‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 61 sur 62 · Le Fidéisme, t. I, p · texte numérisé non relu

Le Fidéisme, t. I, p

266 l'i?;quiétude religieuse du temps présent

Le rationalisme caché qui subsiste au fond de toute âme croyante, mais éclairée, tend invinciblement à chercher une explication naturelle des miracles les plus authentiques de l'Ecriture, c'est-à-dire, — ne nous y trompons pas, — qu'il les révoque en doute comme miracles.

Cependant Texaucement de la prière reste un fait sublime qui, sans êtreproprementmiraculeux, requiert une explication mystUfue, j'entends supérieure aux lumières du sens commun, pour qui ne veut pas se contenter de la psychologie terre à terre de l'athée et de sa plate comparaison du portefaix qui jure en soulevant un fardeau. Sans doute, il n'est point prouvé que Dieu soit une personne: mais il n'est point prouvé non plus qu'il ne l'est pas. Rien n'est prouvé en métaphysique. On doit donc admettre d'abord la possibilité que Dieu, s'il a une existence personnelle, intervienne et agisse comme Père tout-puissant dans l'exaucement de la prière. Puisque cette croyance est utile, on fera très bien de la conserver, qui peut, et si malheureusement on sent qu'elle échappe, on ne sera que sage de se conduire encore comme si on la gardait tout entière. Les théoriciens du pragmatisme ont écrit là-dessus des choses excellentes. Mais n'ayons pas la simplicité de croire que la prière devienne absurde ou qu'elle reste nécessairement une pure illusion subjective, en l'absence d'un Dieu personnel qui lui donne audience. Si Dieu est l'Esprit diffus dans l'univers, est-ce donc une chose inconcevable que les âmes individuelles, par des méditations, des contemplations, des élévations, — c'est-à-dire par des prières, — puissent communiquer utilement avec cet Esprit?

Le spiritualisme nouveau, aussi distant de l'ancien que du matérialisme, n'oppose pas plus la matière et l'esprit qu'il ne ramène l'esprit à la matière. Il les identifie, à l'orig-ine et au terme de l'évolution créatrice, l'esprit étant la cause efficiente et la cause finale du monde, le principe et la fin de tout être et de toute chose, le germe de la vie universelle et son épanouissement.

L'esprit se manifeste dans la matière, et il a, en même temps, à lutter contre elle pour s'en affranchir; elle est à la fois la forme nécessaire que revêt l'esprit et la prison dont il se dégage peu à peu. De la pierre à la plante, de la plante à la bête, et de la bête à l'homme, l'importance de l'esprit augmente, et le rôle, d'abord prépondérant, de la matière diminue. Le progrès de la nature entière consiste dans un degré continuellement supérieur de spiritualité. Le mouvement de l'esprit, qui s'élève toujours, est inverse du mouvement de la matière, qui tend à le retenir dans ses liens. Or, par le puissant levier de la prière, Tâme pieuse de l'individu participe aux aspirations de l'Esprit universel et collabore à cette œuvre divine : l'ascension vers l'idéal.

Non seulement l'âme qui prie agit sur elle-même (ce qui est l'évidence), mais il n'est point irrationnel de penser qu'une fervente prière à Dieu puisse avoir prise sur l'âme d'autrui. Le doyen défunt de la faculté des sciences de Montpellier, professeur d'histoire naturelle, Armand Sabatier^ écrit dans sa Philosophie de VEffort (p. 159) :

268 l'iiNQUiétude religieuse du temps présent

Ne saurait-on concevoir et croire que l'impulsion puissante qui part de Fâme exaltée, fortifiée et agrandie par la prière, soit capable de retentir secrètement sur Fàme de celui qui en est l'objet, puisse imprimer à ses sentiments, à sa volonté, à son jugement même, une orientation conforme à celle que l'âme qui prie a si ardemment désirée pour lui? S'il est vrai que les mouvements psychiques puissent se transmettre d'âme à âme sans signes extérieurs, on ne saurait nier la possibilité d'un semblable effet de la prière.

