‹ L'inquiétude religieuse. Deuxième sérieChapitre 70 sur 112 · LE SCRUPULE DE SAINT JÉRÔME · texte numérisé non relu

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séduisent, non pas seulement parce qu’ils nous enchantent et par là nous font négliger de plus austères plaisirs, mais encore parce qu’ils risquent de nous égarer et de s’égarer eux-mêmes avec nous sur l'intensité de leurs propres sentiments. C’est là le point critique de la littérature religieuse. Que voulons-nous, en elïet, quand nous étudions les écrivains religieux, sinon dégager, étreindre le témoignage vivant que chacun d’eux a essayé de rendre à la réalité de sa foi. Pour peu que nous ayions nous-mêmes joué avec les mots, nous savons Lien que dans les sermons les plus éloquents, tout n’est pas profondément ni pleinement sincère. Passé l’amertume des premières déceptions de ce genre, nous savons aussi que beaucoup se croient, veulent être sincères qui ne le sont pas, ou du moins qui ne le sont pas autant qu’ils pensent l’être. Il n’y a pas de rhétorique chez Pascal, il y en a peut-être un soupçon chez un écrivain aussi magnifique, aussi vraiment pieux que Bossuet. Si cela est vrai d’un tel homme, dans quels scrupules infinis ne nous débattrons-nous pas quand nous voudrons passer au même crible notre propre éloquence, trouver la présence de Dieu dans notre propre vie intérieure ? Dans cette gamme de nuances infinies qui va de Tartufe à Numa Roumestane t de celui-ci à Pascal, où devons-nous placer tel ou tel écrivain religieux : écrivains ou non — puisque enfin le moindre de nos gestes est un discours, où devons-nous nous placer nous-mêmes ?

J’en ai dit assez pour définir la curiosité avec laquelle j’ai médité les lettres spirituelles du P. Di don. A la vérité, j ai trop de raisons, dont plusieurs ne me flattent guère, de croire avec Pascal que l’éloquence ne vaut pas une heure de peine. Et puis, ni l’idée que je me fais de la prédication chrétienne, ni les seuls maîtres littéraires que j’aime, ne ne permettent de goûter beaucoup l’éloquence du P. Didon. L’écrivain m’intéresse moins encore. Pour l’homme, si généreux, si fort, si bon, et, à certains jours, si malheureux, je n'éprouve que du respect. Quand parut l’étude qu'on vaiire,

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une savante revue — la Revue Thomiste, je crois — me fit l’honneur imprévu de lui consacrer une discussion, plus longue, si je me souviens bien, que cette étude elle-même. De guerre lasse, on concluait qu’il était impossible de décider si j’avais entendu défendre le grand dominicain ou l’attaquer. Éloge perfide ou prudente manifestation de libéralisme, on ne savait trop. Ni l’un ni l’autre, en vérité J’avais voulu simplement étudier, sur un illustre exemple, le scrupule de saint Jérôme, distinguer dans ces lettres retentissantes ce qu’elles contenaient de proprement « spirituel », ce qu’elles devaient à cette éloquence qui ne se moque pas de l’éloquence. Je voulais aussi, par dévotion envers un Ordre magnifique et une noble mémoire, réfuter, à mots couverts, les calomnies que certains journaux d’alors avaient insinuées avec une infâme complaisance. On ne parle tout à fait bien que des livres que l’on aime tout à fait. Mais, si l’on ne goûte pas pleinement un livre, il est toujours permis et il est souvent utile de dire pourquoi.

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Doudan, l’heureux Doudan qui n’écrivit jamais que le titre des nombreux ouvrages qu’il imagina, s’élait proposé — ou du moins il l’avait cru — de « faire une suite de biographies des grands jésuites, sages à l’esprit ouvert et bienveillant ». « J’ai quelquefois, — disait-il — la pensée que les jésuites ont été calomniés, que ce terrible christianisme d’Arnaud n’a ni la grandeur ni la lumière du vrai christianisme, que plusieurs de ces pauvres diables de jésuites ont voulu sincèrement donner un peu d’air et de jour à ces tristes cellules où l’on tentait à Port-Royal d’enfermerla pensée. » Il exagère. Arnaud, grâce à Dieu, n’est pas tout Port-Royal et le mémoire de Jacqueline Pascal sur l’éducation des filles ne paraît pas plus inhumain que la Ratio Studiorum. Pour le reste, cet homme d’esprit enfonce une porte ouverte. Il fut sage, au demeurant, de ne pas s’aventurer dans

