II
l’inquiétude religieuse
l’imprimé. Dans les deux cas, ce va-et-vient est plein d’attraits de tout genre. On ne connaît, on n’aime pleinement Pascal qu’à ce prix.
Ce haut plaisir n’a rien d’ailleurs qui ne soit abordable au commun des honnêtes gens, ni même aux grands élèves de nos collèges. Rien de plus simple que d’appliquer à ces pages notre sensibilité, notre intelligence, toutes nos puissances de vénération. Dans une fort belle page, M. Victor Giraud nous a appris à regarder l’autographe comme une illustration des Pensées K Mais, quoi qu’il en soit de cette graphologie pittoresque et passionnée, l’édition phototypique attend, appelle des lecteurs plus tenaces, plus décidés à retrouver, coûte que coûte, la rédaction authentique. Car ne croyez pas que tant de chartistes, passant et repassant avec une patience et un zèle héroïques, sur ces lambeaux d’écriture, soient arrivés sur tous les points à une lecture certaine. Un simple coup d’œil sur le manuscrit vous imposera une conclusion toute contraire. A coup sûr il y a là nombre de mots qu’on devine, mais qu’on ne lit pas. Et on ne les lit pas pour la bonne raison qu’ils sont illisibles. Je sais bien qu’en langue chartiste, « illisible » n’est pas français. La merveilleuse reconstruction du texte en donnerait au besoin la preuve. Mais enfin, pour résoudre les innombrables difficultés de cette lecture, il a bien fallu recourir à mille secours que le simple examen du texte n’aurait
1. Victor Giraud, Livres et questions d'aujourd'hui, p. 22-24. Puisque je cite cet insigne pascajisant, qu’on me permette de recommander la 3® édition de son précieux manuel, Pascal , Fhomme, l'œuvre, l'influence (Fontemoing, 1905) comme indispensable à qui veut se renseigner sur ce grand sujet.
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pas fournis. Connaître à fond les intentions de Pascal, le but de son livre, la langue, les habitudes religieuses, intellectuelles et morales de son temps ; avoir présentes toutes les lectures dont Pascal s’était nourri, que sais-je encore ? Sur tous ces points, personne ne pourrait prétendre que nous ayons dit le dernier mot. Et quand cela serait, il resterait encore des lumières que les savants d’aujourd’hui soupçonnent à peine et qui guideront les recherches de l’avenir. Dans son admirable livre: Du nouveau sur Joubert, M. Pailhès nous a proposé une façon toute mécanique de fixer, en cas de doute, le texte exact de Joubert. D’ici vingt ans, nous aurons une thèse analogue sur la prose pascalienne et bien des leçons aujourd’hui communément reçues devront être abandonnées comme contraires au rythme de Pascal. Ce que j’en dis n’est certes pas pour diminuer le mérite des Faugère et des Brunschwicg, mais pour inviter de nouveaux chercheurs à de nouvelles découvertes. Si l’on a un peu pratiqué Pascal et si l’on est arrivé à se dégager de l’obsession du texte imprimé, on n’a pas pu ne pas rencontrer en certains endroits des mots, des tours, des idées qui semblaient étranges. Vite, vite, que l’on se reporte au manuscrit et souvent l’on se convaincra de ses propres yeux que la leçon adoptée par les éditeurs ne s’impose point. Alors quel délice de se torturer l’esprit à forger une conjecture plus satisfaisante. Consultez plutôt feu M. Ravaisson qui passa tant d’années de sa vie à demander à la Vénus deMilo ce qu’elle pouvait bien faire de ses bras quand elle en avait encore. Un beau délire le prenait. La grise prison où grelotte d’ennui la déesse mutilée faisait place au chantier étincelant
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d’où jaillit un jour ce pur miracle. Il ne voyait plus le triste gardien ni les anglaises pâmées, mais le sculpteur lui-même au radieux moment du dernier coup de ciseau. Ainsi de nous, penchés sur la feuille où frémit encore la main de Pascal, nous croyons voir « éclater » à notre esprit, la pensée de cet homme incomparable, et pour quelques minutes, hélas! trop décevantes, défiant l’armée ennemie des éditeurs et des scoliastes, nous savourons l’orgueil de comprendre et d’aimer Pascal comme personne avant nous ne l’a compris et ne l’a aimé.
Après la photographie du manuscrit des Pensées , qui nous donnera le portrait de Pascal ? Plusieurs y ont travaillé, dans les derniers temps, avec plus de conscience que de bonheur. A mon humble sens, ni Vinet, ni Sainte-Beuve, infaillibles tous deux en la matière, le premier quand il oublie Genève et le second quand il se rappelle Juilly, n’auraient approuvé tel ouvrage contemporain que la faveur du public a, pour un temps, consacré. Mais comment prouver, sans mille détails fastidieux, qu’un portrait n’est pas ressemblant? Le lecteur aimera mieux que je lui présente le jeune écrivain à qui nous devons trois beaux volumes sur Pascal et son temps , et avec qui je me trouve tellement d’accord que je ne sais plus du tout si c’est ma pensée ou la sienne queje vais expliquer dans les pages suivantes.
