, guettant ce front que la douleur lui livrait. Ma mère se rapprocha. Je sentis sa main qui se posait sur moi, prête à me défendre ; et je me mis à pleurer, d'abord

tout doucement, en retenant mes sanglots, puis plus fort.

Ces pleurs d'enfant soulagèrent celle qui n'avait plus de larmes, car ses bras qu'elle serrait contre moi se détendirent, son farouche silence se rompit, j'entendis qu'elle disait d'une voix presque naturelle :

— Il t'aimait î... Il a parlé de toi ! . .. Il appelait : Philippe !... Il était ton ami !...

Elle se tut de nouveau, en me gardant contre elle, immobile.

— Je vais l'emmener, dit mon père.

Elle supplia :

— Pas encore.

Ma mère insista :

— C'est encore un enfant !...

Elle ne répondit pas, et la scène de deuil se prolongea...

Ensuite, je sus heure par heure ce qui se passait au château.

Souffrant depuis plusieurs semaines, atteint dans ses facultés plus encore que dans sa santé, le colonel, qui s'était à peine aperçu de la maladie de son petitfils, s'aperçut à peine de sa mort. Seulement, il demandait sa fille, qu'on ne pouvait pas arracher de la chambre mortuaire. Elle refusait toute nourriture. Pourtant, le second jour, mon père parvint à lui faire prendre une tasse de lait. Sa vie physique semblait suspendue, plus encore sa vie morale : inerte, elle s'abandonnait à ceux qui remplissaient pour elle les

pénibles devoirs des premières heures de deuil, sans autre souci que de rester auprès du cadavre. Elle se laissa embrasser par M"^ Eléonore, qui profita de la circonstance pour faire sa rentrée au château, dont elle pressentait la prochaine vacance, et se réinstalla dans son ancien appartement. A peine distinguait- elle, comme des ombres confuses, les figures des gens qui venaient chuchoter autour d'elle. Elle subissait leurs poignées de main, leurs vaines paroles, et ne répondait pas. Le curé, toujours craintif, raconta qu'il n'avait point osé lui proposer ses habituelles consolations :

— Plus tard, disait-il, j'essayerai. . .

Il disait aussi, qu'en le voyant prier au pied du lit, M'"^ des Pleiges avait pu pleurer pour la première fois.

Cependant le mouvement que la maladie d'Anthony avait produit dans Topinion, allait s'accentuant. Les plus intraitables s'adoucirent jusqu'à laisser tomber des paroles de pitié. Il y eut des conciliabules où Ton discuta la conduite à tenir. Quelques personnes osèrent déposer leurs cartes au château, d'autres envoyèrent des fleurs, parmi lesquelles on remarqua la belle couronne des élèves du lycée : car de tout temps les hommes se sont plu à couronner leurs victimes. La ville entière suivit le convoi. Oui, mon cher ami, ils voulurent tous prendre leur rang derrière le petit cercueil, si léger aux bras des fossoyeurs, ces bourreaux inconscients dont chacun avait lancé sa pierre ; depuis les anciens amis, premiers inventeurs de la légende meurtrière, — M""^ d'Ormoise, la famille Lesdiguettes au grand complet, M^ Féréday et tutti quanti, — jusqu'aux anonymes, jusqu'aux inconnus dont la malveillance, moins effi-

cace, ne s'était exercée qu'à voix basse, dans le demi-jour des boutiques, grossissant pourtant de son murmure le concert haineux de la calomnie. Il y avait aussi mes anciens camarades, groupés autour du grand Frédéric Lambert, qui les dépassait de la tête. Et ce troupeau suivait, avec des mines contrites, des chuchotements, s'interrogeant les uns les autres, mettant en commun leurs renseignements sur lesquels leur incorrigible imagination brodait déjà ses fioritures :

— Et la comtesse ? Elle n'est pas là?

— Elle est malade : elle a la fivère, elle divague , elle dit que son fils va revenir.