1. R. P. de la Servière. Un professeur d'ancien régime. Le P. Charles Porée (1676-1741), Paris, Oudin, 1899.

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ce travail qui demanderait vingt volumes et des recherches infinies. On nous donnera bien quelques jours cette belle œuvre qui manque à noire histoire littéraire et religieuse et qui prendra naturellement sa place à côté de l’imposante série bénédictine du prince Emmanuel de Broglie. En voici, pour l’instant, un chapitre des plus savoureux, l’histoire du P. Porée.

Le P. Porée estl’un des derniers et des plusbrillants de ces générations de professeurs qui pendant deux siècles présidèrent, pour leur part, à la formation de l’esprit et du goût français. Si le livre que le R. P. de la Servière a consacré à cet aimable homme n’avait pas les dimensions et le poids d’une thèse, on devrait, pour le lire et le méditer, s’asseoir près du Voltaire de Hoüdon ët regarder tOür à tour le maître et l’élève.

Porée n’a pas laissé d’œuvre durable. 11 ne nous intéresse guère aujourd’hui que parce qu’il résume une époque du glorieux collège où il enseigna les belles-lettres pendant plus de quarante ans. Tout jeune, il a reçu là les derniers conseils de Bouhours et écrit urte pièce de vers français qui a prolongé de quelques jours la vie du P. Commire. Comme Ovide qui se consolait dans son exil à la pensée qu’il avait une fois entrevu Virgile — Virgilium vidi tantum, — Porée put se vanter d’avoir vu de tout près le poète des Jardins. Titon du Tilletnous a gardé le souvenir de cette joie.

« Le P; Vanière ayant été obligé de venir à Paris, en 1730, pour des affaires qui l’y retinrent plus de deux années, étant allé de la Inaison professe au collège Louis*le-Grand pour y passer quelques jours, le P. Porée se trouva à la porte de sa classe des rhétoriciens, qui avaient déjà pris place, et fut au-

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devant de lui, le complimenta, et l’ayant conduit jusqu’à la porte de. sa classe, éleva la voix en disant : « Rhétoriciens, sortez, et venez voir le plus grand poète de nos jours ! » Cequi fut exécuté bien promptement par cette belle jeunesse, qui n’est pas fâchée de prendre l’air, et qui entoura en même temps une personne dont leur régent faisait tant de cas. »

Je ne dis rien des amis et collègues du professeur de rhétorique dont le P. de la Servière esquisse la silhouette depuis l’aimable Sanadon jusqu’à l’auteur de Vert-Vert. Cette galerie est intéressante et pourtant, quand il les a tous passés en revue, l’auteur s’arrête un peu désappointé.

« En parcourant les noms brillants qu’on vient de lire, n’est-on pas tenté de se reporter avec regrets à soixante ans en arrière, vers une autre génération de maîtres qui valurent au collège de Clermont une célébrité bien différente. Denis Petau écrivait sa Théologie dogmatique , Labbe réunissait les matériaux de sa grande Collection des conciles. A l’époque de Porée, la direction des esprits a changé à Louis-le- Grand. Sans doute, il y reste quelques vrais savants... mais ce sont d’illustres exceptions ; presque tous les collègues de Porée ont suivi leur temps, et se montrent, avant tout, hommes d’esprit, et de bel esprit, à la mode du jour. Polir agréablement une harangue d’apparat, une ode latine, une tragédie calquée sur Sénèque, tourner à l’occasion quelques vers français, commenter avec goût et savoir les grands maîtres de l’antiquité, voilà ce qui donne alors le renom, la célébrité dans ce collège. »

De fait, il se dégage de cette longue et consciencieuse étude, une impression de pauvreté et de vide.