Avec un air de jeunesse et d’abandon qui force la sympathie des plus moroses, M. Fortunat Strowski
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est de ceux, toujours très rares, qui ne laissent pas un sujet exactement au point où ils l’ont pris. On gagne toujours à le lire, ses erreurs môme sont lumineuses et ses défauts tout aimables. Car il est rempli de défauts. Et, par exemple, on n’est pas moins docteur ès lettres que M. Strowski, bien que sa thèse sur saint François de Sales soit une des plus renouvelantes et des plus stimulantes que je connaisse. Mais il ne prend jamais l’air de l’homme qui va dire le dernier mot sur une question. Dans l’espèce, il a trop voulu mériter l’éloge que Sainte- Beuve faisait de Pascal, « admirable écrivain quand il achève..., peut-être encore supérieur là où il fut interrompu ». M. Strowski se défend, en effet, de rien achever. Paresse, non pas, au contraire, fièvre de travail, curiosité toujours en quête d’une piste neuve. Il court, il court, semant à pleines mains les vues originales et les découvertes érudites, laissant au lecteur patient le soin d’utiliser et d’organiser ces richesses. Racine disait : ma tragédie est faite, il ne me reste plus qu’à l’écrire, et M. Strowski : mon livre est fait, à quoi bon l’écrire ? Non pas qu’il n’écrive fort bien, lui qui toujours cause et jamais ne pontifie. On s'attendait à trouver un professeur, on trouve un homme, et tellement pressé, qu’impuissant à le suivre, on se prend à regretter le professeur. Il ne s’arrête pas, après chaque idée, pour l’admirer à loisir et nous laisser le temps de la comprendre. Il n’insiste pas, il ne nous tire pas par 1a. manche : voici, messieurs, le point critique... nous avions vu... nous allons voir... prenez des notes..., ce que je vais dire n’est pas dans le livre de M. Boutroux. Il est ainsi fait, aventureux, rapide et bril-
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lant ; avec un brin de vanité et un peu plus de patience, il loucherait à la perfection.
Suppléant donc à ce professeur en rupture de chaire, je voudrais dégager de ces livres drus et vivants, une construction, un système extrêmement simple, géométrique, scolastique même, système que M. Strowski ne formule point, que peut-être il n’acceptera pas, mais qui, je crois, anime et soutient tout son livre et qui, dans tous les cas, me paraît de nature à préparer la solution du problème de Pascal.
Car il y a un problème de Pascal, pour nous, du moins, catholiques. Au moment où notre attrait nous pousse à parler de lui, comme nous ferions de saint Augustin, de saint François de Sales, de Joseph de Maistre, nous ne pouvons oublier qu’il a défendu de tout son génie une erreur condamnée par l'Église. De là, chez nous, un malaise, une souffrance. Nous nous trouvons, vis-à-vis de lui, dans une situation fausse. Quand nous conversons avec lui, nous convenons, par une entente réciproque, d’éviter certains sujets, de taire certains noms. 11 nous appartient, puisque sa prière est catholique et nous nous agenouillons dans sa cellule pour réciter avec lui le Mystère de Jésus, mais d’un autre côté, sa théologie n’est pas la nôtre, nous croyons, contre lui, avec Richard Simon, que le jansénisme touche au calvinisme, avec Malebranche que le grand Arnaud se trompe sur la matière de la grâce, avec Fénelon que la distinction du droit et du fait, si on l’acceptait jamais, compromettrait l’autorité de l’Église. Voilà, dans sa netteté brutale, la position du problème et voiià, du même coup, si je ne me trompe, la distinction qui nous permettra de le résoudre,
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Il y a deux hommes chez Pascal : un théologien janséniste qui, pris en lui-même et au style près, ne nous intéresserait pas plus que les autres argumentateurs du parti 1 ; un chrétien fervent dont la vie mystique s’entretient non pas dans la subtilité des controverses, — et comment le ferait-elle? — mais dans un commerce intime avec les réalités de la foi. Or, à l’exception de quelques papiers que nul lien logique ne rattache nécessairement au reste du livre, les Pensées sont avant tout le journal de cette vie mystique. Il reste donc qu’elles appartiennent sans conteste à l’humble foule chrétienne qui ne s’embarrasse pas des disputes sur la grâce, et qui nourrit sa dévotion aux mêmes sources que Pascal. « Lisez Platon, a dit Joseph de Maistre, vous ferez à chaque pas une distinction bien frappante. Toutes les fois qu’il est grec, il ennuie et souvent il impatiente. Il n’est grand, sublime, pénétrant que lorsqu’il est théologien, c’est-à-dire lorsqu’il énonce
1. Entendons-nous bien sur ce mot de * janséniste ». Pour la plupart des commentateurs modernes, jansénisme et christianisme ne font qu’un. N’ayant apparemment jamais ouvert le catéchisme romain, ils découvrent un beau matin dans les livres de Jansénius ou d’Arnaud, la plupart de nos dogmes essentiels, le péché originel, la rédemption, la grâce, et ils s’imaginent ingénument qu’ils se trouvent en présence du système janséniste. C’est ainsi que M. Brunschwicg flaire une hérésie dans cette pensée de Pascal : « Pour faire d’un homme un saint, il faut bien que ce soit la grâce et qui en doute ne sait ce que c’est que saint et qu’homme », Pascal ne dit pas assez. Qui en doute ne sait pas le premier mot du christianisme. Écoutez pourtant la phrase solennelle de M. Brunschwicg sur cette pensée. « Cette opposition, écrit-il, entre l’humanité et la grâce est la doctrine fondamentale du jansénisme. » Comme il lui plaira, mais qu’il veuille bien nous apporter un seul molinisle qui soutienne le contraire.
