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puisqu'il faut qu'un homme se prépare à la vie; et elle s'assombrit, et elle s'elïor-
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ça de repousser le plus loin possible cette angoissante pensée.
— Il est encore si petit, disait-elle.
' Ma mère dit, pour lui faire plaisir :
— Oh ! sans doute, vous avez du temps de\ant vous.
Mais elle secoua la tête sans répondre : ses yeux perdus semblaient fixés sur ce coin mystérieux de l'avenir dont elle venait ainsi de soulever le voile.
Pour la tirer de cette dangereuse rêverie, ma mère demanda, comptant sur une réponse affirmative :
— Vous retournez en Italie, cet hiver, n'est-ce pas ?
Je jetai un coup d'œil du côté des deux causeuses, et je vis, oui, je vis une larme briller dans les yeux de ma marraine. Elle hésita un instant avant de répondre lentement :
— Non, pas cet hiver, nous n'irons pas. Elle restait immobile, les mains posées
sur ses genoux, les regards perdus. Après un long silence, elle reprit, en baissant la voix :
— Nous ne pouvons pas...
Et plus bas encore, si bas que j'entendis à peine :
— Nous ne sommes plus assez riches pour voyager.
Ma mère ne put réprimer un geste d"étonnement, presque de doute. La comtesse ajouta :
— Oui, nous avons fait de grandes pertes.
Puis, se reprenant en tâchant de sourire et d'égayer sa voix :
— Il ne faut pourtant pas trop nous plaindre, chère madame. Il va sans dire que, si la santé d'Anthony l'exigeait absolument, nous nous arrangerions, mon père et moi. Mais, grâce à Dieu, ce n'est pas le cas. Il va mieux, beaucoup mieux, cette année. Votre mari lui-même, qui est toujours un peu pessimiste, nous rassure. Alors, vous comprenez, j'en profite pour faire des économies.
En ce moment, elle regarda de mon côté. Je n'eus pas le temps de détourner mes yeux stupéfaits. Elle comprit que j'écoutais, fit un signe à ma mère, qui allait lui répondre et qui baissa la voix, et leur conversation se perdit dans un chuchotement imperceptible. Un moment après, elle se levait pour partir. Elle m'appela :
— Filleul, viens m'embrasser.
J'accourus, elle se pencha sur moi et
me caressa les cheveux du geste que j'aimais.
— Il ne faut jamais écouter ce que disent les grandes personnes, me dit-elle.
Quoiqu'elle parlât bien doucement, je me sentis rougir; mais, pour rien au monde, je n'aurais consenti à ignorer ce que je savais maintenant.
Les paroles de ma marraine m'avaient plongé dans une véritable stupeur : pour moi, les habitants du château étaient des êtres d'une essence supérieure, un peu parents des princes de contes de fées. Voici que, soudain, je les découvrais astreints à de communes misères ! Ce fut comme un coup de lumière douloureuse tombant sur la vie, comme une éclaircie ouverte à mes regards d'enfant sur l'universelle souffrance. Le soir, à dîner, mes parents commentèrent ensemble cette étrange confidence. Mon père, l'air attristé, jouait avec son couteau, en écoutant le récit de ma mère, qui lui demanda :
— Savais-tu ?...
Il répondit :
— Je m'en doutais.
D'un ton de compassion profonde, il murmura :
— Pauvre femme ! . . .
Après avoir rêvé un instant, il reprit :
— Il ne faut pas qu'on s'en doute.
Prends bien garde de n'en parler à personne.
Puis, se tournant vers moi :
— Toi aussi, Philippe, si par hasard tu as compris I
La recommandation était superflue :
j'avais compris, j'avais senti, je me serais fait hacher en morceaux plutôt que de dire un mot qui pût nuire à ma marraine,
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en lui enlevant le dernier reste de prestige peut-être qu'elle conservait aux 3'eux de ses ennemis, celui de sa fortune dont ils ignoraient encore récroulement. Mes idées, comme toujours celles des enfants, étaient simplistes : pour moi, gêne, manque d'argent, équivalaient à misère
L'exclamation de mon père : ^^ Pauvre femme ! » prenait un sens littéral qui me terrifiait. Je m'imaginai ma marraine chassée du château par les huissiers et procureurs, gens redoutables dont je connaissais vaguement l'existence. Je passai de fort mauvais jours à me figurer sa destinée. Un incident me rassura : j'appris qu'un des professeurs du lycée, M. Lan-
ternier, était appelé à donner des leçons particulières de latin à Anthony ; j'en conclus aussitôt que la situation n"était point aussi désespérée que je l'avais cru : car des leçons particulières représentaient pour moi une dépense considérable.
Ce M. Lanternier était un pauvre garçon, dont le maigre traitement nourrissait une mère et deux sœurs cadettes. Long, maigre, osseux, la figure glabre, les yeux étonnés derrière des lunettes teintées, timide comme le sont volontiers les êtres faibles et dépendants, il nous paraissait un peu ridicule. Les plus turbulents d'entre nous en avaient fait leur souffre-douleur. Les désordres de sa classe étaient légendaires, en sorte qu'il tremblait toujours d'être blâmé par le proviseur, ou déplacé, et, de ce chef, condamné aux frais d'un déménagement. Quand on sut que trois fois par semaine il prenait le chemin de la demeure maudite, les taquineries redoublèrent : excitée, l'imagination de ses bourreaux trouva des supplices raffinés.
J"ai vu le malheureux pleurer, au milieu du tumulte déchaîné où s'agitait son impuissance. Et puis, l'opinion publique ne tarda pas à s'en mêler : l'opinion publique jugea que M. Lanternier, chargé de l'éducation intellectuelle et morale de la jeunesse de la ville, ne pouvait nager dans les eaux de la dangereuse sirène qui avait perdu mon cousin Jacques ; il y avait là.