Nous passerions condamnation sans trop de peine sur les fautes de goût dont le P. Porée émaillait ses ouvrages — nous en avons vu d’autres depuis et tant d’autres — mais dans les discours, dans les tragédies, dans les préceptes littéraires, dans toute la vie, quelle étrange et douloureuse pénurie de réflexions I L’auteur nous dit bien, par mégarde, que le P. Porée a été un « semeur d’idées » et il dépense un travail inutile à grouper les doctrines « religieuses, politiques, sociales, littéraires», de ces longues années d’enseignement. Il n’y a là en vérité que des lieux communs. Aucune page ne porte l’empreinte personnelle d’un esprit curieux et vivant.

Cette constatation est d’une extrême importance et je regrette que l’auteur ne se soit pas demandé s’il n’y aurait pas là, pour le problème douloureux qui remplit son livre, sinon une réponse satisfaisante, du moins de sérieux éléments de solution. En effet, cette paisible vie de régent qui compte peu d’événements plus graves que la rencontre de Vanière ou la confection dune tragédie latine est, me semble-t-il, un véritable drame d’une angoisse poignante et, après plus de cent ans, d’une brûlante actualité. L’intrigue du drame est d’une simplicité cruelle. Que doit, que peut faire un professeur pour garder la foi au cœur de ses élèves dans un siècle d’incrédulité ? C’est la question qui se pose à chaque page du volume et. qui se poserait encore alors même qu’on ne se serait pas mis pour le lire, au pied de la statue de Voltaire.

Vers latin de son travail le P. de la Servière se demande quelle a été la marque de Porée sur les pensionnaires de Louis-le-Grand. La réponse est facile, trop facile même :

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« En tous, hommes d’Église et hommes d’État, savants et parlementaires, nous trouvons un esprit cultivé, ami des bonnes lettres, et leur demandant repos et plaisirs élevés après les plus austères travaux. Beaucoup d’entre eux sont de l’Académie française et les autres ne le leur cèdent pas en zèle littéraire. »

On n’aura pas de peine à convenir que cet éloge est mérité si l’on se rappelle que les élèves s’appelaient Voltaire, d’Argenson, Helvétius, Diderot, Turgot, Malesherbes et Bernis. Mais enfin la gloire de leur avoir inspiré à tous la passion des lettres devait être peu de chose aux yeux de Porée. Manifestement il a voulu de tout son cœur leur rendre un autre service et essayer de garder à Dieu ces âmes qui déjà, peut-être, lui échappaient. Mais, nous dit son biographe « que pouvait tout le zèle, toute l’habileté du digne maître contre la contagion de cette société sceptique et dépravée qui saisissait l'enfant de grande race dès la sortie du collège. Quelle influence prendre sur les d’Argenson, entrant à Louis-le-Grand « comme des hommes à bonne fortune qu’on aurait privés de leur divinité », sur le filleul de Châteauneuf et le protégé de Ninon? »

On ne saurait mieux dire. Entre le professeur et les influences mauvaises, la partie était terrible et nous serions injustes de reprocher à Porée de l’avoir si souvent perdue. Il s’agit bien de faire le procès de cet excellent homme ! Nostrci res cigitnr. C’est notre propre inquiétude que nous lui prêtons, nos doutes que nous voudrions qu’il eût éclaircis. Il n’a voulu que le bien. Comment aurait-il dû s’y prendre pour mieux réussir.

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Trahir son devoir, attacher moins de prix à ces belles-lettres qu’il avait charge d’enseigner? Mais quoi, n’aurait-il pas menti en les traitant de bagatelles et l’aurait-on cru ? Imaginez le jeune Arooet en face d’un maître qui n’aurait eu pour les alexandrins de Racine qu’un enthousiasme résigne. Étrange difficulté de cet apostolat, l’action du prêtre dépendant du prestige de l’humaniste, et ce prestige du culte plus ou moins fervent que nous vouons aux « humanités ». Porée ne tournera du côté du ciel l’esprit et le cœur de ses élèves qu’après leur avoir fait aimer ce que la terre a de plus beau. Les séductions de la première étape ne combleront-elles pas l’avidité de ces jeunes gens? Combien s’en trouvera-t-il pour suivre le maître jusqu’au terme de son ascension?