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des dogmes positifs et éternels, séparés de toute chicane et qui portent si clairement le cachet oriental que pour le méconnaître, il faut n’avoir jamais entrevu l’Asie. » Changez quelques mots et vous aurez là, vivement exprimée, la distinction que je voudrais appliquer à Pascal. Celui-ci n’est grand, sublime, pénétrant que lorsqu’il n’est pas théologien janséniste, que lorsqu’il énonce des dogmes positifs et éternels, séparés de toute chicane. Les Pensées portent si clairement le cachet de la dévotion traditionnelle que, pour le méconnaître, il faut n’avoir jamais entrevu le mysticisme chrétien.
Cette distinction, qui pourrait paraître imaginée pour les besoins d’une thèse, il se trouve, par bonheur, que l’histoire même de Pascal nous l’impose. Tout le monde sait, en effet, que ce grand homme s’est converti deux fois, à Rouen d’abord, en 164.6, puis à Paris, en i654. Or, rien n’éclaire mieux le développement intellectuel, religieux , littéraire même de Pascal, que le contraste que présentent ces deux événements de sa vie. Car il y a un abîme entre les deux, et, n’était la pauvreté de notre dictionnaire spirituel, nous ne devrions pas les appeler du même nom. La conversion de Rouen l’a métamorphosé en théologien janséniste, celle de Paris a fait de lui un chrétien. Dans la première, ce jeune savant s’initie aux subtilités de la controverse dogmatique, dans la seconde aux douceurs de la piété. Il ne fait ici que changer de géométrie ; là, au contraire, nous le voyons s’engager enfin dans la voie royale des enfants de Dieu, vers le Christ entrevu qui l’appelle.
J’exagère un peu, mais si peu ! A la vérité, le théologien janséniste en soi est un être de raison qui fort
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heureusement n’exista jamais. Dès Rouen, Pascal a tâché de vivre sa théologie. La métamorphose n’a pas été exclusivement intellectuelle et elle a sûrement modifié les habitudes religieuses du converti. Je n’oublie pas non plus la date des Provinciales. Ap rès comme avant le Mémorial, Pascal est resté un raisonneur. Pieux et pénitent, il a néanmoins gardé ses habitudes d’esprit, comme Huysmans ses manies littéraires. On ne met pas en question de telles évidences. On soutient simplement que la première conversion fut, avant tout, intellectuelle et batailleuse, la seconde toute mystique. On soutient encore que la seconde seule nous révèle le meilleur, le vrai Pascal.
Tout ceci paraîtrait le plus banal des lieux communs si la méthode n’était pas encore chez nous toute fraîche d’étudier les écrivains religieux du point de vue de la religion. Rappelez-vous le beau mépris de quatre générations de savants pour la petite page de Pascal, V Amulette, le Mémorial que tous, aujourd’hui, croyants ou non, abordent avec une émotion respectueuse. Ces gens-là étaient de force à négliger les Confessions dans l’étude de saint Augustin et on les aurait fortement scandalisés si on leur avait dit que pour comprendre les Pensées, il faut avoir médité l’Évangile et la Vie des saints. On commence à revenir d’une méthode aussi appauvrissante que décevante. Si le chapitre que M. Strowski a consacré à la première conversion a. tant de mérite, c’est tout simplement que l’auteur a demandé, non plus aux psychiatres, mais aux auteurs spirituels de le renseigner sur la psychologie de la conversion. Tous lui ont dit d’une même voix que dans ce drame
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mystérieux la raison raisonnante n’était ni le seul ni le principal acteur. Assurément, il n’est pas de vraie conversion sans une illumination de l’esprit, mais soit qu’il s’agisse de venir ou de revenir à Dieu, comprendre et raisonner ne suffisent pas. Or il paraît bien que dans cette première étape de son odyssée religieuse, l’intelligence de Pascal ait plus agi que son cœur. Les deux pieux médecins qui tout en soignant la jambe d’Étienne Pascal, prêchaient à toute la maison la « céleste doctrine de la grâce », avaient, du moins en ce qui concerne Biaise, devancé l’heure de Dieu. On proposa au jeune homme un corps de doctrine, saint Augustin jansénisé, et, dans le premier émerveillement d’une révélation qui charmait tout ensemble en lui le géomètre et l’artiste, Pascal se réveilla théologien. Ed'anchio. « La conversion de Pascal, écrit excellemment M. Strowski, c’est l’adhésion de l’esprit à une conception de l’homme, conception prise, croit-il, à la fois au bon sens et à saint Augustin, c’est-à-dire à Jansénius et qui vient à Pascal peut-être des sciences » ; ami des jésuites, Molina ne l’eût pas moins transporté, comme Isaïe La Fontaine, si celui-ci n’était pas tombé sur Baruch. En tout cas, l’aventure n’a rien de rare. J’ai connu un savant incrédule que la Somme théologique avait pareillement ébloui. Il est sûr — quoi qu’en ait dit, par distraction, le mathématicien qui a remplacé Sully-Prudhomme à l’Académie — il est sûr que Pascal ne fut jamais « torturé parle doute ». La métaphysique janséniste se présentait à lui, du moins à cet instant, comme solidement liée à la foi chrétienne et, d’ailleurs, on ne songe pas à nier qu’une certaine ferveur religieuse ait accompagné
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celle conversion intellectuelle à une théologie particulière. 11 voulut, il crut peut-être se convertir au vrai sens du mot. Désir de désir, effort manqué, velléités languissantes ; après sa rencontre avec la théologie de YAugustinus, il se trouva bientôt plus impuissant et plus lâche que jamais. Quand il s’aperçut, dit encore M. Strowski, « que Port- Royal ne demandait pas seulement de belles pensées et de chaleureuses homélies, qu’il exigeait des sacrilices effectifs », il tâcha d’oublier dans « la vanité et les amusements du monde », ce besoin de Dieu qu’un noviciat théologique de quelques mois avait sans doute remué chez lui, mais sans lui donner le moyen de l’assouvir.
