Essai sur les éléments de la représentation, p
de l'épuiser, le trésor central de l'universelle énergie, et puisque Tliumanité se compose, selon la judicieuse et bien simple remarque d'Aug-uste Comte, de « plus de morts que de vivants, » il est dans l'ordre de la nature que les dernières recrues du genre humain restent en communion avec l'armée immense de ceux qui les ont devancés et reçoivent d'eux une force pour accomplir comme eux, aussi bien, mieux encore, toute leur destinée.
Le culte des saints dans l'Eglise catholique, le culte de l'Humanité et celui des grands hommes dans la petite Eglise « positiviste » ont une haute valeur religieuse; ils apparaissent comme d'autres noms et comme d'autres aspects du culte même de Dieu au penseur qui croit possible et raisonnable d'adorer l'Esprit autrement que sous la forme d'une personne^.
Peut-on aller plus loin, et nous est-il permis d'espérer la survie individuelle des âmes?
Réduisons l'insoluble problème à &es termes essen-
1. « Les morts vivent clans le souvenir ému, actif et efBcace des générations actuelles; ils agissent clans la noble émulation qu'ils ne cessent d'exciter chez les vivants et qui pousse ceux-ci à mériter eux-mêmes de se réunir à leurs grands aînés.... Qu'est-ce qu'un Dieu borné, égoïste, transcendant, capricieux, en comparaison de l'humanité, toute à tous, immanente, et, dans sa sublimité, vraiment une avec le plus humble? Qu'est-ce que la persistance matérielle dans l'espace, au prix de cette survivance dans le temps et dans les consciences, qui, seule, réalise le vœu le plus cher du cœur humain : l'union des âmes dans l'éternité? »
Emile Boutroux commentant Auguste Comte, p. 54-55 de Science et Religion dans la philosophie contemporaine. — Cité par M. J. Segond dans sa thèse de doctorat sur la Prière, Essai de psychologie religieuse.
tiels; il est assez ardu pour qu'on ne le complique pas de difficultés gratuites.
Tous les individus qui composent une espèce sont condamnés à mourir en règle générale, l'espèce subsistant seule et se perpétuant dans ses représentants successifs. Si, dans l'espèce humaine uniquement, des individus échappent à cette loi, ce ne pourra être que par une exception dans une exception; car il serait trop vain de penser qu'un tel privilège puisse appartenir, de par la nature, à tous les individus. Mais combien y en a-t-il de sauvés, et lesquels? Dans cette élite ne peuvent raisonnablement entrer que ceux qui l'ont désiré d'abord et, ensuite, mérité (à moins que l'on n'imagine un « purgatoire, » beau rêve poétique et philosophique, mais rêve.) Pourquoi donc, ô Dieu juste! l'immortalité serait-elle le lot des mortels qui en faisaient fi ou de ceux qui moralement valaient moins que mon chien? Si la marche du monde est une ascension vers le mieux, si le progrès de l'esprit consiste à s'affranchir toujours davantage de la matière, et si l'homme retenu par le poids de son corps dans les serviles conditions de l'animal ne s'en dégage que par l'intelligence, la science, la volonté bonne, la vertu, l'amour du beau, du bien et du vrai, bref, par tous les efforts, toutes les aspirations, tous les élans de sa nature morale et spirituelle, il est manifeste que les hommes-brutes qui disent : « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain, » ou qui agissent comme s'ils le pensaient, périront tout entiers sans avoir la moindre réclamation à faire au Créateur.
L'immortalité n'est pas le bien banal de tout le monde, c'est la conquête de quelques-uns; elle couronne ce
qu'en eux une vie supérieurement belle a commencé, elle exauce leur incessante prière. Si donc il ne nous estpaspossibled'affîrmer quela vieindividuelle des âmes sera éternisée ou prolongée, au moins est-il infiniment probable, en tout état de cause, que cette continuation n'est promise qu'à l'esprit déjà délivré en partie de la matière, qui veut achever sa libération.
La prière, qui estl'acte religieux par excellence quand elle s'adresse à l'Esprit universel, encourt le reproche d'idolâtrie dès que l'esprit qu'elle invoque s'individualise dans tel ou tel héros de l'humanité, si grand qu'il puisse être. On ne saurait prier même le plus pur des saints et des martyrs de l'Eglise chrétienne, sans retourner aux vieux errements du paganisme.
Cependant un homme, — un seul, — Jésus-Christ, a pu être vraiment digne d'un culte, parce que dans sa vie et sa mort, dans ses paroles et ses actions, dans son histoire et sa légende, dans les traits réels qu'il laisse entrevoir comme dans son image idéale consacrée par la tradition et par la doctrine, il a si parfaitement, si pleinement incarné l'Esprit, qu'il est en vérité « le Fils unique de Dieu. »
Des chrétiens très modernes se font scrupule de prier Jésus et de l'adorer, sous prétexte qu'à Dieu seul doivent monter la prière et l'adoration ; mais les personnes qui se montrent si jalouses de l'honneur de Dieu ne sont-elles pas dupes de l'éternelle illusion anthropomorphique? N'ont-elles pas de ses droits et de sa nature une idée naïvement humaine? Et si l'anthro-
pomorphisme est une nécessité inévitable, ne vaut-il pas mieux accorder à cet instinct profond sa satisfaction légitime en prenant franchement pour objet du culte le Christ, qui fut un homme à la fois semblable à nous et divin, de concurrence, j'allais dire de préférence, à la personne même de Dieu, trop grande et trop vague, insaisissable, incompréhensible, fuyante dans son immensité?