— On dit qu'elle s'est jetée sur le corps, au moment de la mise en bière, et qu'elle criait : « Laissez-le-moi ! Je veux le garder ! »

Là encore, la curiosité primait la pitié ; pourtant, quelques-uns murmurèrent, d'un ton de compassion sincère :

— La pauvre mère !

Pour moi, qui connaissais le détail vrai des dernières scènes, je n'aurais eu garde de les raconter à aucun d'entre eux, tant ils me semblaient indignes qu'on leur parlât de leur adorable victime. En réalité, les choses ne s'étaient point passées comme se le représentait leur imagination banale. Point de cris, point de violence, point de vaine révolte : rien qu'un morne

i68 l'innocente

désespoir, trop profond pour se manifester, qui prend l'apparence de la résignation, une chute de l'être dans le trou soudain creusé par la destinée, sans plaintes, sans paroles, sans larmes, l'effondrement irrémédiable d'une pauvre vie qui ne se gouverne plus. Le matin de ce jour des obsèques où la ville l'attendait, la comtesse Micheline s'était habillée, parce qu'on lui avait dit que le moment approchait, qu'on viendrait tantôt chercher la chère dépouille, et qu'il faudrait l'accompagner ; elle ne put pas, simplement. Elle n'avait plus de forces. Au moment du départ, un évanouissement prolongé l'abattit sur le sol, où je la vis s'affaisser, comme si ses membres se disjoignaient. Sur l'avis de mon père, le cortège se mit en route quand même, la laissant seule avec mes parents, dans le grand château vide.

Plus tard, deux ou trois heures après la cérémonie, quelques personnes, dont M""^ d'Ormoise, vinrent chez nous aux nouvelles. J'étais seul avec ma mère qui les reçut sans empressement. Elles caquetèrent longtemps, emplissant la maison du bruit de leurs questions qui ne tarissaient pas.

— Est-ce que l'évanouissement s'est beaucoup prolongé ?

— Est-ce que le docteur croit qu'elle sera gravement malade ?

— Qu'est-ce qu'elle a dit en reprenant

ses sens ?

— N'a-t-ellefpas voulu venir au]^cimetière ?

Ma mère répondait avec discrétion,

évitant d'être précise, ayant le sentiment que cette douleur ne les regardait point.

— Mon mari ne sait que penser... la comtesse ne parle pas...

Alors des réflexions s'entre-croisaient, désolément banales, et plus curieuses toujours que bienveillantes :

— C'est un bien grand malheur pour elle !

— Qu'est-ce qu'elle va devenir, à présent ?

— ... Avec son père dont l'état est aussi très inquiétant !

— Un malheur n'arrive jamais seul !

— ... Heureusement que M"^ Eléonore est rentrée au château !

— Dans des moments comme celui-là, on oublie toutes ses rancunes...

M""^ d'Ormoise resta la dernière. Sans doute, il y avait quelque chose qu'elle désirait savoir ou dire ; car, d'habitude si sûre d'elle-même, elle hésitait, cherchait ses mots, tombait dans des redites, et surtout, prenait un air doucereux, attendri, qui semblait un masque posé sur son dur visage. Ma mère ne l'encourageait pas : assise vis-à-vis d'elle, dans l'attitude de politesse déférente qu'elle prenait en causant avec les personnes de marque, elle gardait sa réserve et ne répondait qu'en pesant ses paroles. M'"*^ d'Ormoise, cependant, soupirait en répétant :

— Ah ! la pauvre jeune femme!... la pauvre jeune femme !,..

Bientôt elle ajouta :

— La voilà seule au monde, maintenant... A son âge, chère madame, ne trouvez-vous pas cela affreusement triste?

Ma mère dit simplement :

— Oui, c'est très triste.

^jme d'Ormoise revint à son idée :

— Seule !.,. Elle qui semblait si bien faite pour être heureuse !