Pour se convaincre de la justesse de ces analyses, il suffit de relire la lettre de Pascal sur la mort de son père, lettre ou plutôt discours cruel, thème d’imitation, sec, didactique et glacé, rédigé sur les bons modèles par un élève janséniste de première année. C’est bien là le Pascal de la première conversion, ce n’est point le nôtre. L’aventure de Pascal avec le frère Saint-Ange est encore de cette période intellectualiste, et celle-ci non plus n’a rien d’attrayant. On sait l’histoire. Un ancien capucin, le frère Saint-Ange, de son vrai nom, Jacques Forton, faisait alors en Normandie des sortes de conférences apologétiques, se proposant de réconcilier la raison et la foi. On n’a pas démontré, loin de là, que ce bizarre et profond esprit fut un novateur bien dangereux, mais les amis de Pascal, et Pascal lui-même, le tenaient pour tel et trouvaient insupportable que Saint-Ange fût nommé à une cure postulée et déjà presque obtenue par lui. Ils le dénon-
çaient sans trêve à l’archevêque de Rouen comme coupable d’avoir enseigné des monstres d’erreurs. Pour mieux asseoir leur réquisitoire, l’idée leur vint d’aller interroger à domicile ce théologien suspect. En vérité, de quoi se mêlaient-ils, et que dirait aujourd’hui un prédicateur de Notre-Dame si trois journalistes venaient l’examiner sur l’intégrité de sa foi? Saint- Ange, à mon sens, n’eut qu’un tort. Il aurait dû fermer sa porte aux trois enquêteurs et les renvoyer à leurs affaires. Mais c’était un homme d’esprit ou peut-être un naïf. L’aventure, je crois, l’amusa. « Des nouveautés, moi, mais bien entendu. Encore votre police ne vous a-t-elle rapporté que du fretin. Voici du plus nouveau et qui vous fera blêmir. » Je force un peu, mais qui ne sait le malin plaisir qu’on éprouve en pareil cas à étonner le calomniateur en se donnant pour pire qu’on n’est. Tout me fait croire, en effet, que Saint-Ange ne prit pas au sérieux le jeune tribunal. Peut-être aussi voulut-il les instruire et donna-t-il naïvement dans le panneau, comme fera bientôt le casuiste des Provinciales. Quoi qu’il en soit, nos jeunes gens le décrétèrent d’hérésie. L’archevêque, effrayé par leurs sommations tapageuses, souscrivit à la sentence de ces laïques, et le pacifique Saint-Ange anathématisa une longue liste d’erreurs qu’il n’avait sans doute jamais soutenues.
Voilà donc bien sur le front de Pascal le stigmate des conversions purement intellectuelles. Ce n’est assurément pas la grâce qui a métamorphosé cet apprenti théologien en inquisiteur. Au lendemain de sa seconde conversion, il donnera son bien aux pauvres, renoncera aux plaisirs etpèlerinera d’église
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en église. Au lendemain de la première il s’acharne à tourmenter et à confondre ceux qui ne pensent pas comme lui. Retournant le beau mot de Y Imitationil se contente de définir la dévotion et il se passe presque de la sentir.
Si je ne craignais de m’égarer de mon sujet, j’aimerais ici à suivre la carrière théologique de Pascal. Le livre très précieux de M. Jovy nous fournit sur ce point et sur tant d’autres des documents de premier ordre. M. Jovy a pleinement réfuté le paradoxe fantaisiste de Sainte-Beuve qui se plaisait à saluer dans les jansénistes les premiers ennemis de la scolastique. Cela est vrai peut-être de Jansénius luimême, théologien positif plus que philosophe, mais le grand Arnaud est un scolastique pur et simple, et tous les travaux de Biaise Pascal, son élève, édités par M. Jovy, n’ont rien sauf, bien entendu, le style, qui le distingue des sorboniques du temps. Il suffit d’ailleurs de parcourir ces divers mémoires pour se convaincre que nous n’avons pas forcé la note en faisant de Pascal un simple apprenti en ces matières. On a beau se récrier contre l’orgueil doctoral du P. Thomassin frappé, dans une rencontre célèbre, par l’ignorance théologique de fauteur des Provinciales. La théologie est une science et qui ne s’improvise pas. Fiant theologi. Qu’avons-nous besoin d’autre preuve? D’une des petites lettres à l’autre, Pascal manifestement se contredit. Le secrétaire de Port- Royal s’accommode, comme il le peut, aux variations des maîtres. C’est donc que loin d’être un maître lui-même, il jure encore sur la parole d’autrui. Or notez que rien n’est moins pascalien que ce travers. Dans les matières qu’il connaît à fond et de première
main, il se montre infiniment plus exigeant et plus timide. Comme il se hâte peu de conclure, comme il sait attendre l’expérience décisive 1 Singulièrement plus ouvert, plus indépendant et plus droit qu’ Arnaud s’il avait eu le temps de poursuivre son enquête sur Jansénius, qui peut nous dire où Pascal se fût arrêté ? La préface du Traité du vide ne me paraît pas d’un homme qui sacrifiera éternellement l’autorité pré-
sente et vivante de l’Eglise — « c’est nous qui sommes les anciens » — à l’autorité d’un évêque flamand et d’un docteur entêté. Malade, impuissant, voici déjà qu’il critique et juge son maître, M. Jovy nous a donné les procès-verbaux de cette crise dont la mort de Pascal a empêché le dénouement. Je ne voudrais pas trop presser des indices encore bien vagues, mais je crois deviner avecM. Jovy que Pascal à mesure qu’il se détache d’Arnaud, monte à des vues plus sereines et plus hautes, écoute plus attentivement ses adversaires, entrevoit qu’on l’a peutêtre mal renseigné sur le fond même du débat. Rappelez-vous la très peureuse mais très scientifique évolution de Nicole, ses efforts subtils pour revenir à l’orthodoxie. Ah ! que Pascal n’a-t-il vécu, étudié, disputé vingt ans de plus ! Conduite à un plein épanouissement, sa première conversion aurait fait peut-être de lui le moderne théologien de la grâce. Que n’a-t-il eu le temps de dégager et d’organiser la métaphysique latente qui anime ses Pensées !