Ce disant, je n’entends certes pas m’associer à la sotte querelle que les jansénistes cherchaient au P. Bouhours, coupable, à leurs yeux, d’avoir compromis la sainteté de son ministère en écrivant les Remarques sur la langue française. « Ce qui les scandalise et les offense le plus — dit à ce propos le P. Bouhours — c’est qu’un prêtre, un religieux, un jésuite s’amuse à écrire sur notre langue. Le crime est capital et ne , se peut pardonner. Que ce prêtre, ce religieux, ce jésuite ne se borne-t-il au latin et au grec ? Que n’étudie-t-il à fonds le syriaque et l’hébreu ? Je dirai pour sa défense qu’en tout pays on a vu des personnes ecclésiastiques qui ont écrit sans scandale sur leur langue naturelle. Il n’y a point une si grande disproportion entre des remarques sur la langue et l’état d’un jésuite. » Bref, si ces messieurs « trouvent mauvais que nous ne fassions pas toujours des livres de piété, après qu’ils ont fait dans leur solitude un re-

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cueil des Épigrammes de Martial et traduit des Comédies de Térence, il faut, je crois, prendre patience etles laisser dire * ».

Rien de plus sensé. Un prêtre ne peut ni toujours prier, ni, s’il écrit, toujours écrire des livres de dévotion. S’il lui estpermis, comme à tout honnête homme, de « s’amuser», il se trouverait difficilement, je crois, un amusement qui soit tout ensemble plus agréable et plus innocent que des Recherches sur la langue. Mais le professeur, en chaire du moins, ne s’amuse pas.

La classe est chose sérieuse. Maître médiocre, s’il n’admire pas les chefs-d’œuvre littéraires avec un enthousiasme assez contagieux, apôtre manqué s’il les admire à plein cœur, encore une fois, comment doit-il s’v prendre pour retirer d’une main ce que de l’autre il abandonne à la vanité des lettres humaines ? Ces enfants qui devisent avec lui sous les portiques du temple du goût, comment s’y prendra-t-il pour les forcer à suivre leur maître jusqu’aux autels du Dieu crucifié? La question est assez troublante, écoutons la réponse du P. Porée et de son biographe.

« A ces écoliers qui demain seront des émancipés, il faut donner dès le collège des habitudes chrétiennes si fortes qu’elles puissent tenir contre tout assaut ou du moins se ranimer toujours après les oublis, les défaillances passagères. Aussi, commentaires sur les auteurs païens, matière de devoirs, plaidoyers, tragédies, comédies, toute occasion était bonne à Porée pour faire œuvre de maître religieux. « Avec quelle adresse, nous dit le P. Bougeant, ne

1. Suite des Remarques nouvelles sur la langue française Tout ce que je cite est tiré de l'Avertissement.

sut-il pas tourner en instructions chrétiennes les sujets les plus indifférents ! Son zèle sur ce point fut si vigilant et si attentif qu’il ne composait presque pas d’ouvrage où il ne ménageât quelque trait marqué en faveur des mœurs et de la religion. C’était comme le caractère et le sceau du P. Porée ; et ces traits, lors même qu’ils pouvaient paraître moins heureusement placés, ne déplurent jamais. »

Dirai-je simplement ce'que je pense ? Ce zèle greffé sur la rhétorique ne m’inspire pas grande confiance. J’admire les trésors d’esprit et d’à-propos que de tels procédés supposent chez le professeur; j’admire plus encore la préoccupation apostolique dont il est obsédé, mais je crains que toute cette dépense n’aboutisse en somme qu’à « ne pas déplaire » aux jeunes gens et, franchement, ce n’est pas assez.

L’esprit de ces élèves était, pour le moins aussi malade ou aussi menacé que leur cœur et c’était peut-être de ce côté qu’il fallait porter le premier et le plus sérieux effort. Un maître peut beaucoup sur ce point. L’enfant a facilement une confiance illimitée dans l’intelligence de son professeur. Il n’a pas encore rencontré d’autre supériorité de ce genre et il est même plutôt porté à exagérer la valeur de cet homme qui lui a découvert un monde nouveau. Nul livre, nulle influence ne trouveront jamais l’âme plus souple, mieux préparée à tout recevoir, à tout admettre, si bien que le professeur consciencieux a toujours peur d’abuser d’une docilité trop grande et de fausser par une empreinte trop personnelle la personnalité encore incertaine de l’enfant. Le P. Porée était précisément un de ces hommes qui peuvent beaucoup attendre de la ferveur enthousiaste de leurs

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élèves. Une anecdote du temps nous montre comment un enfant, assez peu commode cependant, venait à lui.