Puis, passant d'un trait condamnation sur les événements des dernières années, elle ajouta :

— Heureusement qu'elle pourra compter sur beaucoup de sympathie.

Comme ma mère levait sur elle des yeux stupéfaits, elle ajouta :-

— Ah ! je sais ce que vous allez me dire, chère madame!... Il y a eu des commérages, des malentendus, n'est-ce pas?...

Mais qu'est-ce qui reste de tout cela en présence d'un tel malheur ? Vous verrez, chacun comprendra son devoir, chacun s'efforcera de témoigner à la comtesse que son deuil est bien partagé.

Ma mère détourna les yeux sans répondre. Il y eut un silence embarrassé.

]y[me d'Ormoise le rompit en reprenant, d'un ton insinuant :

— Pensez-vous qu'elle reçoive, chère madame ?

Je t'ai déjà dit que ma mère était une femme modeste et résignée, de celles qui n'ont dans l'âme aucune flamme sourde de révolte contre les gens ni contre les choses, qui acceptent sans critique ni colère les cruautés de la vie, ne s'irritant jamais contre les faiblesses humaines et trouvant volontiers que tout ce qui est, est toujours bien, et que tout le monde a tou-

jours raison. Pourtant, cette fois, elle se raidit en répondant :

— Oh! certainement non, madame, la comtesse ne recevra personne !

M^^ d'Ormoise baissa la tête, parut un peu confuse, réfléchit et trouva ceci :

— Vous continuerez pourtant à la voir chaque jour, vous, chère madame?

Ma mère répondit :

— C'est que moi, madame, je n'ai jamais cessé de lavoir.

C'était l'extrême limite de la critique qu'elle se serait permise.

En se levant pour prendre congé, M""^ d'Ormoise dit encore :

— Surtout, chère madame, ne manquez pas de lui dire que j'ai pris la part la plus vive à son grand chagrin, et que je pense beaucoup à elle, beaucoup, n'est-ce pas ?

Ma mère s'inclina sans répondre, incapable de prendre un engagement qu'il lui eut été impossible de tenir, et la vieille dame partit enfin, avec un dernier sourire confit.

Oh ! le lugubre nouvel an que nous passâmes !

Je me rappelle que la neige était tombée avec une abondance extraordinaire, même en ce pays où chaque hiver en voit de véritables entassements. Lente, molle, incessante, elle descendait à gros flocons étoiles. Bientôt elle obstrua les routes,

coupa les communications, nous isola du reste du monde. Nous étions comme enveloppés dans un vaste linceul, épais, moelleux et lourd, que prolongeait Tinfini d'un ciel laiteux ; et les yeux se fatiguaient de cette blancheur implacable. D'habitude, notre petite famille célébrait sans bruit, mais avec une intimité très douce, le commencement de la nouvelle année.

Nous veillions ensemble jusqu'après minuit. Quand notre vieille pendule sonnait ses douze coups, mon père, un peu enclin aux pensées mélancoliques, murmurait en hochant la tête :

— Savons-nous ce que celle-là nous apportera ?

Ma mère, avec la sérénité de sa tranquille nature, ne manquait pas de répondre :

— Il faut avoir confiance !

Et nous choquions nos verres de vin chaud, jusqu'à ce que la grosse bûche qui brûlait dans la cheminée fût près de s'éteindre. Ce n'était point, si tu veux, une fête, mais c'était la joie de l'intérieur bien clos, bien chaud, bien familier, à l'abri des rafales, tout embelli par l'affection. Cette année-là, une insurmontable tristesse pesait sur nous, épaisse et infinie comme la neige du dehors. Ma mère passa la soirée de la Saint-Sylvestre au château, d'où elle revint les yeux en larmes. J'étais resté seul, mon père ayant été appelé

pour un cas urgent. J'avais passé la soirée à lire, et fini par m'endormir, et je m'éveillai l'esprit lourd, indifférent aux impressions du jour solennel. Mon père rentra. En enlevant son manteau de fourrure, il demanda :

— Comment va-t-^//^, aujourd'hui ?