Mais de telles conjectures nous maintiennent dans l’ordre de la science ; hâtons-nous de revenir à
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l’ordre de la charité, de la dévotion. Dévotion, piété, il nous faut répéter à satiété ces mots que la plupart des pnscalisants ignorent et qui disent néanmoins le tout de Pascal. C’est tellement simple. Au moment où nous l’avons laissé, que lui manque-t-il donc pour se convertir0 II croit fermement à la vérité du christianisme. Il a entrevu, il a désiré la sainteté. Il est mûr pour elle, et. cependant, il tarde encore. Saint Augustin, en une pareille circonstance, nous savons ce qui l’arrête. Retinebant nugæ migarum. Il écoute, il aime encore les fantômes délicieux qui l’appellent, qui le grondent : pourquoi veux-tu nous quitter? Pascal, au contraire. Rien de créé ne vaut plus pour lui « une heure de peine ». De quelque façon qu’il faille entendre ces « horribles attaches » dont il confesse avoir été l’esclave, maintenant, du moins, « les folies et les amusements du monde » ne provoquent chez lui qu’une « aversion extrême ». Mais Dieu n’a pas encore pris dans ce cœur la place que la créature a laissée vide. Il est désorienté comme un voyageur récemment débarqué dans une contrée où tout lui paraît hostile. La terre lui est étrangère et le ciel lui reste fermé. C’est la même détresse qui a retardé la conversion définitive de plusieurs, après comme avant Pascal ; ruiné la conversion de tant d’autres qui, plus impatients, plus vite découragés, sonl revenus en arrière. Citons encore Jacqueline. « Vers la fin de septembre dernier (i654), il vint me voir, et, à cette visite, il s’ouvrit à moi d’une manière qui me fit pitié, en m’avouant qu’au milieu de ses occupations qui étaient grandes et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché
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il était de telle sorte sollicité de quitter tout cela, qu’il se trouvait détaché de toutes choses ; mais que, d’ailleurs, il était dans un si grand abandonnement* du côté de Dieu, qu’il ne sentait aucun attrait de ce côté-là; qu’il s’y portait néanmoins de tout son pouvoir, mais qu’il sentait bien que c’était plus sa raison et son esprit qui l’excitait à ce qu’il co/ma/ssaiY le meilleur, que non pas le mouvement de l’esprit de Dieu. » Mesurons le chemin parcouru depuis Rouen. L’intelligence de Pascal triomphait tantôt, et de quel ton! Elle tenait la clef du mystère de la grâce et prétendait réduire tout contradicteur à l’acceptation du système de Jansénius. Aujourd’hui, elle s’agite bien encore, mais les objets qui l’occupent n’ont plus de quoi nourrir l’orgueil de l'esprit. Il n’est pas besoin d’ôtre théologien pour saisir la facile vérité que l’enfant trouve à la première page du catéchisme : Dieu m’a créé pour le servir et l’aimer. On savait cela longtemps avant la publication de Y Auguslinus. Encore n’est-ce pas assez. Cette faculté, jadis impérieuse et si contente d’elle-même, aujourd hui elle s’humilie. Elle sent que « connaître le meilleur », c’est être encore à une distance infinie de ce véritable amour qui seul importe et que la seule application de l’esprit ne procure jamais à personne. Le théologien, le controversiste, à cette heure, que ne donnerait-il pas pour obtenir, en échange, un « mouvement » de charité. Il l’a dit, en propres termes, à Jacqueline. Il voudrait sentir Dieu et il ne le peut pas. Pour que rien ne manque à sa présente angoisse, il se souvient que cette dévotion sensible ne lui fut pas toujours refusée. La lecture de Saint-Cyran lui en avait peut-être fait connaître une sorte d’avant-
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goût. Mais la joie de la découverte scientifique et l’orgueil des disputes d’école avaient étouffé cette grâce d’union paisible et douce avec celui dont la philosophie est à la portée des plus ignorants. Dieu frappait à la porte de son cœur, l’invitant au sacrifice. Seul avait répondu le vain fracas des facultés raisonnantes, et Dieu s’était retiré. Ah ! dit Pascal à Jacqueline, si j’avais « les mêmes sentiments de Dieu qu’autrefois » 1
Les visites du frère à la sœur, « si fréquentes et si longues », nous dit celle-ci, pour nous qui les sentons tous deux si proches de nous, n’est-ce pas quelque chose d’aussi touchant que le fameux entretien d’Augustin et de Monique à la fenêtre d’Ostie? Jacqueline savait à quoi s’en tenir sur la première conversion de son frère. Elle s’était bercée de si peu d’illusions à cet égard que l’annonce de la seconde, de Tunique conversion ne lui causa pas moins de surprise que de joie. « Je conçus, nous dit-elle, des espérances que je n’avais jamais eues. » Sérieuse, calme, discrète et presque silencieuse, habituée qu’elle est au maniement des âmes, elle se contente de « suivre » celle-ci, de l’encourager aux aveux sauveurs, mais « sans user d’aucune sorte de persuasion ». Ce n’est, pas elle qui le convertira. Il est venu à elle, dans la désolation et les ténèbres d’un crépuscule d’hiver. Elle attend, elle devine, elle voit déjà les feux de l’aurore. « Je le voyais peu à peu croître de telle sorte que je ne le connaissais plus. » Croître, qu’est-ce à dire, en science, en théologie, en jansénisme ? Oh ! que non, mais « particulièrement en l’humilité, en la soumission, en la défiance et au mépris de soi-même, et au désir d’être anéanti dans