« Avec les PP. Porée et Tournemine, dit le biographe de Voltaire, Arouet donnait licence à cet irrésistible besoin de questionner qu’ils encourageaient. Et lui reprochait-on de ne pas danser, courir, chanter, rire avec les autres, il répondait que chacun sautait et s’amusait à sa manière. C'est vers l’histoire et surtout l’histoire contemporaine et les choses du gouvernement et de la politique qu’inclinait la curiosité de son esprit: ce qui faisait dire à Porée « qu’il « aimait à peser dans ses petites balances les grands « intérêts de l’Europe ».Le Père aurait peut-être mieux fait de renvoyer le précoce politique aux jeux de son âge. »

Je ne partage pas ce dernier avis. Non, on n’aurait pas gagné grand’chose à renvoyer le jeune Arouet aux jeux de son âge. Il eût mieux valu, semble-t-il, essayer de mettre dans « ses petites balances » de quoi faire contrepoids aux prochaines influences qui allaient façonner ce souple et mobile esprit. Et, dans tous les cas, si Voltaire était irrévocablement condamné au libertinage, un enseignement plus vigoureux et plus doctrinal aurait pu atteindre un plus grand nombre de ses camarades et les sauver de la contagion.

Malheureusement le P. Porée ne semble pas avoir été, à proprement parler, homme de doctrine. « La pénétration n’était pas le fait du P. Porée, en théologie point de précision dans l’esprit. » Cette note donnée par le terrible P . André ne manque sans doute pas tout à fait de justesse. Ce n’est pas que l’huma-

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niste, pendant ses années de formation, en ail négligé saint Thomas pour lire Sénèque. Il nous apprend lui même, dans une lettre assez malheureuse, qu’il a étudié « sa » théologie. Mais cette phrase nous fait réfléchir. Les vrais théologiens sont moins sûrs de leur science et n’imaginent pas qu’un cours, fût-il de quatre ans, puisse suffire à les armer une fois pour toutes et sur tous les points.

Je ne dis pas que le dix-huitième siècle ait rien opposé d’irréfutable ni même de très imprévu à la théologie traditionnelle. Mais la vieille erreur avait pris un nouveau visage, forgé de nouvelles objections, créé une nouvelle atmosphère. « L’incrédulité jusqu’alors timide et latente, prenait, vers 1690, conscience de sa force et partout se déclarait avec un vigoureux concert. Théologique et d’apparence chrétienne avec les « Tolérants », nombreux surtout en Hollande, et avec les « Sociniens » nombreux partout depuis la Pologne jusqu’à la France ; — métaphysique avec les philosophes successeurs de Descartes, qui plus ou moins innocemment, bouleversèrent l’ancienne ontologie; — érudite et ironique à la fois avec Bayle, Fontenelleet leurs imitateurs; — épicurienne et légère avec les poètes libertins de France, avantcourriers de Voltaire; — l’incrédulité, alors, est partout ] ». A la vérité, il serait souverainement injuste d’exiger que de sa chaire de Louis-le-Grand un simple professeur de rhétorique tienne tête à une pareille coalition. D’ailleurs, le danger venait de loin, de beaucoup plus loin qu’on ne le croit d'ordinaire. N’était-il pas trop tard pour le conjurer?

1. Rebelliau, Bossuet historien du Protestantisme ,3* édit. XI.

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Le P. Forée a-t-il du moins réalisé ce danger, a-t-il suivi de génération scolaire en génération le progrès du mal, nous n’avons pas le droit d’en douter, mais nous ne voyons pas qu’il ait modifié ses méthodespour les adaptera de si graves circonstances. Son apostolat, s’il fut tel que le P. de la Servière nous le décrit, ne convenait certainement plus à l’époque de Voltaire. Nous voudrions du moins que le vieux maître ait partagé nos inquiétudes et qu’il ait souffert avant nous de notre impuissance.

