LE SCRUPULE DE S1 JÉROME
Saint Jérôme entendit en songe une voix qui lui reprochait de trop aimer Cicéron. Voici plus de vingt ans que cette même voix me tourmente. Elle ne parle plus du seul Cicéron. D’autres enchanteurs aujourd’hui nous tiennent, trop nombreux pour que je les nomme.. . Ah ! fuge Sirenum lilus , comme l’écrivait un grand pape dont le goût pour les vers latins est assez connu. Grecs, Latins, Anglais, Français, Italiens, comment leur refuser notre cœur, ou comment ne le leur donner qu’à demi ? Ne semble-t-il pas que le tout ou rien s’impose dans un conflit de ce genre, qu’il faille choisir entre Virgile et saint Paul ? Littérature, éloquence, quand nous limons une phrase même pieuse, quand nous surveillons, en chaire, l’élégance de nos gestes et la cadence de notre voix, est-ce bien toujours l’esprit de Dieu qui nous guide, le pur amour qui nous soutient. « Il ira, cet ignorant dans l’art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l’étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs. . . il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l’Aréopage en l’école de ce barbare. » Je veux bien, mais cette phrase ne sent pas l’étranger. Cet orateur n’est pas
un barbare. La Grèce profane en aurait fait un dieu. Pas plus que nous. Bossuet ne redescend du septième ciel et les moyens par lesquels il nous force à l’écouter et à le lire n’ont rien de miraculeux. L’art d’écrire et l’art de parler, l’Évangile ne l’apprend qu’aux véritables saints; coûte que coûte, il nous faut bien passer à une autre école où nous ne ferons que des progrès médiocres, si nous croyons de tout notre cœur, sans distraction et sans défaillance, au néant des lettres humaines.
Ce n’est là que le premier aspect du problème que je voudrais toucher dans ce chapitre. Si je l’aborde sous ce premier aspect, avec plus d’émotion et plus de tendresse, c’est que, longtemps professeur d’ « humanités », obligé comme tel de faire croire à mes élèves qu’un beau vers était chose divine, le croyant moi-même parfois je n’ai eu que trop de facilité à pénétrer les angoisses du P Porée. Dans tel collège moins auguste que Louis-le*Grand, j’ai vu maintes fois pétiller la malice de petits Voltaires qui m’étaient très chers, s’agiter la curiosité inquiète de petits Diderots; j’ai deviné dans ces cœurs d’enfants une paisible indifférence aux choses religieuses qui depuis n’a cessé de croître. Comme je faisais les cent pas avant l’heure de la classe, entendant de jeunes voix épeler Salluste et le tonnerre d’un professeur qui foudroyait un barbarisme, j’ai souvent et tristement médité sur le résultat probable de tant d’efforts. Que sert à l’homme de connaître la grammaire grecque et de savourer les Tusculanes, s’il vient à perdre son âme? Certes, qu’une telle question se pose plus spontanément, plus invinciblement à un prêtre qu’à tout autre éducateur, cela suffit à justifier la sagesse de nos pères qui voulurent confier au sacerdoce catholique la formation littéraire de la jeunesse. Mais enfin le problème reste. Je me suis permis, non de le discuter à fond, mais au moins de le poser à propos du P. Porée.
La même voix qui reprochait à saint Jérôme de trop aimer Cicéron, nous invite encore, me semble-t-il, à une inquiétude plus subtile et plus grave. Un orateur, un poète nous