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l’estime et la mémoire des hommes. » A cette lettre, dont la sérénité confiante me touche plus que les plus ardentes pages des Confessions , il ne manque vraiment qu’un seul mot. Lui a-t-il dit à elle, ce qui s’était passé dans la nuit triomphante du 23 novembre? Je serais porté à croire que non. Le dix-septième siècle n’aimait pas à divulguer, même aux plus intimes, de tels secrets. Jacqueline aura vu, et avec quelle joie tranquille, un reflet de la divine visite sur le front, dans les yeux, dans la voix rassérénée de son frère. Elle n’aura pas lu, sans doute, le memorial de cette visite, le « petit parchemin » que, « peu de jours après la mort de M. Pascal », on trouva cousu « dans la doublure du pourpoint de cet illustre défunt », la page brûlante qui n’a paru que folie à la sottise du dix-huitième siècle, et que tous aujourd’hui, chrétiens ou non, s’accordent à regarder, avec un respect infini, comme la préface même des Pensées.
Le parchemin est perdu, mais il n’était que la copie d’un brouillon que nous avons encore et que tous voudront relire en tête de l’édition phototypique. Pascal avait d’abord mis ces quelques mots, audessous d’une croix rayonnante :
Van de grâce 1654
lundi , 23 novembre , jour de saint Clément, pape et martyr et autres au martyrologe, veille de saint Chrysogone , martyr et autres depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi , feu.
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Que le môme homme qui a écrit les Provinciales et la préface du Traité du vide , ait aussi écrit ces quelques lignes et celles qui suivent, c’est le miracle de notre littérature française, comme Jeanne d’Arc le miracle de notre histoire. Dieu a passé là. Qu’il daigne nous mettre lui-même dans les sentiments de crainte et de tendresse pieuse sans lesquels il n’est pas permis de franchir le seuil du mystère.
« Feu » que s’est-il passé au juste, quelle grâce extraordinaire a-t-elle accompagné la grâce fondamentale de la conversion? Pascal a-t-il vu, de ses yeux de chair, un globe enflammé, un buisson ardent, nous n’en savons rien. Sainte-Beuve estime qu’il n’y a pas eu vision proprement dite. « Pascal, écrit-il, n’a jamais parlé de cette vision, ce qui la rend deux fois douteuse. » Mauvaise raison et deux fois mauvaise. M. Singlin était homme à garder le secret de son pénitent; Pascal, homme à ne parler à son confesseur que de ses propres misères. Mais, en somme, il importe peu. Sachons au moins ce qu’un simple chrétien peut et doit savoir de ce «feu».
Encore une fois, rien ne serait plus simple si philosophes et savants ne s’étaient mêlés de nous expliquer cette page où il est dit pourtant avec assez de netteté que le Dieu de Pascal n’est pas celui des « philosophes et des savants ». Le seul feu qu’ils connaissent est la sèche flamme qui jaillit du choc de deux prémisses ou des soudaines intuitions de l’intelligence. Si rare et splendide qu’on la suppose, ce n’est assurément pas une illumination de ce genre que Pascal aurait regardée comme la date la plus auguste de sa vie. Non, il n’a rien appris de nouveau dans cette nuit fameuse. Apprendre, il s’agissait
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bien de cela! Sauf le mot de « certitude », je vous défie bien de trouver dans le parchemin une seule expression qui sente son géomètre, ni même son théologien. Tout ce qui est écrit là, un enfant aurait pu l’écrire, un de ces « petits » auxquels est promise la révélation du royaume de Dieu. On raisonne toujours comme si Pascal, hésitant sur la vérité de la religion, avait écrit les Pensées en vue de se convaincre lui-même. On reconnaît bien en principe que la légende du Pascal sceptique est absurde et néanmoins, dès qu’on vient au détail, on construit, on analyse comme si l’extase du 21 novembre avait mis fin aux angoisses d’un Scherer ou d’un Jouffroy. Hier encore M. Boutroux faisait intervenir le pari au nombre des antécédents logiques de cette extase. Quand donc se décidera-t-on à ne plus moderniser Pascal et à voir en lui le frère de Jacqueline ? Si l’on tient à la comparaison que je rappelais tout à l’heure, Scherer, Jouffroy et les autres, que du moins 011 en renverse les termes, et qu’on découvre, au fond du prétendu scepticisme contemporain, la seule angoisse dont Pascal ait vraiment souffert, le besoin de sentir Dieu.