En appuyant lourdement sur ces réserves nécessaires, je ne pense pas m’écarter de la pensée du jeune écrivain à qui nous devons une thèse si intéressante. Tout ce qui vient d’êtx’e dit est en effet le développement d’un mot du P. de la Servière, mot charmant de justesse et d’insinuation courtoise. Forée, nous dit-il, est vraiment supérieur « là où l’esprit suffit ». Hélas, qu’il suffit à peu de chose !

Le tort ou plutôt le malheur et l’excuse de Porée est qu’il fut tout à fait l’homme de son temps. Les humanistes d’alors n’entendaient être que des lettrés, de simples gourmets d’art sans songer que ce culte exclusif est également funeste à la solide formai ion de l’esprit et au plein épanouissement de l'art lui-même. A leur façon très innocente, auteurs de fables latines ou professeurs de rhétorique partageaient l’universelle et incroyable insouciance de leur * époque. Certes, Porée et ses confrères, dès qu’ils quittaient leurs livres, redevenaient des hommes de piété solide et d’abnégation, et l’orage qui devait éclater bientôt ne prit à l’improviste presque aucun des survivants des fêtes splendides qui se donnaient à Louis-le-Grand. Pour Porée en particulier, d’abon-

clants témoignages nous montrent que chez lui le religieux ne le cédait en rien au bel esprit.

N’est-ce pas d’ailleurs une ample preuve de vertu peu commune que d’être resté pendant toute une longue vie simplement et absolument fidèle à ses devoirs de professeur. Le P. de la Servière nous ouvre à deux battants les portes de cette classe où résonna l’éclat de tant d’éloquence. La classe finie, il suit le P. Porée dans ses entretiens particuliers avec ses élèves. Là est le charme du livre et ce qui ferait tout pardonner au Père. Plus de solennité, plus dephrases, plus d’apothéoses de Vanière ou de Fléchier. On ne voit plus qu’un homme, très accueillant et très doux, avec qui ces mauvaises têtes d’Helvétius et d’Arouet s’entendent toujours. Il les connaît depuis longtemps. Dès leurs premières années de collège, son regard a su discerner, parmi les petits pensionnaires, les futurs académiciens de rhétorique. Il y a trois ou quatre ans qu’il les voit grandir près de lui, qu’il reçoit leurs intimes confidences et les guide dans leurs travaux. Du reste, ne craignez pas que dans ses relations avec eux, il soit guidé par des préoccupations personnelles. C’est pour eux avant tout et uniquement qu’il les aime et qu’il les dirige. « Le bon père de la Santé, raconte le cardinal de Bernis, me proposa d’entrer dans la Société des jésuites; j’en fis confidence au P. Porée qui m’en dissuada en me disant : « Mon enfant cela ne vous convient pas ; vous serez un jour une colonne et une lumière de l’Eglise. » En vérité, peu de professeurs ont été aimés comme celuilà et mieux mérité de l’être. Ne voilà-t-il pas ce malin Voltaire qui, pour parler de lui, quitte son sourire et dit d’une voix presque sincère : « Rien

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n’effacera dans mon cœur la mémoire du P. Porée. »

Veut-on, pour finir, voir Porée lui-même, bien en face. Le voici dans une anecdote qui résume merveilleusement tout ce que nous savons de lui:

« Le fameux Tribou, raconte Desessarts, autrefois son élève (du P. Porée), en entrant à l’Opéra, vint le voir, et lui avoua le parti qu’il avait pris. Le Père gémit sur cette destinée de son élève, et l’exhorta du moins à la vertu, qui peut être de tous les états. Puis, entraîné par son goût pour les arts, il veut juger par lui-même de ce que ce jeune homme pouvait attendre du parti qu’il avait embrassé. Tribou chanta un air fort tendre. Le charme du talent produisit tout son effet sur le bon et sensible vieillard ; deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux ; il embrassa Tribou en s’écriant : « Ah ! malheureux, vous ne sortirez jamais de là. »

Assurément le prêtre et le professeur ne faisaient qu’un au moment où coulaient ces douces et nobles larmes d’admiration, d’impuissance et de tendresse.

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