Ma mère répondit :

— Toujours de même.

Mon père s'installa dans son fauteuil.

— Ce jour doit lui être bien cruel, fit-il en réfléchissant.

— Pas plus que les autres, dit ma mère. Je crois qu'elle ne sait pas même que l'année va commencer...

— C'est vrai, dit mon père, elle n'a rien à en craindre ni rien à en attendre.

La vieille pendule, de sa voix qui ne changeait pas, sonna ses douze coups.

J'attendais la phrase accoutumée. Peutêtre monta-t-elle aux lèvres de mon père, mais il ne la prononça pas ; et nous nous regardions tous les trois, en laissant refroidir le vin qui fumait dans nos verres, gagnés ensemble par cette sourde angoisse que donne aux êtres unis le voisinage de la douleur ou le passage de la mort.

Cette impression me hanta pendant les deux ou trois jours qui suivirent. Ma mère passait presque tout son temps au château. Mon père faisait ses visites de malades. Je restais seul, replié sur moi-

même, en proie à des pensées qui n'étaient point de mon âge. Si j'ai gardé un souvenir si net des moindres incidents de cette douloureuse aventure, c'est certainement en partie parce que je leur ai dû la brusque révélation de ces mystères que l'âme, d'habitude, découvre peu à peu : la douleur, l'injustice, la séparation, la mort. Je ne sortais pas, par crainte de rencontrer quelqu'un de ces êtres à qui j'en voulais du mal qu'ils avaient fait, que j'accusais de méchanceté noire, que je haïssais, que j'aurais voulu punir, dont la vue faisait bouillonner, comme une onde généreuse, mon indignation d'enfant. En entrant, ma mère me demandait :

— Qu'as-tu fait, Philippe, aujourd'hui?

Il me fallait lui répondre :

— Rien !

Elle ajoutait :

— Est-ce que tu t'ennuies ?

— Non. Comment va ma marraine ?

La réponse ne variait pas :

— Toujours la même chose, Philippe.

La veille de mon départ, ma mère me

dit :

— Ne veux-tu pas la voir, avant de rentrer au lycée ? Je crois que cela lui ferait du bien.

Et elle méprit avec elle.

Au miUeu de la neige qui l'entourait de toutes parts, le château se dressait avec un aspect fantastique. Je poussai trop

fort la porte cochère, qui se referma brusquement, en éveillant des échos dans le vide. Je frissonnai :

— Fais doucement, me dit ma mère.

Nous suivîmes les longs vestibules,

marchant sur la pointe des pieds.

Avec un serrement de cœur, je passai à côté du grand hall, — notre ancienne salle d'études, — où Ton ne verrait plus la pensive figure d'Anthony penchée sur ses chers livres ; et je crus le revoir, et je crus entendre sa voix. Une femme de chambre nous fit signe de la suivre. Elle nous conduisit dans le petit salon où se tenait la comtesse : je vis une ombre noire, affaissée, écrasée, que notre entrée fit remuer. Ses yeux autrefois si beaux, — rougis maintenant et hagards , — se fixèrent sur moi. Une faible main m'attira. Sa voix dit, très bas :

— Cher petit !...

Je l'embrassai.

— Ma bonne marraine !...

Son souffle haletait. Elle me serrait contre elle, en silence. A la fin, elle réussit à parler; avec un grand effort, elle me dit :

— Tu rentres au lycée?

— Oui, marraine.

— Bientôt?

-- Demain.

— Tu travailles bien ?

Je regardai ma mère, qui répondit pour moi :

— Ses maîtres sont contents de lui.

Elle essaya de sourire.

— A la bonne heure !