Dieu, le « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », le vieillard encadré dans un triangle, tel qu’il l’a vu sur les vignettes de sa Bible, Pascal ne doute pas, ne cherche pas à se démontrer qu’il existe, mais il se désole de ne pouvoir le posséder. « C’est une chose si visible qu'il faut aimer un seul Dieu, qu’il ne faut pas de miracles pour le prouver », Pascal l’a dit, mais il a dit aussi « qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer » ! On voit la différence, l’abîme entre ces deux étapes de la conversion. Pas-
LA CONVERSION DE PASCAL
cal a compris, et de très bonne heure, non seulement qu’il faut aimer un seul Dieu, mais encore que lui, Pascal, n’aura de bonheur qu’à ce prix. Son noviciat théologique en fixant son esprit sur les choses de la foi lui a certainement rendu cet amour plus désirable mais ne lui a pas donné le moyen de changer d’ordre, de trouver Dieu. Alors, il s’est diverti du mieux qu’il a pu, mais sans arriver à s’étourdir. Malheureux au point d’avouer cette souffrance, il multiplie ses visites à Jacqueline, il s’attarde, avide et navré, dans la société de ceux qui tiennent ce qu’il cherche encore. Période obscure dans laquelle il va péniblement de connaître Dieu à l’aimer. Il saura plus tard que le premier pas dans cette recherche est déjà un acte d’amour. 11 ne le sait pas encore, car il y a loin aussi d’aimer Dieu, à sentir qu’on l’aime et cette grâce sensible, le pain des enfants, il faut que les géomètres superbes apprennent par une longue détresse qu’aucun raisonnement ne l’achète. « Détaché de toutes choses^ », j’en reviens toujours à cette page de Jacqueline qui renverse en quelques mots les laborieux échafaudages de tant de pascalisants, Pascal « était dans un si grand abandonnement du côté de Dieu qu’iL ne sentait aucun attrait de ce côté-là ». S’il avait les mêmes sentiments de Dieu qu’autrefois »: maintenant qu’il connaît le prix d’une pareille grâce et qu il ne risquerait plus de lui faire un mauvais accueil, Pascal se croirait « en état de
1. J’aurais pu me réclameraussi de l’écrit « sur la conversion du pécheur » et notamment de cette phrase : « Mais elle (l’ânie) trouve encore plus d’amertume dans les exercices de piété que dans les vanités du monde. » Mais cet écrit n’est pas d’une authenticité absolue et, d’ailleurs, nous n’avons pas besoin d’un surcroît de preuves.
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tout entreprendre », de devenir saint. Vienne cet attrait, s’allume ce feu et la crise sera finie.
Dans la nuit du 21 novembre, pendant deux heures ineffables, ce feu, si longtemps attendu, a pénétré le cœur et les os du nouveau converti. « Certitude ! certitude ! » non pas que Dieu est, mais que je Faime. « Sentiment. Joie. Paix. Joie. Joie. Pieurs de joie... Deum meum et Deum vestrum. » La surprise, la découverte, la joie, le feu, tout cela vient de ce petit mot, de ce vestrum. A partir de cette minute, Dieu n’est plus pour lui le Dieu des démonstrations philosophiques, abstrait, lointain, inaccessible, le Dieu conclusion, le Dieu insensible au cœur. Le cœur et l’âme de Pascal exultent dans la possession du Dieu vivant.
Et ne craignez pas qu’en ramenant tout ici aux joies de la dévotion enfin trouvée, j’enlève à cette pieuse expérience sa richesse dogmatique. Si nous avons interdit aux facultés raisonnantes l’accès de la cellule de Pascal, nous l’avons laissé grande ouverte à la pensée. C’est bien un roseau pensant que nous avons vu frémir au souffle de la grâce. Oserai-je dire que ce feu, cette joie, ces pleurs sont chargés de dogme. Pascal vient de réaliser avec toute son âme le dogme de l'Incarnation. A la lumière des raisons du cœur, il a saisi la vérité fondamentale du christianisme, Dieu et le monde, Dieu et lui, Pascal, se rapprochant, se réconciliant dans le Christ. L’Incarnation, n’est-ce pas en effet le moyen miraculeux par lequel il a plu à Dieu de se rendre « sensible au cœur », de devenir nôtre, Deum vestrum , d’une façon plus intime encore et plus pleine qu’il n’avait été le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
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Si vous prenez ce terme au sens pascalien, le Mémorial n’est pas autre chose que le récit des deux heures lumineuses où « Jésus-Christ, Jésus-Christ » a « éclaté » aux yeux, au cœur et à l’esprit de Pascal.
Cette conversion de Pascal, conversion à la vie dévote et non pas à la foi chrétienne, cette révélation soudaine et sensible du Verbe incarné, ce repos trouvé en Dieu après la fatigue et le dégoût laissés par toutes les autres tentatives, nous les retrouvons à chaque page de la Vie des Saints. Pour nous, qui ne sommes ni philosophes ni savants, le Mémorial ne présente rien de plus imprévu que le récit de cette autre, nuit, où sainte Gertrude vit soudain tomber « la haie » à travers laquelle il lui semblait impossible d’atteindre le Christ. Je pourrais rappeler cent autres exemples exactement semblables, mais il vaut mieux montrer comment cette conversion, telle que nous l’avons vue se développer, s’accorde merveilleusement au rythme prescrit par un des livres classiques de la dévotion chrétienne. Pascal vivant eût médiocrement goûté le rapprochement que je vais faire : croit-on qu’il eût goûté davantage les commentaires des incroyants sur le Mystère de Jésus ?
