Ward, loc. cit., p
nous aidera à résoudre l'apparente antinomie, en distinguant les deux sens du mot « raison ».
<( Le raisonnement, donc, ou l'exercice de la raison, est une énergie spontanée et vivante qui est au dedans de nous ; ce n'est point un art {logique naturelle). Mais lorsque ràmercûéchit sur elle-même, mécontente de voir qu'elle raisonne avec si peu d'ordre et de méthode, elle essaio d'analyser le raisonnement et d'en tracer des règles (logique artificielle)... 11 y a donc deux procédés, distincts l'un de l'autre, le procédé original de raisonnement et \q procédé d'investigation sur nos propres raisonnements. Tous les hommes raisonnent, car raisonner, c'est tout simplement acquérir une vérité à l'aide dune autre vérité... Mais tous les hommes ne réfléchissent pas sur leurs raisonnonrnts... Encore moins sont-ils tous à même de justifier leur propre manière de voir. En d'autres termes, tous ont tine rait^oji, mais tous ne peuvent pas donner iine raison. Nous pouvons donc désigner ces deux exercices de l'intelligence par raisonner et argumenter^ ou par les noms de raison implicite et de liaison explicite. A la dernière appartiennent les mots : science, méthode, développement, analyse, critique, preuve, système, principes, règles, et autres de même nature '. »
Le D' Ward s'est accommodé de cette distinction entre « raison implicite » et « raison explicite » ; il retient même ces deux mots, qui, en français du moins, ne me semblent pa> assez clairs. Peut-être
1. Xewman, University sermons, xii. ExpUcit and implicil Reason.
rendrions-nous mieux leur pensée à tous deux, à Newman et à Ward, en distinguant entre les actes directs et les actes réflexes du raisonnement.
Il faudrait un volume, dit encore Ward, pour étudier le mécanisme do cette raison implicite. En vérité, plusieurs volumes n'y sufiiraient pas. Dire comment l'esprit s'y prend pour conclure n'est pas plus facile que d'expliquer ce qui se passe en nous quand nous nous rappelons quelque chose ou quand nous posons un acte de volonté.
Quoi de plus simple? dira-t-on ; l'esprit voit deux prémisses ; il en déduit une troisième proposition : voilà, le raisonnement. Et un charmant écrivain ne craindra pas d'écrire ce mot, qui détonne sous sa plume élégante : «L'enfant joue avec le sijllo- (jUmc comme avec une chose légère^ » Oui, sans doute, le syllogisme ! Voilà comment on formule un raisonnement; mais que savons-nous sur la manière dont notre esprit est arrivé à la conclusion? Quel rapport entre cette marche mystérieuse et l'expression abstraite et savante des deux prémisses et de la conclusion? Est-il besoin de rappeler ici que le langage est un instrument d'abstraction, de simplification, d'analyse, et qu'il y a déjà quelque chose de réflexe dans le seul énoncé d'une proposition! Que sera-ce quand on exprimera ainsi en paroles tout un raisonnement, et quelle illusion de se fier à ces abstraites formules, et de leur demander de nous éclairer sur l'obscur mécanisme du raisonnement direct, spontané et vivant?