Mais son sourire, à peine esquissé, s'éteignit sur ses lèvres. Elle reprit :

— Est-ce que tu t'ennuies, là-bas ?

— Un peu, marraine.

Elle poussa un long soupir et murmura, pour elle-même :

« Comme il se serait ennuyé, lui!... »

Puis elle me dit encore :

— Il faut toujours travailler... Il faut être sage... Il faut rester brave et bon..,, comme tu Tas été . . . , pour lui ....

Ces trois phrases me mirent dans une grande exaltation. Le lendemain, en grelottant dans la diligence qui m'emmenait à travers la neige, par un froid de Sibérie, je me les répétais à moi-même, constamment ; et j'y répondais, et je promettais de m'en souvenir toujours.

u Oui, marraine, je travaillerai, je serai sage, je serai brave et bon !... »

Cela me semblait un programme d'existence très normal et très simple, auquel il devait être extrêmement facile de se conformer. Bon Dieu I que j'y ai souvent manqué ! Pourtant, cette espèce de devise m'est revenue bien des fois dans la suite ; si je ne lui suis pas toujours resté fidèle, du moins Tai-je toujours retrouvée au fond de moi, et peut-être lui dois-je d'avoir reculé devant certaines actions que je regretterais d'avoir commises.

Les premiers jours de la rentrée me furent pénibles ; j'imagine qu'à ce momentlà, je te parlai souvent de ma marraine. Mais, pauvres petits êtres que nous étions, que pouvions-nous comprendre au drame de sa vie ? Je savais seulement qu'elle était malheureuse et pleurait son fils ; le reste, — ce que je t'ai raconté aujourd'hui, — je n'en avais alors qu'une con-

fuse intuition. Je la suivais de mes pensées ; sa tristesse, en se répercutant en moi, jetait une teinte de deuil sur le monde dont je faisais la découverte. Dans toutes mes lettres à ma famille, je demandais de ses nouvelles. On me répondait qu'elle était faible et malade et qu'elle ne se consolait pas. Puis, un jour, mon père m'écrivit qu'elle venait de s'éteindre subitement, enlevée par la rupture d'un anévrisme. La mort la frappait là même où elle avait souffert : au cœur ; du moins y mit-elle quelque douceur : elle fut subite ; l'être gracieux dont l'âme avait été broyée par de telles cruautés ne connut pas les affres de l'agonie. Je sus que, la veille de sa mort, elle avait parlé de moi ; je jouais un petit rôle dans sa pauvre vie ; à ses yeux, un vestige du frêle enfant perdu subsistait dans le filleul qui avait partagé ses leçons et fait le coup de poing pour sa défense. Quant à moi, cette mort fut mon premier grand chagrin : il me sembla que quelque chose de très beau, de très bon, de très pur et de rare venait de s'éloigner du monde, désormais attristé et enlaidi. Je pris ma ville natale en exécration : j'ai eu beaucoup de peine à lui pardonner.

M. Marian, dont l'esprit se brouillait de plus en plus, s'aperçut à peine du nouveau coup qui le frappait : on l'emmena dans un asile de vieillards. M"® Eléo-

i8o l'innocente

nore dut de nouveau quitter le château, qui fut mis en adjudication. Et les événements dont il avait été le théâtre changèrent de caractère en reculant dans le passé.

D'abord, le voile qui les avait enveloppés se dissipa peu â peu : le jour se fit sur le mystérieux suicide de M. des Pleiges, cause première des malheurs des siens.