Nous oserons prétendre alors. — par un paradoxe opposé au sage théisme des protestants libéraux, — que la prière adressée au Fils de Dieu restera, plutôt que celle qui croit parler au Père, la prière de tous les cœurs dont Tirrésistible besoin est de personnaliser l'Esprit. Mais la vraie sagesse philosophique et religieuse n'exige peut-être pas que Ton donne à l'esprit divin cette forme personnelle, et la prière n'est rendue ni impossible, ni inutile par l'absence d'un Dieu-Homme ou d'un Homme-Dieu qui lui prête une oreille attentive.
La prière est un sursiim corda! une aspiration à l'idéal, à un idéal qui pourra se réaliser par sa vertu active, si nous collaborons avec foi à l'œuvre universelle et si la loi du monde est l'ascension vers le mieux.
L'hypothèse d'une identité foncière des forces psychiques et des forces cosmiques a même permis de croire, sans absurdité, qu'une action directe de la prière sur le domaine matériel ne serait pas impossible, à la rigueur. L'homme qui prie, dit à peu près Armand Sabatier dans sa Philosophie de l'Effort, invoquant les forces diffuses autour de lui, nous apparaît comme ca-
pable crinfluer, et sur lui-môme et sur les hommes, et sur les choses, comme étant au centre du monde et comme ayant un champ d'action illimité.
Dans la thèse de M. Boutroux sur la Contingence des lois de la nature, je rencontre, vers la pag^e 180 et suivantes, quelques lignes un peu imprécises, à dessein peut-être, mais d'un sens profond, qui me semblent rentrer dans le même ordre d'idées :
L'homme se sent devenir meilleur, alors qu'il travaille au bien de ses semblables. En môme temps s'accroît son empire sur la nature. Par la convergence des efforts et par la science, l'homme transforme de plus en plus les obstacles en instruments; et, en môme temps, il prête à ces frères inférieurs des beautés nouvelles. S'il est impuissant à créer des forces analogues à celles de la nature, il peut, par une série d'actions mystérieuses dont la possibilité tient sans doute à l'analogie interne des êtres, propager Jusqu^à la matière Vaspiration de son âme vers l'idéal, et, en même temps qu'il se concilie les êtres inférieurs à lui, susciter encore un progrès que la nature n aurait pu produire.
Mais on n'avance, qu'en hésitant beaucoup, des hypothèses si hardies. Puisque le domaine spirituel est celui où d'abord règne la pensée de Phomme, toute action qui s'exerce par l'esprit sur l'esprit est au pouvoir de la prière sans conteste.
« 0 mon Philippe! écrivait Luther à Melanchton, c'est la prière qui gouverne le monde; par elle, nous accomplissons toutes choses, nous redressons ce qui fléchit, nous supportons ce qui est sans remède, nous détruisons le mal, nous conservons le bien^ » — « Rien
1. Cité par M. J. Seg^ond, professeur de philosophie au lycée de Toulon, p. 253 de sa thèse déjà mentionnée sur la Prière.
276 l'inquiétude religieuse du temps PRÉSE^'T
de plus salutaire et de plus fortifiant pour notre faiblesse, disait Platon, que d'invoquer Dieu au commencement de toutes nos entreprises. » — Emerson voyait de véritables prières dans toute activité utile de l'homme, (( dans le coup de faucille du moissonneur, dans le coup de rame du batelier ^ » — A Guernesey, un soir de janvier 1869, Victor Hugo me disait : « Si Dieu me prête vie, je veux écrire un livre où je démontrerai que la prière est nécessaire à l'âme, qu'elle est utile et efficace. Pour moi, je ne passe pas quatre heures de suite sans prier. Je prie régulièrement chaque matin et chaque soir. Si je me réveille la nuit, je prie^ »
Les prières de Victor Hugo étaient donc, d'abord, des oraisons régulières et peut-être en forme, je veux dire prononcées avec mains jointes et génuflexions, et puis c'étaient, le plus souvent, des élans répétés vers Dieu qui maintenaient son âme à un niveau élevé dans les régions de l'idéal.
Il serait trop facile de venir opposer à ce beau programme de vie religieuse les défaillances notoires du poète, de peser la gravité et de compter le nombre de ses péchés. \'ictor Hugo le savait mieux que personne, et c'est pourquoi il ajoutait : « Je demande à Dieu de me donner sa force. Je sais ce qui est bien et ce qui est mal; mais je suis faible, j'ai conscience de ma faiblesse, et en moi seul je ne trouve pas la force de faire ce que je sais qui est bien. »
1. Victoi* Basch, article sur Emerson, dans Za Grande Revue d'avril 1903.
2, Voy. mes Souvenirs personnels sur Victor Hugo à Guernesey, p. 76.
Si un censeur morose insiste sur les misères du {^rand homme, qu'avant de se hâter de conclure qu'en somme la prière ne fut guère utile à Victor Hugo, il veuille bien faire encore la comparaison suivante : qu'il oppose, un instant, pour la valeur de l'inspiration morale, l'ensemble de son œuvre aux meilleurs poèmes, aux meilleurs romans des auteurs notoirement athées qui raillent et méprisent chez lui, comme des restes de superstition catholique, ses affirmations et ses espérances!