Je veux parler du petit livre de saint Ignace de Loyola. Si, comme je le crois, la meilleure façon d’éditer les Pensées serait d’en faire un manuel de méditations pieuses, rien ne serait plus aisé que de rapporter les divers fragments de ce livre au plan des Exercices spirituels. Avant de nous livrer le Mystère du Christ , Ignace nous impose une série de méditations purifiantes et mortifiantes sur la mort, le péché, les fins dernières, la misère de l’homme.
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le néant de tout ce qui n’est pas Dieu. Pascal a suivi cette « première semaine », auprès de Jacqueline, dans le parloir de Port-Royal. Alors est venue l’illumination de la nuit fameuse « Jésus-Christ! Jésus- Christ» ! C’est exactement la Contemplation du règne qui ouvre la « seconde semaine » et qui est, de l’aveu de tous, le point central, le cœur même des Exercices. Jésus-Christ, roi speciosus et amabilis, dit saint Ignace. « Dieu dont on s’approche sans orgueil et sous lequel on s’abaisse sans désespoir », Dieu « éclatant dans son règne de sainteté », écrira bientôt Pascal. Le Mystère de Jésus remplirait la « troisième semaine ». Bref, on n’imagine pas à quel point, ensemble et détail, les Pensées ressemblent à un ardent commentaire des Exercices. Mais, en vérité, qui pourrait s’en étonner, les deux livres n’étant autre chose qu’une paraphrase et une synthèse de l’Évangile-
Je serais infini si je voulais montrer un à un les anneaux de l’invincible chaîne qui relie Pascal au mysticisme latin. Pour nous, catholiques, ni les Pensées, ni la vie intérieure de leur auteur n’ont rien qui ne s’adapte sans effort aux habitudes essentielles de notre prière. Mais tout cela est trop évident et le lecteur le plus novice en ces matières voit maintenant ce qu’il faut penser de l’extraordinaire fantaisie qui termine un des chapitres de M. Brunschwicg. Passe encore de sémitiser notre Pascal, de faire de lui, comme a voulu ce docte professeur, le dernier prophète d’Israël. Le Nouveau Testament se liant à l’Ancien, comme la fleur à la tige, s’il ne faut pour être sémite, qu’avoir beaucoup médité les prophètes, je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’on annexe, en
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la personne de Pascal et de Bossuet, l’Auvergne et la Bourgogne aux douze tribus. Mais nos concessions n’iront pas plus loin et nous n’admettrons jamais que Pascal ait été le sublime isolé qu’a rêvé M. Brunsch wicg.
« Pour avoir porté trop haut l’exigence de Dieu, — écrit celui-ci, mais, de grâce, en quoi plus haut que saint Augustin et que l’Évangile? — Pascal demeure sans postérité philosophique, sans postérité religieuse. L’hommage que nous lui devons n’est pas de transformer en émule ou en disciple quiconque n’a pas été indifférent ou étranger à l’ascendant de son génie, c’est d’oser le suivre sur le rocher solitaire qui est un des sommets spirituels de l’humanité. »
Le rocher de Pascal est vaste comme la moitié du monde. Vous y trouverez, à côté de lui, l’innombrable multitude qui défile dans la céleste vision de l 'Apocalypse, tous ceux que les biens créés n’ont pu satisfaire, qui ont cherché Dieu et qui l’ont trouvé dans le Christ. Pascal est à nous par sa foi, par sa prière et par ses misères, car nul ne fut plus simplement homme que ce chrétien. Raisonneurs, disputeurs, impatients du mystère, aux heures mauvaises où l’on abandonne, comme Pascal, la source d’eau vive, qui de nous n’a pas, comme lui, négligé le devoir d’une « renonciation totale et douce » , préféré aux « raisons du cœur » la géométrie, oublié que Dieu « ne se trouve » et « ne se conserve » que « par les voies enseignées dans l’Évangile ». Avec Pascal, nous avons fait souvent le triste chemin qui laisse Jérusalem pour aller à Emmaüs, cherchant en vain à renouer la chaîne rompue de nos mesquines con-
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jectures, vides de l’homme et plus vides de Dieu, demandant, non plus à la grâce, mais à notre « propre esprit », de mettre un terme à ce cruel « abandonnement ». Le Christ était là, pourtant, marchant près de nous, et nous discutions encore ; merveilleuse histoire qui a été celle de Pascal, qui est la nôtre, crise de notre vie intérieure, épreuve décisive dans laquelle tant de nous furent illuminés par le souvenir de Pascal : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé.»
Voilà pourquoi nous courons en foule à ce rocher solitaire où nous nous retrouvons, avec Pascal, dans la communion des saints. Né douze siècles plus tôt, le frère de Jacqueline serait aujourd’hui ou un docteur de l’Église ou un Père du désert. Sans le livre de Jansénius, nous le verrions peut-être aujourd’hui, sur les autels, entre saint François de Sales et saint Vincent de Paul. Il s’est trompé sur le dogme et sur la morale. Il a manqué de charité dans une circonstance mémorable où il a mis, au service d’un parti, tous les trésors de son éloquence, toutes les ironies de l’orgueil humain. Il a contristé l’Église et réjoui les incrédules, et je crois l’entendre luimême qui me presse de faire, aussi large que possible, la part de ses erreurs et de ses misères. Nous l’aimons, pourtant, nous le vénérons, parce qu’il a écrit, parce qu’il a vécu le Mystère de Jésus. J’allais dire que nous le prions aussi. Libre à chacun de se choisir un héros spirituel de prédilection dans la pléiade de ces demi-saints que notre culte canonise : Fénelon, Bossuet, Malebranche, Newman; nous sommes nombreux, en France, à cette heure, qui mêlions au-dessus de tous ces noms le nom de Pascal.