Le désarroi dans lequel on trouva ses affaires, désarroi qui remontait au comte Anthony, l'expliqua en partie. De plus, on sut que, peu de temps après son mariage, il avait ressenti les premiers symptômes de cette maladie terrible, fatale et héréditaire, qu'on appelle vulgairement le haut mal. Il avait fait jurer à mon père de n'en pas révéler le secret, par crainte d'inquiéter l'avenir de son fils. Pendant plusieurs années, il lutta contre le mal ;puis, quand les attaques se rapprochèrent, il prit la résolution désespérée que tu sais, et Texécuta dans le remords et la douleur. Sa fin coupable, que les siens devaient expier si cruellement, était donc dans sa pensée un acte de dévouement suprême, accompli pour eux. Je crois qu'il s'était ouvert de son sinistre projet à M. Marian. Je crois aussi que la comtesse connut plus tard la cause de sa mort et porta le poids de l'angoissant secret qu'elle recelait. En tout cas, il apparut aux plus malveillants qu'il n'y avait jamais rien eu de fondé

dans le roman dont l'imagination de la ville avait fait les frais. Un drame très simple, dont la douleur tissait la trame, s'était déroulé dans le vieux château ; seule, la malignité des gens y avait introduit la faute et la honte. Ne crois-tu pas que cela se passe bien souvent ainsi ? Nous avons tant de peine à nous résigner aux misères de notre sort, que nous sommes enclins à en charger notre responsabilité : quand nous voyons un grand malheur autour de nous, notre premier mouvement n'est-il pas de conclure que les victimes en sont aussi les artisans ?

J'avais écouté ce long récit avec un vif intérêt. Comme Philippe se taisait, je levai les yeux sur le portrait qui me l'avait valu. Je le contemplai longuement : il ne me parut plus aussi détestable. Mon ami le regardait aussi, les yeux attendris. Je dis :

— C'était une douce figure.

Avec un léger tremblement dans la voix, Nattier ajouta :

— Une âme plus douce encore... une pauvre victime !

En rappelant ses souvenirs du fond de leur passé, son récit l'avait incliné â ces réflexions générales qu'il affectionnait ; car, après un silence, il reprit :

— Laisse-moi te dire encore que, vers

ce temps-là, je fus stupéfait de la facilité avec laquelle les hommes oublient et se pardonnent à eux-mêmes le mal qu'ils ont causé. Tu t'imagines peut-être que, éclairés sur la vérité des faits, convaincus de la parfaite innocence de la comtesse Micheline, pénétrés du sentiment de leur erreur et de ses tragiques résultats, les bonnes gens des Pleiges prirent le sac et la cendre , et connurent le mal d-u remords? Détrompe-toi, mon bon ami!

Ils oublièrent, tout simplement. Oui, ils oublièrent leurs soupçons, leurs commérages, leur injustice ; ils oublièrent la légende qu'ils avaient fabriquée; et, pour mieux l'oublier sans doute, ils en inventèrent une autre pièce à pièce, celle qui a cours aujourd'hui. Tu auras l'occasion de rencontrer quelques-uns de nos notables. Parle-leur de la comtesse Micheline. Ils te répondront à peu près :

« C'était un ange ! mais elle a été bien malheureuse. Elle a perdu un mari qu'elle adorait, et qui s'est suicidé dans ses bras, parce qu'il souffrait de la plus affreuse des maladies ; elle a perdu son fils unique, enlevé par la même maladie que son père. Elle-même est morte de chagrin ; et sa mort a mis en deuil toute la ville, qui la révérait dans sa douleur comme une sainte , » Le curé actuel accentuera : « Oui, une sainte, te dira-t-il. Mon prédécesseur, qui l'a beaucoup con-

nue, me l'a bien souvent répété pendant que j'étais son vicaire, en me disant tout le bien qu'elle faisait, et l'espèce d'adoration qu'on avait pour elle. » Sans parler de la génération nouvelle, les survivants de ce temps éloigné te diront tous, en employant les mêmes mots expressifs et catégoriques : « Oh ! nous l'avons beaucoup connue ! Elle est un de nos plus aimables souvenirs ; nous lui devo«ns de savoir ce que c'est qu'un être parfait, un ange, une sainte!... »

Philippe rêva un instant, et conclut :

— Le malheur, c'est qu'il a fallu qu'ils la tuent pour la connaître...

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