Les phénomènes, scientifiquement avérés, de télépathie et de sympathie, les « affinités électives, » l'action à distance d'une personne sur une autre, les ondes de pensée et de sentiment analogues aux ondes sonores ou lumineuses, nous aident à comprendre comment la prière qui a d'autres objets que nous-mêmes, peut être efïicace naturellement. Et par une très belle hypothèse, dont l'étonnante hardiesse n'a peut-être rien de téméraire, le même savant professeur, pour nous expliquer cette action de l'âme sur les âmes, nous fait entrevoir beaucoup plus que de simples analogies dans ces grandes forces de la nature longtemps inconnues et toujours restées plus ou moins mystérieuses, le magnétisme, l'électricité, comme dans le pouvoir, récemment conquis par la science, d'accomplir d'apparents miracles aussi merveilleux que les prodiges du téléphone et de la télégraphie sans fil. Armand Sabatier se demande, en effet, si la chaleur, la lumière, l'électricité, l'attraction, sont autre chose que les formes rudimentaires de l'esprit. Il soupçonne l'identité fondamentale des forces psychiques et des forces cosmiques. Ces dernières nous semblent aveugles; mais le déterminisme auquel nous les croyons soumises pourrait bien n'être qu'ap-

parent et relatif; elles auraient « au fond et en réalité une parenté ascendante avec l'Esprit lui-même, c'est-àdire, avec la force qui pense, qui sent et qui veut. »

Deux choses toutes contraires sont également difliciles à croire : Tune, c'est que l'animal humain, qui est si pareil aux autres animaux, qui est engendré et conçu comme eux, naît comme eux, meurt comme eux, soit introduit par le commun accident de la mort dans des conditions étrangement nouvelles et dilYérentes, et qu'il soit sauvé, par un privilège unique, de la destruction réservée à toutes les créatures; l'autre, c'est que le sublime essor de l'esprit pour s'affranchir de la matière et pour la maîtriser, pour ravir à la nature ses secrets et régner sur le monde en véritable dieu, puisse être anéanti par la mort à tel point que, d'un seul coup, la matière stupide reprenne sur lui tout l'empire qu'elle avait perdu. Ainsi, nous n'osons pas espérer que notre esprit survive, parce que le spectacle de la vie et de la mort dans tout le reste de la nature animée est trop opposé à cet espoir; mais l'attente contraire nous répugne profondément, c'est notre raison qu'elle offense, car il serait absurde qu'après la suite continuelle d'efforts victorieux qui promettent à Tesprit la domination sur la matière, il pût être finalement « écrasé » et vaincu par la « goutte d'eau » dont parle Pascal.

La défaite définitive de la matière par l'esprit, que la raison réclame, comprend-elle dans ses possibilités l'abolition du fait même de la mort? Quelques grands

penseurs ont semblé le croire. Le philosophe Bergson compare le mouvement de l'humanité en avant à « une charge entraînante capable de culbuter toutes les résistances, et de franchir bien des obstacles, même peut-être la mort^. » Mais franchir l'obstacle de la mort ne signifie pas le supprimer. D'autres philosophes paraissent être allés jusque-là. Descartes^, Renouvier et son disciple Hamelin ont osé articuler un peu obscurément, il est vrai, l'espérance inouïe, extravagante, inconcevable à notre sens commun, d'une vraie abolition de la mort :

Ou pourrait espérer, écrit Hamelin, l'asservissement complet du détermmisme aux desseins de la raison. Ce monde même, convenablement transformé, serait le théâtre du triomphe et du règne intégral et sans terme de la justice : car les êtres raisonnables parvenus à cette pleine possession de soi sauraient peut-être s' affranchir de la mort, selon Vespérance de Descartes, et s'il est vrai que les personnes ne succombent jamais tout entières, peut-être même tous les êtres raisonnables de ce monde se trouveraient-ils à la fin réunis dans la cité juste 3,

Mais encore, quand on parle de vaincre la mort parla vie, de quelle victoire s'agit-il et de quelle espèce de survivance? L'Esprit peut posséder l'immortalité sans que les êtres individuels qui en sont des émanations conservent une vie consciente et distincte. Tout ce qui naît sort de ce foyer ou de cette source, et tout ce qui meurt y retourne. Ceux qui ont vécu, comme ceux qui vivront, entretiennent, renouvellent, accroissent, loin

Page 1